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sur toutes les terres, puisqu’il n’en est plus de privilégiées ; 3“. une contribution volontaire du quart de son revenu ; 4°- une invitation de porter les vaisselles plates et les bijoux à la monnaie; 5°. des moyens de changer la caisse d’escompte en banque nationale, afin d’avoir du papier-monnaie ;
6°. une manière de s’emparer des dîmes qu’on avait abolies, et dont on avait, sans y penser, fait présent aux propriétaires qui ne s’y attendaient pas.
On voit que notre ministre des finances réunit les moyens de Silhouette , en demandant notre vaisselle , et ceux de Law en offrant du pâpiermonnaie. Il invite les particuliers riches ü^portcr leur vaisselle , et les femmes des bourgeois et des paysans , leurs croix et leurs anneaux , dans les hôtels des monnaies, qui sont devenus des troncs pour les pauvres créanciers de l’état. Leurs majestés ont déjà donné l’exemple en envoyant leur vaisselle. L’Assemblée nationale elle-même est devenue un grand mont-de-piété , où quelques femmes de Paris ont déjà mis leurs bijoux en dépôt. Cette ressource annonce l’excès de la détresse , et tue le crédit qui est la. seule aumône que l’on doive faire à un grand état. La pau- m vreté demande qu’on lui donne, et l’opulence veut seulement qu’on lui prête ; mais on prête beaucoup et l’on donne peu ( 1 ) : à moins toutefois
(1) Un pauvre vous demande de l’argent par pitié pour lui.
qu’un subit enthousiasme n’entraîne les provinces , et que chacun ne se de'pouille pour sauver les créanciers de l’état. On ne peut rien calculer avec une nation vive et généreuse , et les miracles n’en seraient plus s’ils ne renversaient pas tous lesraisonnemens. En quoi il faut se plaindre du malheur des temps , qui n’ont jamais permis à M. Necker de déployer les grands talens qu’il a reçus du ciel pour le salut de la république. Forcé de faire emprunts sur emprunts , et d’accroître ainsi le déficit, il ne peut aujourd’hui rasseoir la fortune publique qui chancèle dans ses mains , qu’en s’appuyant sur des impôts volontaires,^ des charités patriotiques. Sa conduite , dit-on , est naturelle ; j’en conviens , mais pourquoi avait-on promis qu’elle serait surnaturelle ? Les fanatiques de ce ministre , auquel on ne peut refuser de grandes qualités , nuiraient, s’il était possible, à sa réputation , en la faisant dégénérer en superstition.
Ce plan de M. Necker a été renvoyé au comité des finances, choisi dans le sein de l’Assemblée nationale. En attendant le rapport de ce comité , l’Assemblée a, décrété que toutes les terres du royaume souffriraient une répartition égale de
un voleur vous en demande par pitié pour vous-mêmes , et c’est en mêlant ces deux manières que les gouvcrncmens, tour à tour mendians ou voleurs , ont toujours l’argent des peuples.
(Note de Rivarol.)
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l’impôt , proportionnellement à leur produit. Il a été décrété en même temps que , pour le reste de l’année 1789 , le peuple serait soulagé de tout ce que les terres ci-devant privilégiées vont payer dorénavant. Nous aurons donc l'impôt territorial, proposé d’abord par M. de Calonne , et ensuite par M. l’archevêque de Sens. On crie beaucoup contre certains ministres , et on linit par ramper sur leurs traces , et par vivre des miettes de leur table.
Mais comme cet impôt territorial , tout juste qu’il est par rapport aux propriétaires , ne pèsera pas sur les capitalistes , sur les banquiers et sur tous ceux enûn qui ont leur fortune dans leur portefeuille , il faudra qu’on établisse quelque timbre qui assujettisse toutes les fortunes cachées; sans quoi , ceux qui possèdent presque tout le numéraire du royaume seraient toujours privilégiés. Si on adopte le timbre, ce sera encore une autre idée de M. de Calonne qu’on réalisera.
Quant aux autres propositions de M. Neckcr , on sent combien elles ont excité d’intérêt. Ce ministre voudrait faire de la caisse d’escompte une banque nationale ; mais il est évident que si la nation se charge de tous les billets de cette caisse , qui circulant ou qui ne circulent plus aujourd’hui en Europe, le fardeau peut être au-dessus de ses forces. La cour , dit M. Necker, doit beaucoup à cette caisse , mais cette caisse doit bien plus au public; et comme elle ne paie pas à bureau ou-
vert, on peut dire quelle est dans un état de banqueroute habituelle , ainsi que tout homme qui obtient des arrêts de surséance (i). D’ailleurs cet article une fois décrété emporte avec luija création d’un papier-monnaie ; et cette ressource entraîne des banqueroutes nationales . Ces banqueroutes nationales , disait Newton , sont aux banqueroutes des t’ois ce que celles des rois sont aux banqueroutes des particuliers ; et ce grand homme est mort persuadé que l’Angleterre , avec son papier-monnaie, Unirait par une de ces grandes catastrophes. Il est certain qu'un peuple qui s’abandonne indiscrètement à la facilité de s'emprunter à lui-même, et de se payer en papier-monnaie , doit finir comme le Midas de la fable : les réalités disparaissent sous les mains qui créent toujours des signes (2). Voici une proportion éternelle : l’or
(1) Il y a plusieurs mois qu’un inconnu se présenta à la caisse d’escompte, avec une lettre de M. Necker, qui demandait 100,000 liv. A l’instant la somme demandée fut remise à cet .homme , et on ne découvrit que le lendemain que cette lettre du ministre était un faux. On raisonna beaucoup sur celte aventure , et on oublia la seule réflexion qu’il y eût à faire ; c’est que la caisse d’escompte était aux ordres du ministre des finances, et comptait de l’argent sur sa simple signature. — Les billets de la caisse d’escompte ne sont au reste que des papiers de confiance, puisqu’on peut les refuser. *
( Note de Rivarol. )
(a) Découverte d'une nouvelle mine d’assignats.
Dans une société à tribune , un chimiste dissertait à fond sur les richesses immenses des mines du royaume. Le déluge était
et le papier-monnaie sont les deux signes des richesses ; mais l’un est d’iuie convention universelle, et l’autre d’une convention locale et bornée. La rareté des métaux et les peines que coûte leur exploitation donnent à la terre le temps de porter des moissons, et les denrées peuvent atteindre ou suivre de près les signes qui les représentent. Mais est-ce que la nature peut marcher comme la plume d’un homme qui fait du papier-monnaie? L’or, borné dans sa quantité, est illimité dans ses effets; et le papier, illimité dans sa quantité, est au contraire fort circonscrit dans ses effets. Un peuple qui est forcé d’en venir à cet expédient ne doit pas perdre de vue ces maximes fondamentales (i).
entré comme de raison dans sa 4issertation , puisque , selon lui, et même selon d'autres , le bouleversement du globe avait enfoui dans le sein de la terre les trésors qu’il proposait d’en retirer. L’orateur était long et diffus. Un citoyen actif et pressé, et qui n’aime que les résultats , s’approche d’un paisible écouteur de la savante dissertation , et le prie de lui donner en peu de mots le produit net des idées du prédicateur. . — Les voici : La France est pauvre à sa superficie ; elle est riche dans ses entrailles ; monsieur propose de mettre tout sens dessus dessous , pour nous rendre tous opulens. C’est bon , répondit le questionneur , nous y travaillerons. C’était un de nos législateurs profonds et de bonne foi. La scène est à 1789 : le chimiste s’appelle Hassenfratz ; il avait raison , et le questionneur n’avait pas tort. ( Actes des apôtres.')
(Note des éditeurs.) * .
(1) Une foule de causes peuvent retarder à chaque instant la banqueroute d'une nation qui a trop fait de papier-monnaie ,
Enfin , la contribution du quart de son revenu une fois paye'e est l’a*ticle qui a le plus embarrassé l’Assemblée nationale. Comment proposer en elTet cet énorme surcroît d’imposition à un peuple à qui on ne parle depuis long-temps que de sa liberté et de sa souveraineté , et qui , loin de s’attendre à de nouveaux impôts, compte plutôt sur la réduction des anciens ? L’Assemblée se trouva donc dans la plus cruelle des alternatives : il fallait ou se précipiter avec les créanciers du roi dans l’abîme de la banqueroute , ou ajouter encore une nouvelle tête à l’hydre de l’impôt. M. Necker était là aussi instant que la circonstance, aussi inflexible que la nécessité ; il rendait l’Assemblée nationale responsable de tous les événemens si on tardait encore.
L’Assemblée, malgréle rapport de son comité , ne connaissant pas bien l’état des finances, incapable de discuter le projet de M. Necker, de s’en assurer le succès, ou de mettre rien de mieux à sa
mais rien ne peut l’empêcher. L’Angleterre , par exemple , a si prodigieusement accru son commerce dans les deux mondes , qu’elle a toujours pu donner de nouveaux gages à scs créanciers , soit par les denrées en nature , soit par les métaux que lui valent ses denrées. La postérité aura peine à croire qu’un petit peuple ait joui d’une si grande prospérité. Avant l’insurrection des Américains , on pouvait comparer cette puissance à un immense triangle dont la base était dans les deux Indes , et
la pointe à l’embouchure de la Tamise. f
( Note de Rivarol. ) ;
MÉMOIRES DE RIVAROL. Il3
place; sentant d’ailleurs que les créanciers de l’État ne se jetteraient pas, comme autant de Curtius, dans le gouffre du déficit, afin de le combler; l’Assemblée, dis-je, prit brusquement son parti dans un objet de si haute importance. Elle qui avait passé plus d’uneséance, sur une formule du serment , à délibérer si on mettrait la patrie avant le roi } ou le roi avant la patrie , et qui avait disputé , des journées entières , lors de la déclaration des droits de l’homme pour savoir si on disait que les hommes naissent ou vivent, ou sont, ou demeurent libres', elle déclara donc que, n’ayant rien de mieux à proposer, elle adoptait mot à mot, et de confiance, le plan de M. Necker, dans l’espoir qu’un ministre qui jouissait d’une si grande popularité, ne ferait rien que d’agréable à la nation; et que, si le projet n’avait pas de suites heureuses, les députés seraient dà moins absous par leur confiance même.
C’est ainsi que l’Assemblée nationale s’expliqua sur l’état des finances et sur les moyens de les régénérer : c'est ainsi que , sous prétexte des circonstances , la principale cause des états-généraux fut traitée comme si elle n’en était que l’accessoire. La constitution ne précédera pas l'arrangement des finances : l’empire est imposé , et il n’est pas constitué.
Pour expliquer ceci , il faut observer que les esprits emportés , les démagogues qui dominent rAssemflée , et qui la mènent si violemment à
I l4 MÉMOIRES DE RIVAROL.
leur but , ont fort bien réussi à renvoyer les troupes , à soulever Paris, à armer les bourgeois et les paysans , à accabler l’autorité royale , à détruire les droits et les revenus du prince et des particuliers ; mais que , lorsqu’il s’est agi de restau ter les finances, d’assurer les fortunes et de pnBenter un bon plan au roi et à la nation , ils n’ont pu s’en tirer que par un escamotage. M. Necker n’en a point été la dupe-; il a senti qu’on voulait le rendre responsable des suites du projet qu’il présentait. Puisqu'on l’adopte aveuglément , il faut , a-t-il dit , qu'on me laisse maître du mode d’ exécution. Et alors, ce ministre jouant à lui seul le rôle de toute l’Assemblée , a dressé le décret de son plan. Mais l’Assemblée*, qui se croit délivrée de la plus épineuse de ses fonctions , n’en sera pas moins responsable aux yeux de ses commettans , malgré les adresses verbeuses qu’elle leur fait passer pour excuser sa conduite. En effet , si le ministre des fina*»ces ne sauve pas l’État , M. Necker aura toujours le droit de s’en prendre à ceux qui ont trop affaibli l’autorité royale. Il ne suffit pas d’entasser décret sur décret, et de multiplier les règlemens et les lois, il faut avoir de quoi les faire exécuter : on se moquera toujours d’une académie de législateurs qui , avant de simplifier les rouages et de balancer les contre-poids d’une machine qu’on leur donne à raccommoder, commencent par en briser le ressort. ' ,
L’ordre des matières, plutôt que celui des temps.
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nous a conduits jusqu’à cette dernière operation de M. Necker. Observons en passant que ce ministre , qu’on n’a pu renvoyer il y a trois mois, sans causer ou hâter une révolution , aurait bien de la peine, s’il s’en allait aujourd’hui , à nous faire remarquer sa fuite. Il faudrait que le journal de Paris nous en avertit. Il y a peu d’exemples de tant de bruit suivi d’un tel silence , et d’une telle obscurité après tant d’éclat. Ses amis ont cru l’arracher un moment aux ombres qui le couvrent, en le faisant président de district ; et ce triste remède n’a fait que prouver l’excès du mal. Les réputations populaires sont sans doute intermittentes : qui ne vit que par le peuple doit souvent éprouver la mort de l’oubli, plus insupportable que tous les outrages , et plus amer que la perte de la vie ; mais l’état affreux de M. Necker et de sa gloire est le chef-d’œuvre de l’Assemblée nationale , qui s’est d’abord servie de la considération et de la popularité de ce ministre comme d’un levier pour renverser tous les obstacles , et qui l’abaudonne à lui-même quand le danger est passé. Le malheur de M. Necker est d’avoir trop compté sur sa propre influence et sur la reconnais- ' sance d’un corps : il a cru qu’il dirigerait facilement une puissance qu’il avait créée (i), ou quelle
^i) M. Necker fut traité à peu près par l’Assemblée nationale comme M. de Calonne l’avait été par celle des notables. ,
..i ; . • •• (Note de.Rivarol .)' M * •.
,,g MÉMOIRES DE RlVAROl».
n’userait pas de toute la force qu’il lui avait donnée. C’est ainsi que certains hétérodoxes prétendent que Dieu s’est repenti d’avoir fait l’homme , faute d’avôir prévu que sa créature serait emportée par toutes les passions dont il l’avait pourvue.
Maintenant , pour ne rien omettre , il est néces- . saire de remonter à l’époque où l’Assemblée nationale, honteuse des leçons quelle avait reçues, et du teiftps quelle avifit perdu à faire un assortiment des droits de l’homme sauvage et des droits de l’homme social , se porta avec ardeur vers la constitution qu’attendait d’elle une monarchie qui, loin de commencer , a déjà duré quatorze siètles , et dans laquelle on ne trouverait pas , quoi qu’on en dise, un seul homme eu état dépuré nature.
Le comité choisi dans le sein de i Asssemblée pour travailler à la constitution , offrit le résultat de ses méditations. M. Mounier , un des meilleurs esprits du comité , lut ce résultat , et prouva d’abord que notre gouvernement , quoique essentiellement monarchique , n’avait jamais eu de forme bien déterminée, depuis saint Louis, et # surtout depuis Philippe-lè-Bel , parce que tous les pouvoirs y étaient toujours confondus. L’autorité royale , qui ne suffit pas seule pour former une bonne constitution , n’a jamais pu contenter les Français , même sous nos meilleurs princes, en ce quelle était sans cesse aux prises avec les prétentions des «corps , et avçc la multitude des» prmle- <ges, et toujours ‘égarée par la nullité et la malice
des ministres. On pouvait bien en France parler au roi des intérêts du peuple ; mais on ne pouvait parler aux ministres que dés intérêts du roi ; et chez les corps privilégiés , il n’était jamais question ni des intérêts du prince ni de ceux du peuple.
On est forcé, en lisant l’histoire, d’avouer que nos rois , afin d’accroître leur puissance , passaient leur vie à empiéter sur les privilèges de la noblesse et du clergé; de sorte que le peuple et l’Assemblée nationale, en écrasant le clergé, la noblesse et la magistrature, dans la révolution actuelle, n’ont fait qu’achever l’ouvrage des rois.
Il n’en est pas moins vrai que, pressé par dos* besoins sans cesse renaissons, les monarques français aliénaient leur puissance pour de l’argent, toutes les fois qu’ils en trouvaient l’occasion (c’est ce qVon entend par la vénalité des charges) : de sorte qu’en mêlant toujours le» usurpations aux 'aliénations, ris se trouvaient tour à tour ou dans une injustice actuelle , ou dans une impuissance habituelle. Mais , lorsqu’ils se sentaient trop gênés par les privilèges attachés aux charges qu’ils avaient vendues , ils créaient un commissaire qui en faisait les fonctions, et n’en laissait que les honneurs au titulaire : autre source d’injusuce. De là vient qu’on a toujours trouvé à l’administration française une physionomie double , s’il est permis de le dire; d’un coté le propriétaire de la charge, et de l’autre le délégué du roi : ce qui occasionnait en même temps de perpétuels conflits
Di
I 1 8 • MÉMOIRES DE RIVÀROL.
et des coups d’autorité dans la capitale et dans les provinces.
Il arrivait de là que personne n’était à sa place.
• Le roi exerçait tous les jours le pouvoir judiciaire par d’éternelles évocations ou par des commissions particulières. Les parlemens usurpaient le pouvoir législatif , avec leurs sanctions et leurs veto , connus sous le nom à' enregistrement. Réunis à la ^oblesse et au clergé , ils contrariaient sans cesse le pouvoir exécutif. Si les rois étaient venus à bout de la magistrature, de la noblesse et du clergé , le combat aurait été de corps à corps entre le prince et les sujets, et tout aurait fini , ou par une constitution , ou par le despotisme le plus absolu. C’est l'état où nous sommes. De sorte que les résistances des corps privilégiés empêchaient ou un grand mal ou un grand bien; et que c’était précisément dan% cette action du monarque et dans cette réaction des corps que consistait depuis huit cents ans le Gouvernement français.
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Je dis depuis huit cents ans , parce qu’avant saint Louis et Philippe-Auguste, le régime féodal, quoique extrêmement odieux, était une véritable constitution , une constitution ferme et vigoureuse , sur laquelle il n’y avait pas à disputer. Le mal, le bien, les privilèges les prérogatives, les droits et les servitudes , tout était réglé : tçs peuples étaient des troupeaux , les nobles des pâtres ; le roi, maître d’un troupeau particulier, qu’on appelle Domaine , n’était que le chef des autres
MÉMOIRES DE R1YAROL.
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bergers, primus inter pares , d’où nous vient la pairie ; car on est en France comme aux Champs- Elysées , au milieu des ombres des anciennes réalités. » •
C’était alors que les nobles étaient de véritables aristocrates (i) : la nation entière leur servait de piédestal ; et de là vint cette race d’hommes colossaux et oppresseurs qui rendait les rois si petits et les peuples si pauvres. Il y avait plus de grandeur d’un côté , plus d’abaissement de l’autre ; plus d’éclat sur certaines têtes , une obscurité plus égale sur tout le reste ; plus de bonheur en masse, et moins d’hommes hcuréfcx. Mais, comme le bien et le mal pont toujours mêlés , c’est aussi de là que sortirent ces chevaliers français, si liei’S, si brillans et si généreux , dont la race s’est tellement perdue , que leur histoire est» déjà notre mythologie (3).
Lorsque les seigneurs, ruinés par le luxe ou par
(1) N’est-ce pas une dérision que d'appeler aristocrates de pauvres gentilshommes qui mettent leurs enfans à l’École militaire ou à Saint-Cyr, qui passent leur vie à mendier des secours dans toutes les antichambres de Paris et de Versailles, et qui peuvent mourir en prison pour une dette de cent écus ? Que doivent dire les magistrats de Berne et les liobles Vénitiens en apprenant que l’ignorance parisienne a fait du titre de leur gouvernement une injure et un tort pendable. *
( Note rie Rivarol. )
(s) Dans les Actes des apôtres , nous trouvons un morceau piquant, en forme de dénonciation , qui a pour but de montrer
120 ' MÉMOIRES DE RIVAROD.
les guerres d’outre-mer, vendirent leurs prérogatives , soit aux villes, soit aux princes, il n’y eut plus de constitution. Les rois soulevèrent les peuples et les aidèrent contre les nobles, jusqu’à ce que les nobles eux-mêmes, corrompusou effrayés par les rois,, s’entendirent avec eux contre les peuples. ,
Si les rois ne s’étaient pas ruinés à leur tour , rien n’aurait pu leur résister ; mais le désordre de leurs financés les a forcés , comme les anciens nobles , à faire un marché avec le peuple ; il a fallufdonner une constitution aux Français , et il pourrait se faire que Louis XVI fût le dernier seigneur suzerain cffe son antique et noble tige.
Dans l’état où se trouvait la France depuis la révélation du déficit, un prince entouré de ministres habiles aurait choisi promptement le plus sûr et le plus honorable; il aurait fait des économies, des réformes et des retranchemens si ^sévères , qu’il se serait bientôt rendu indépendant : et au lieu de mendier de nouveaux impôts pour soutenir de vieux abus , il aurait été le maître de die- *
ter à ses peuples une constitution qui eût fait leur bonheur et sa gloire (i). Mais sans doute qu’un
avec quelle légèreté souvent injuste on appliquait le tenue d'aristocrate. Voyez les éclaircissemcns (C).
^ [Note des éditeurs.)
(i) Les mots gouwrneront toujours les hommes. Qu’un roi réforme mille officiers de son armée et autant de charges dans, les cours, cette opération peut être assez cruelle pour coûter la '*vie à une foule d’individus; mais elle sera applaudie au Palais-
roi de France, même avec de bons ministres , n’etait pas assez puissant pour opérer une seule des grandes réformes nont nous sommes aujourd’hui témoins. A la moindre suppression , les corps privilégiés et les courtisans demandaient l^s étals-généraux : il a donc fallu les leur accorder. Le peuple a profité du concours des haines et du choc des intérêts.
L*a‘ noblesse française était partagée. Celle de la cour et de Paris , odieuse depuis long-temps par l’agiotage de l’argent et le monopole de la faveur , fut d’abord abandonnée par la noblesse des provinces, et bientôt s’abandonnant elle-même,
Royal , -et par conséquentparmi le peuple. Que ce même roi, pour ne pas fouler les provinces, retranche un quartier, je ne dis pas aux pauvres rentiers, mais aux riches capitalistes de Paris , il sera traité de banqueroutier , et son autorité et sa vie même seront en danger ; il est résulté de là que point de banqueroute a décidé du sort de la France. Si l’Assemblée ,,dc concert avec la rue Vivienne , n’eût pas fait de ce mot un talisman si redoutable, elle aurait sauvé l’Etat en décrétant que le roi ferait des réformes sur tout, sans excepter V intérêt de la dette publique. Mais , pour ne pas faire banqueroute, on a tellement défait la monarchie, que cette banqueroutes! formidable, lorsqu’il nous restait encore des moyens de l’éviter, est devenue le moindre de nos maux, depuis que tant de destructions l’ont rendue inévitable. Je dis qu’elle est inévitable , non par les dettes qu’on avait, mais par les revenus qu’on n’a plus. Peut-être a-t-il fallu que le trône fût renversé pour être innocent et absous de tout ce passé: mais il faut aussi que nous sachions à qui nous en prendre.
m ( Note de liirarçl.)
elle n’a su que fuir et sauver son or (i). La plupart de ses de'putés ont anéanti , avec un plaisir stupide , leur antique existence dans l’Assemblée nationale , pour y exercer l’empire du moment. La conduite du clergé n’a pas été moins coupable; et les parlemens , qui avaient ouvert les portes de Home aux Gaulois, ont atteudu la mort dans , leurs chaises curules. Aussi l'heureux tiers-état , profitant de l’avilissement des uns et du silénce des autres , a d’abord triomphé de ceux contre * lesquels on le dirigeait , et ensuite de ceux qui le poussaient. Les nobles qui , aux yeux du peuple , i avaient tort seulement d’avoir des privilèges , ont bientôt eu tort d’ètre nobles. Héritiers des anciens conquérans du royaume , et possesseurs des plus grandes propriétés , ils n’ont su ni s’imposer, ni sé réunir pour la défense commune ; tandis que dans le tiers-état tout était force et harmonie. Les bourgeois se sont montrés magnifiques et le petit peuple courageux : de sort e que , dans cette grande l’évolution , les vainqueurs , tout atroces qu’ils sont , ont mérité leurs succès, et les vaincus leur infortune. Si l’Assemblée avait voulu, ou pour mieux dire , si elle l’avait pu , la révolution n’aurait détruit que des préjugés et des privilèges. Mais les orateurs, qui sont les passions des grandes assemblées , n’ont pas permis à la rai-
(i) Qu’est devenu le temps où tout ôtait perdu, hormis l'honneur. ( Note de Rivarol. )
son de se faire entendre. Il a fallu faire du bruit plutôt que du bien ; gagner Paris avant de sauver l’État, et armer les provinces , en attendant qu’on réglât les finances.
Tout aurait pris une tournure plus heureuse , si les questions avaient été agite'es et mûries dans les bureaux ; les orateurs et les émissaires du Palais-Royal n’y auraient pas brillé; le petit peuple, qui entourait l’Assemblée , n’aurait pas inllué dans ses décrets , mais c’est précisément cette influence qu’on voulait établir. Aussi le temple de la législation s’est-il changé en un vain théâtre pour la foule des déclamateurs, en une arène • orageuse , où l’audace et la violence ont triomphé de la faiblesse et de la timidité. C’est là qu’une populace , tour à tour idolâtre et furieuse , joint tantôt les menaces et tantôt les applaudissemens aux bruyantes voix de ses tribuns, qui mugissent des lois, et veulent improviser la constitution. Les premiers apôtres de la liberté, les ftlounier, les Bergasse, les Malouet, quorum melior sententia mentis; tous les promoteurs enfin des états-généraux, qu’on trouvait si forts l’année dernière, et qui étaient alors les seuls hommes courageux du royaume, ont été bientôt accusés de faiblesse et de lâcheté par ceux i^cmes qui tremblaient naguère sous la verge des ministres. Les satellites du despotisme royal , toujours prêts à servir le plus fort , sont devenus brusquement les satellites du despotisme populaire. Sont-ce en ellet
les plus violens démagogues de l’Assemblée qui ont parlé les premiers en faveur du peuple , eux qui rampaient à. Versailles , ou se cachaient à Earis, quand la voix de Mounier tonnait pour la liberté publique dans toutes les villes du Dauphiné? Le travail du comité de constitution fut donc trouvé trop faible dans l’Assemblée ; il ne sta- ' tuait que l’équilibre des pouvoirs , le rétablissement de l’autorité royale , la liberté et la tranquillité publiques ; il n’offrait en un mot qu’une constitution , et on voulait une révolution : Il pouvait tout terminer , et on voulait régner encore. Aussi fut-il d’abord rejeté plutôt que discuté : soit que la cabale qui maîtrisait l’Assemblée l’ait emporté ; soit que le peuple ait intimidé les esprits; soit enfin qu’un corps législatif, qui a déjà fait une grande révolution , soit trop fort pour faire une constitution , et que des mains accoutumées à détruite et à donner la mort ne puissent pas édifier et donner la vie.
Mais, avant tk dire ce que fit l’Assemblée nationale, arrêtons-nous un moment sur ce qu’on entend par constitution. On doit entendre par constitution la combinaison dès trois pouvoirs , législatif , exécutif et judiciaire. La constitution est bonne quand les trois*pouvoirs se combinent entre eux pour la prospérité du peuple et la gloire du gouvernement : la constitution est vicieuse* quand les pouvoirs ou se confondent , ou se concentrent dans les mêmes mains pour le malheur
MEMOIRES DE KIVAROL.
des sujets , ou l’avilissement du prince et des magistrats'.
Toute nation qui n’est pas sauvage est un corps politique et artificiel. Sa constitution le fait être , ses lois le font aller.
Dans le corps humain , c’est la combinaison des organes qui forme la constitution (i) : la tète dicte des lois , et les autres membres les exécutent. Il faut que la tête qui représente les pouvoirs legislatif et judiciaire , soit calme et leqte dans ses decrets! et que le bras, représentant du pouvoir exécutif , ait la promptitude et la force. Mais nous verrons bientôt comment l’Assemblée nationale n’a fait agir que la tête , et a paralysé le corps "politique (2).
(1) Tacite se sert souvent de comparaisons du corps humain pour appuyer sa politique, et un politique italien (Cavriana) dit : Que si on appliquait les aphorismes d'Hippocrate au gouvernement civil , on verrait qu’ils sont un fidèle itinéraire pour la conduite de la vie humaine.
* [Note de Rivarol.)
(a) Montesquieu, ayant établi le premier la distinction des trois pouvoirs , prouva qu’ils existaient dans chaque forme de gouvernement, soit démocratie ou monarchie, despotisme ou aristocratie, ainsi que les couleurs primitives existent et se retrouvent dans chaque rayon du soleil. Telle est la principale idée de ce grand homme. M#is il n’a pas nettement dit, en traitant des différentes sortes de gouvernement , que la détaocratie pure p ainsi que le despotisme absolu, n'ex&taieut pas et ne pouvaient exister sur la terre; que c’étaient deux êtres de raison, deinr conceptions de notre esprit, deux patrons auxquels se
MÉMOIRES DE R1VAROL.
Aurait-on cru que les Français , qui louent et envient le gouvernement anglais depuis qu’ils le connaissent , manqueraient la première occasion qu’ils auraient de l’obtenir ? C’est pourtant ce qui
rapportaient tous les gouvernemens de ce inonde ; puisqu’en effet il n’y a pas d’État où fout le peuple à la fois gouverne toujours par lui-même sans avoir de représentons , et qu’il n’y a point d’empire sur ce globe où la volonté d’un seul fasse tout sans obstacle. D’où il résulte que tous les gouvernemiÿis possi- Wes , flottant entre la démocratie pure et le despotisme absolu ,
• comme entre deux extrêmes dont ils se rapprochent plus ou moins , il n’y a et n’y aura jamais en ce monde que des aristocraties, c’est-dire des gouvernemens mixtes. * 0
On a donné proprement ce nom au gouvernement des États où un sénat inamovible gouverne tout sans jamais consulter le peuple. Telle est Venise, qu’on nomme aussi république ,■ c’est la pure aristocratie , en ce sens que les trois pouvoirs sont entre les mains des nobles , et que le peuple ne peut pas devenir noble ni entrer dans le sénat. •
L’État où la volonté d’un seul fait le plus souvent loi, et décide de la vie et de la mort des sujets , s’appelle État despotique. Tel est l’empire turc. Mais il n’est pas vrai que le sultan soit le maître absolu ; son pouvoir trouve des bornes à chaque pas , et il est forcé de les respecter. Son empire est donc entre l’aristocratie et le despotisme ; mais il penche vers celui-ci.
L’état où la volonté d’un seul est quelquefois absolue, mais où des corps co-législatifs partagent à chaque instant l’exercice de la puissance , s’appelle monarchie. Cette espèce de gouvernement flotte entre le despotisme et ^aristocratie ; mais il penche vers celfe -ci. f *
Enfin l’état où le peuple choisit ses magistrats pour un temps , et s’assemble souvent pour exercer la souveraineté , est une démocratie , et s’appelle république. Telles furent Athènes elROme ;
arrive de nos jours , et sous nos yeux, et de notre aveu. Car, on ne peut se le dissimuler, la constitution est manque'e, et la monarchie dissoute. A la vérité , on reconnaît encore trois puissances en France : Paris , l’Assemblée nationale et les municipalités des villes ; mais, où est le roi ? où sont les tribunaux? Et si les assemblées provinciales n’arrêtent pas la grande Assemblée, si les districts de Paris ne contiennent pas l'Hotel-de-Ville , que deviendrons-nous ?
La vanité de la plupart des députés est la cause d’un si grand malheur. C’est cette passion des petites âmes qui a séché dans leur germe les fruits de la révolution actuelle. Que demandions-nous en effet? D’être aussi bien que les Anglais ; mais nos députés ont voulu que nous fussions mieux.
telle est l’Amérique septentrionale. Cet état flotte entre l’aristocratie et la démocratie , clenche vers celle-ci.
J.-J. Rousseau dit que dans un État le peuple n’est libre qu’au moment où il nomme ses magistrats et ses représentai; mais qu’il ne l’est plus dès qu’il les a nommés. Ce qui n’est pas vrai: ce peuple n’est pas toujours en exercice de souveraineté, mais il est toujours libre , soit qu’il se donne des lois, soit qu’il les exécute.
Ainsi Montesquieu , en définissant l’état despotique et l’état démocratique , a fait comme les géomètres lorsqu’ils parlent d’un point sans étendue , et d’une ligne sans largeur. La démocratie pure et le despotisme absolu sont deux touleurs premières dont les teintes dominent plus ou moins dans chaque sorte de gouvernement.
( Note de Rivarol. )
128 ' MÉMOIRES DE RIVAROE.
Au lieu de profiter de 1’expérience faite sur ^Angleterre , ils ont voulu en faire une sur nous. Ils ont hasarde' la monarchie. En vain la prudence leur disait d 'imiter ; la vanité leur a dit de créer , et ils n’ont pas hésité.
• Pour prendre la chose d’un peu haut, il est nécessaire de dire que, d’abord, après la réunion des trois ordres , deux factions partagèrent l’Assemblée nationale. La moins nombreuse et la mieux composée votait , d’après ses cahiers, pour une constitution également favorable à l’autorité royale et à la liberté publique. La plus nombreuse , la plus bruyante , celle enfin qui l a emporté , comptant ses cahiers et le roi pour rien , voulait que le peuple fût tout ; ou , pour mieux dire, cette faction voulait être tout pour le peuple et tout par le peuple. On l’appelait communéinei\t la faction du Palais-Royal , non parce qu’elle avait dans son sein quelque# membres qui ne travaillaient , à l’insu des autres que pour la mhison d’Orléans, mais parce qu elle était poussée et maîtrisée par les capitalistes dont le foyer était au Palais-Royal. Le même mot couvrait deux intérêts ditférens.
On demandera peut-être comment les provinces n’ont pas été révoltées du mépris des députés pour leurs instructions , airisi que de. tous les coups portés à l’autorité royale, et même aux propriétés et à la sûreté publique? C’est que les députés ayant inondé les provinces de faux exposés sur de
prétendues conspirations contre leur vie ou leur liberté, les provinces n'ont jamais cru pouvoir donner assez de marques de reconnaissance et de confiance à leurs députés , et à la capitale , pour avoir résisté les premiers , et opposé la révolte à l’autorité. Il faut même que cet enthousiasme V et cette ivresse des provinces pour l’Assemblée nationale et pour Paris durent encore , puisque l’affreuse situation du royaume et du roi n’a jamais pu leur dessiller les yeux.
Ce ne fut que le 6 juillet qu’on proposa de s’occuper de la constitution. Mais , avant même que la noblesse et le clergé se fussent pour ainsi dire engloutis et fondus dans le tiers-état, l'Assemblée avait décrété : « Qu’elle abolissait tous les impôts » existans comme illégaux dans le droit et dans la « forme, etc.; mais qu’en attendant, pour ne pas »> bouleverser le. royaume, on continuerait de les » payer, etc. » Presque tous les décrets de l’Assemblée nationale ont été faits sur ce modèle, c’està-dire que , dans le premier membre du décret , l’Assemblée abolit, et que, dans le second, elle maintient pour un temps.fMais le peuple n’a bien entendu , n’a exécuté que la première partie du décret , et s’est moqué de l’autre. Voilà la clef de tous les désordres dont nous gémissons.
Les écrivains du tiers-état , et en général tous les philosophes , ayant poussé à bout et forcé les conséquences du principe que la souveraineté est dans le peuple, il a bien fallu que' la révolution,
l3o MEMOIRES DE H1VAROL.
écrite dans les livres, fût jouée et représentée dans la capitale et dans les provinces. Pouvait-on , en elFct, arrêter une Assemblée qui exerçait la souveraineté du peuple, et qui avait gagné l’armée? N’était-ce pas en même temps une véritable jouissance pour des députés dont la plupart avaient passé leur vie à saluer le bailli de leurs villages , ou à courtiser l’intendant de leurs provinces; n’était-ce pas, dis-je , une douce jouissance pour eux que de fouler aux pieds un des premiers trônes du monde ? Des avocats pouvaient-ils résister au plaisir d’humilier les cours souveraines ? Ceux qui n’avaient rien n’étaient-ils pas charmés de distribuer les trésors de l’église aux vampires de l’état ?
On ne peut trop insister sur tout le mal que peut faire un bon principe quand'on en abuse.
La souveraineté est dans le peuple : mais elle y est d’une manière implicite, c’est-à-dire, à condition que le peuple ne l’exercera jamais que pour nommer ses représentans ; et si c’est une monarchie , que le roi sera toujours le premier magisv trat. Ainsi , quoiqu’il Élit vrai au fond que tout vient de la terre, il ne faut pas moins qu’on la soumette, par le travail et la culture, comme, on soumet le peuple par l’autorité et par les lois. La souveraineté est dans le peuple comme un fruit est dans nos champs , d’une manière abstraite. Il faut que le fruit passe par l’arbrç qui le produit , et que l’autorité publique passe par le sceptre qui
MÉMOIRES DE RIVAROL. j 3 £
1 exerce. D’ailleurs , un peuple ne pourrait gouverner toujours par lui-même que dans une trèspetite ville : il faudrait même que des orateurs turbulens et des tribuns emportes vinssent 1 arracher tous les jours à ses ateliers pour le faire régner dans les places publiques : il faudrait donc qu’on le passionnât pour le tenir toujours en haleine. Or, dès que le souverain est passionne, il
ne commet que des injustices, des violences et des crimes (i).
Cette maxime de la souveraineté du peuple avait pourtant si bien exalté les tètes, que l’Assemblée au lieu de suivre prudemment le projet du comité de constitution , et de bâtir uu édifice durable et régulier, s’abandonna toute entière au flux et re-' llux des motions ainsi qu’à la fougue de ses orateurs qui entassèrent à l’envi décrets sur décrets, ruines sur ruines , pour satisfaire le peuple qui fourmillait dans les travées de la salle, menaçait au Palais-Royal , et fermentait dans les provinces. *
Si au lieu d’exciter le peuple on eût cherché a 1 adoucir, on lui aurait dit qu’une nation n’a
En général , le peuple est un souverain qui ne demande qua manger, et sa majesté est tranquille quand elle digère Ceux qui aujourd'hui lui ôtent le pain , et eeux qui lui offrent le sceptre sont egalement coupables , et ne forment qu’une seulo
et même classe. Je m’en rapporte à MM. du comité des recherches.
( Note de Rivarol. )
point de droits contraires à son bonheur ; qu’un enfant qui se blesse exerce sa force et non ses droits : car tout peuple est enfant et tout gouvernement est père. Mais l’Assemble'e avait un autre plan. Du principe de la souveraineté du peuple découlait nécessairement le dogme de l égalité absolue parmi les hommes, et ce dogme de légalité des personnes ne conduirait pas moins nécessairement au partage égal des terres. Il est assez évident aujourd’hui que l’Assemblée nationale a pris, pour réussir, un des grands moyens de l’Évangile : c’est de prêcher la haine des riches; c’est de les traiter tous de mauvais riches. De là au partage des biens il n’y a qu’un pas. C’est une dernière ressource que nos philosophes ne voient dans l’obscur avenir qu’avec une secrète horreur. Mais ils s’y seraient déjà résolus , si la longue défaillance du pouvoir exécutif ne leur eût donné le temps de tâtonner dans leur marche , et avant de s’arrêter à cet affreux moyen , d’essayer de tous les autres. Peut-être aussi que la condescendance du prince a empêché l’Assemblée de déployer toute son énergie , et de faire explosion ; le corps qui frappe, ne trouvant pas de point d’appui dans celui qui cède, fait moins de ravage; et le gouvernement, en reculant sans cesse , a fait la résistance des corps mous. Heureusement encore que cet expédient d’armer le pauvre contre le riche est aussi absurde qu’exécrable. Il y a sans doute quinze ou seize millions d’hommes qui n’ont rien
MÉMOIRES DE RIVAROE. 1 33
en France que leurs bras , et quatre ou cinq millions qui ont toutes les propriétés. Mais le besoin et la ne'cessité ont jeté plus de liens entre le pauvre et le richeque la philosophie n’en saurait rompre. C’est la nécessité qui fait sentir à la multitude des pauvres , qu’ils ne peuvent exister sans le petit nombre des riches : c’est cette providënte nécessité qui défend au lierre d’étouffer, avec ses mille bras , le chêne qui le soutient et l’empêche de ramper sur la terre. Oui, la nécessité est plus humaine que la philosophie; car c’est la nature qui fait la nécessité , et c’est nous qui faisons notre philosophie.
Le riche est fait pour beaucoup dépenser ;
Le pauvre est fait pour beaucoup amasser :
Et le travail , gagé par la mollesse ,
^ S’ouvre , à pas lents, la route à la richesse.
Ces rapports sont éternels. C’est de l’inégalité des condiïiens que résultent les ombres et les jours qui composent le tableau de la vie. Les novateurs espèrent en vain d’anéantir cette harmonie. L’egalilé absolue parmi les hommes est le mystère des philosophes. Du moins l’église édifiait sans cesse ; mais les maximes actuelles ne tendent qu’à détruire. Elles ont déjà ruiné le* riches sans enrichir les pauvres ; et au lieu de l’égalité des biens, nous n’avons encore que l’égalité des misères et des maux.
.l’entends bien ce que c’est que la philosophie
d’un particulier; ce que c’est qu’un homme dégage' des moeurs du peuple , et même des passions ; un philanthrope , un cosmopolite , pour qui toutes les nations ne forment qu’une seule et même famille; mais qu’est-ce que la philosophie d’un peuple? Qu’est-ce que cette philanthropie, cette liberté' générale du commerce , cette charité qui consiste à renoncer à tous les avantages que les autres n’auraient pas? Que serait-ce qu’un peuple sans passions , qui ouvrirait tous ses ports , détruirait ses douanes, partagerait sans cesse ses trésors et ses terres à tous les hommes qui se présenteraient sans fortune et sans talent ? Un homme n’est philosophe que parce qu'il n’est pas peuple; donc un peuple philosophe ne serait pas peuple, ce qui est absurde. La vraie philosophie des peuples c’est la politique ; et tandis que la philosophie prêche aux individus la retraite , le mépris # des richesses et des honneurs , la politique crie aux nations de s’enrichir aux dépens de*lfcurs voi-' sins , de couvrir les mers de leurs vaisseaux, et d’obtenir par leur industrie et leur activité la préférence dans tous les marchés de l'univers : car deux nations sont entre elles , en état de pure nature, comme deux sauvages qui se disputent la même proie. 9
D’ailleurs , il ne faut pas s’y tromper , le patriotisme est l’hypocrisie de notre siècle; c’cst l’ambition et la fureur de dominer qui se déguisent sous des noms populaires. Les places étaient prises
dans l’ordre social ; il a donc fallu tout renverser pour se faire jour. Ce n’est point en effet le peuple, ce ne sont pas les pauvres, au nom desquels on a fait tant de mal , qui ont gagné à la révolution.; vous le voyez : la misère est plus grande, les pauvres plus nombreux (i) , et la compassion est éteinte ; il n’y a plus de pitié, plus de commisération en France. On donnait beaucoup lorsqu'on croyait devoir des ménagemens ; la charité comblait sans cesse l’intervalle entre les petits et les grands ; la vanité et l’orgueil tournaient au prolit de l’humanité : ce n’était pas une épée , c’était la prière qui armait la pauvreté ; et la richesse , qui a disparu devant la menace , ne rebutait pas la misère suppliante. Maintenant que peuvent donner des riches opprimés à des pauvres révoltés ? On a renversé les fontaines publiques , sous prétexte qu’elles accaparaient les eaux , et les eaux se sont perdues.
Nos philosophes répondent ^ue les pauvres, qui dorénavant prendront tout , ne demanderont plus rien. Mais où trouveront-ils de quoi prendre , à moins d’un massacre général de tous les propriétaires? Et alors, en poussant un tel système , il
(i) Il y a dansle momie , et il y aur^toujours des pauvres de profession , des mendiant , mais on ne devrait connaître que les pauvres ouvriers et les pauvres infirmes; on ne devrait avoir que des ateliers et des hôpitaux.
( Note de Bivarol. )
l56 MÉMOIRES DE RIVAROE»
faudra donc que, de génération en génération t les pauvres massacrent toujours les riches, tant qu’il y aura de la variété dans les possessions ; tant qu’un homme cultivera son champ mieux qu’un autre ; tant que l’industrie l’emportera sur la paresse ; enfin , jusqu’à ce que la terre inculte et dépeuplée n’olfre plus aux regards satisfaits de la philosophie que la vaste égalité des déserts , et l’affreuse monotonie des tombeaux. «
Le mauvais génie qui préside à nos destins a voulu que, dès le premier pas que nous avons fait vers une constitution, il y ait eu un combat à mort entre le chef et les représentons de la nation. Le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire ont péri dans faction , et avec eux tout le nerf de la puissance législative. L’assemblée de nos représentans et de nos législateurs n’a plus été qu’une troupe victorieuse, usant partout du droit de conquête, et distribuant les dépouilles des vaincus à des vainqueurs qu’elle ne devait jamais contenter.
Mais la constitution , qui est à la fois l’effet et la cause djj, concert des trois pouvoirs et de let#r combinaison , ne pouvait être le fruit d’une bataille et de leur anéantissement. Si l’ Assemblée nationale , au lieu de potager et d’attiser la folle joie du peuple, eût pleuré sur sa funeste victoire, la nation entière , frappée de l’auguste douleur de ses représentons , aurait bientôt accordé à son chef le respect et la confiance , à la place de la
MÉMOIRES DE RIVAR0L. l3 7
crainte et de l’asservissement- Le monarque, ranimé par les hommages de son peuple, aurait à son tour maintenu de tout son empire les décrets de l'Assemblée ; et déjà nous verrions la liberté sainte fleurir à l’ombre sacrée du pouvoir monarchique. Mais bien loin de les contenir, tout a concouru à soulever les peuples, et le colosse de la royauté , qui devait être relevé sur une base plus sure , a été de jour en jour mieux renversé et couvert de plus d’outrages. En vain l’Assemblée nationale, comme les prêtres de l’ancienne Egypte , a-t-elle animé de son souffle ce colosse sans vie , et l’a-t-elle forcé d’articuler des oracles ; le peuple était trop averti que la statue n’était plus un dieu, et le respect a disparu avec le prestige. *
Dans le long intervalle qui s’était écoulé depuis le 17 juin jusqu’au % du mois d’août, on n’avait encore rien décrété de constitutionnel que la réunion des trois ordres en Assemblée nationale , la responsabilité des ministres, et les droits de f homme , exprimés et contenus dans une déclaration , ainsi que nous l’avous dit.
M. Necker a été le premier ministre dénoncé à la nation , et il l'a été par M. de Mirabeau. Il est sans doute honorable d’être dénoncé par M. de Mirabeau ; et cet événement peufc être compté parmi les prospérités de M. Necker. Mais il peut se trouver un jour des députés assez bien famés pour que leur dénonciation flétrisse ou renverse
MÉMOIRES DE HIVAROL.
un ministre , et ce frein est suffisant (i). Nous er» faisons l’observation, parce que, dans la première ivresse de ses succès , l’Assemblée parut de'sirer de nommer elle-même les ministres du roi : ce qui eût établi la responsabilité en sens contraire. C’est l’ Assemblée qui«aurait alors répondu des ministres qu’elle aurait faits. A quel tribunal aurait-elle donc dénoncé son propre ouvrage ?
Nous avons déjà parlé de la déclaration des droits de l’homme. Cette pièce dangereuse l'enferme des droits que les citoyens ne pourront jamais exercer , même après l’entière exécution des décrets de l’Assemblée. Il y règne d’ailleurs une métaphysique vague, que le peuple trouva inintelligible et sans substance. Il fallut donc , pour
(i) Mirabeau , trouvant l’c^casion de justifier, ou plutôt d’expliquer la conduite qui lui attirait ces reproches, s’exprime ainsi :
« Sans doute au milieu d’une jeunesse très-orageuse , par la faute des autres, et surtout par la mienne, j’ai eu de grands torts , et peu d’hommes ont , dans leur vie privée , donné plus que moi prétexte à la calomnie, pâture à la médisance; mais j’ose vous en attester tous , nul écrivain , nul homme public n’a plus ‘que moi le droit de s’honorer de scntimens courageux , de vues désintéressées, d’une fièrc indépendance, d’une uniformité de principes inflexibles. Ma prétendue supériorité dans l’art de vous guider vers des buts contraires , est donc une injure vide de sens , un trait lancé du bas en haut , que trente volumes repoussent assez pour que je dédaigne de m’en occuper. » ( Courrier de Provence. )
satisfaire ce maître impérieux, descendre delà théorie, et des principes les plus abstraits aux conséquences et aux applications les plus matérielles de la souveraineté du peuple et de l égalité absolue parmi les hommes.
Ce fut la nuit du 4 août que les démagogues de la noblesse , fatigués d’une longue discussion sur les droits de l’homme, et brûlant de signaler leur zèle, se levèrent tous à la fois, et demandèrent à grands cris les derniers soupirs du régime féodal (i). Ce mot électrisa l’Assemblée. On fit une division des derniers vestiges de ce régime en
(i) Mirabeau jugeait bien différemment cette époque célèbre. Voici scs expressions :
« Il est certain que la séance du 4 août offrait à des observateurs un spectacle singulier. Des hommes d’un rang distingué , proposant l’abolition du régime féodal et la restitution des premiers droits du peuple (car ce ne sontpas eux qui ont déshonoré ces actes d'équité en les appelant des sacrifices ) , excitèrent des acclamations universelles , espèce de tribut qu’on paie tous les jours à des phrases purement de mode , et qu’on ne pouvait refuser à des sentimens patriotiques. Pour qui connaît les grandes assemblées , les émotions dramatiques dont elles sont susceptibles , la séduction des applaudisscmens , l’émulation de renchérir sur ses collègues , l’honneur du désintéressement personnel , enfin cette espèce d’ivresse noble qui accompag^ une effervescence de générosité; pour qui réfléchit sur le concours de ces causes , tout ce qui parait extraordinaire dans cette séance rentre dans la classe des choses communes. L’assemblée était dans un tourbillon électrique, et les commotions se succédaient sans intervalles. » (Courrier de Provence. )
( Note des éditeurs. )
l40 MÉMOIRES DE RIVAROL.
droits personnels et en droits réels, tels qu’ils restaient encore aux proprietaires des fiefs. On abolit tous les droits personnels sans indemnité', on déclara tous les droits réels rachetables , et dans ceux-ci on abolit, encore sans indemnité, ceux qui avaient été personnels autrefois , et dont les redevables s’étaient rachetés pour de l’argent ; ce qui réduisait tout à coup une foule de propriétaires à l’aumône , et annulait le droit acquis par les prescriptions ; droit si sacré quand on n’en a pas d’autre. On abolit aussi les justices seigneuriales , le droit des chasses et des colombiers (i) , la vénalité des charges , le casuel des curés, les privilèges pécuniaires en matière d’impôts, les privilèges des provinces et des villes. On établit le rachat de toutes les rentes et redevances , l’admission à tous les emplois , sans distinction de naissance; on proscrivit la pluralité des bénéfices ; on demanda l’état des pensions" qui de-
(i) De joyeux épisodes se mêlaient quelquefois à ces grands intérêts. En voici un exemple :
«Je suis comme Catulle , a dit M. de Virieux, et je demande la permission d'offrir aussi mon moineau. ( Cette expression excita beaucoup de gaieté dans l’Assemblée , et quelqu’un ayant dit tout haut, « Il est plus d’une Lesbie prête à l’accepter, )■ la salle retentit d’éclats plus bruyans. ) Il est un objet assez léger en apparence, reprit-il, mais qui est très-onéreux aux cultivateurs , ce sont les colombiers ; j’en demande l’entière suppression dans tout le royaume. (Courrier de Provence.)
( Note des éditeurs. )
Taient être désormais réglées sur celle qu’on ferait au roi ; on abolit d’un seul coup les annales et les dîmes ; enfin on décréta qu’une médaille serait frappée en mémoire de tant de grandes délibérations prises pour le bonheur de la France (i) ; que tout le monde se réjouirait de tant de sacrifices faits à la liberté française; que Louis XVI en porterait le nom de restaurateur ; qu’on chanterait un Te Deum dans sa chapelle , et qu’il en serait.
Le feu avait pris à toutes les têtes. Les cadets
(i) Parmi les droits abolis était celui de main-morte. Voici ce qu’en disait Mirabeau :
• Il n’y a point de mot qui aille mieux à la chose que celui de main-morte. Veut-on savoir l’origine de cette expression ; elle se présente d’abord comme figurée. Les main-mortables ne possédant originairement aucun fonds en propre , leur travail ne se rapportant point à eux, mais aux seigneurs, dont ils étaient serfs; se trouvant , à beaucoup d’égards, dans une incapacité qui ressemble à la mort civile , il y a là de quoi justifier cette dénomination ; mais elle a un sens propre qui la rend encore plus- horrible. Le seigneur avait droit, selon plusieurs coutumes , de s’emparer, après la mort d’un chef de famille serf, du meilleur meuble de la maison ; si le défunt n’en laissait point , on lui coupait la main droite, et on en faisait hommage au seigneur, comme un instrument qui lui avait été dévoué , mais dont il ne pouvait plus rien attendre. Image d’autant plus affreuse qu’elle est parfaitement juste. Cet usage barbare fut aboli dans le pays de Liège par le prince évêque, au ia«. siècle, selon les chroniques de Flandre. » ( Courrier de Provence. ) •
( Note des éditeurs. )
l/j.2 MÉMOIRES DE RIVAROt»
* de bonne maison , qui n’ont rien , furent ravis d’immoler leurs trop heureux aine's sur l’autel de la patrie ; quelques cures de campagne ne goûtèrent pas avec moins de volupté' le plaisir db renoncer aux bénéfices des autres ; mais ce que la postérité aura peine à croire , c’est que le même enthousiasme gagna toute la noblesse ; le zèle prit la marche du dépit : on fit sacrifices sur sacrifices ; et comme le point d’honneur chez les * Japonnais est de s’égorger en présence les uns des autres , les députés de la noblesse frappèrent à l’envi sur eux-mêmes , et du même coup sur leurs commettans. Le peuple , qui assistait à ce noble combat, augmentait par ses cris l’ivresse de ses nouveaux alliés; et les dépttés des communes, voyant que cette nuit mémorable ne leur offrait que du profit sans honneur , consolèrent leur amour-propre en admirant ce que peut la noblesse entée sur le tiers -état. Ils ont nommé cette nuit la nuit des dupes; les nobles l’ont nommée la nuit des sacrifices.
Tout cela se commit sous la présidence d’un M. Le Chapelier, avocat breton, d’un esprit vulgaire et d’un caractère hasardeux ; qui , ayant à se plaindre de son ancienne réputation , avait , comme la France , besoin d’un nouvel ordre de choses pour se régénérer (i). On peut compter encore deux ou
< ( i) Rivarol , dans ce portrait , s’abandonne à son humeur sati-
rique avec bien plus d’amertume que d’exactitude et dejusticc. La
MÉMOIRES DE RIVAROt. tfyt
trois hommes dans l’Assemble'e nationale , protégés par une obscurité profonde. Le peuple, mêlé
Biographie universelle, qu’on n’accusera certes point de partialité en faveur des membres qui siégeaient au côté gauche dans l'Assemblée constituante , sc montre mieux instruite et surtout plus équitable. « Le Chapelier, né à Rennes en 1 754 , était , dit cet » ouvrage , fils d’un avocat distingué , qui avait obtenu des let- » très de noblesse , sur la demande des États de sa province. » Il acquit lui-même une grande réputation au barreau , et se fit » remarquer dans les troubles qui éclatèrent en 1787 entre la » cour et les parlemens , ce qui le fit nommer en 1789 député » du tiers-état aux États-généraux. Dès les premières séances il » fut mis au rang des meilleurs orateurs de cette assemblée , et » prit une grande part à tous ses travaux. »
On n’acquicrt point une grande réputation au barreau quand on n’a, comme le prétend l’auteur des Mémoires, qu’un esprit vulgaire ; et , quant au caractère hasardeux , il semble que Rivarol eût dû se montrer plus réservé sur de semblables accusations. Si Le Chapelier avait, dans sa jeunesse, montré dugoût pour les plaisirs et l’éclat , la fortune dont jouissait sa famille, à la fois riche et considérée, satisfaisait à ses dépenses. Aimant la bonne société, fait pour y prendre place par la politesse de son esprit et de ses manières , Le Chapelier se trouvait , à cause de cela même, bien plus rapproché du parti aristocratique que du parti populaire. Aussi ne fut- il entraîné ni par les principes extrêmes, ni par les mouvemens violens qui présageaient le renversement du trône.
Il fut de la société des Feuillans. « Mais les tardifs efforts de ce » parti ne purent, dit la Biographie universelle , arrêter le » torrent; et le rapport que Le Chapelier fit à cette époque pour » réprimer l’audace des clubs , fut dans la suite le prétexte de » sa condamnation. S'étant retiré en Angleterre après la session ,
il revint a Paris pour empêcher qu’on ne mît le séquestre sur
*44 mémoires de iuvarol.
aux séances , a désigné par sa haine et ses menaces ceux qui étaient dignes d’estime ; et ses bruyans applaudissemens ont dirigé le mépris des sages sur les autres. Le* Pétion, les Puzot, les Parnavc , les Lameth , les Menou, et tous ces noms , jadis si obscurs, qui enrouent aujourd’hui la renommée, ont fait du bruit sans acquérir de la gloire : car le bruit ne chasse pas l’obscurité , mais la gloire est comme la lumière. Il n’y a donc de mémorable dans l’Assemblée que l’Assemblée même.
Nous avons dit, il y a long-temps, que la noblesse, lorsqu’elle fut contrainte de se réunir au tiers-état, ne s était réservé qu’une voix consultative, par respect pour ses mandats; mais dans cette nuit , où l’on passait toutes les bornes , la sainteté du serment fut traitée comme les propriétés ; et , chose incroyable ! les consciences firent aussi leurs sacrifices. Les nobles délibérèrent sur
» ses biens ; mais il ne tarda pas à être arrêté , et fut traduit au » tribunal révolutionnaire le même jour que Tbouret et d’Es- » preménil. Condamné à mort le aa avril z 79 4 , comme ayant » conspiré depuis 1789 en faveur de la royauté, il fut conduit » au supplice entre ses deux collègues. »
Il est certain que les principes et les sentimens de Le Chapelier conspiraient depuis bien long- temps contre les odieux excès auxquels on se livrait en France. Sa mort et la cause qui le fit monter sur l’échafaud suffiraient pour toute réponse aux assertions de Rivarol.
( Note des éditeurs. )
ce que les nobles proposaient; ils crurent que, n’étant plus un ordre , ils allaient être un pouvoir.
Mais ils se perdirent dans le tiers-état comme un faible ruisseau dans un fleuve immense ; et leur existence , qui n’était qu’une agréable chimère depuis l’extinction du régime féodal , ne sera plus aujourd’hui qu’une des absurdités de notre moderne constitution.
Maintenant il faut observer que tous les articles du 4 août ne furent pas décrétés dans la même nuit, mais qu’ils furent tous proposés : et c’en était assez pour le peuple, qui , dans les services qu’on lui rend , ne souffre pas la prudence , et ne pardonne pas le repentir.
Il y a sans doute, dans la liste des abandons , quelques articles sans reproche ; mais on peut dire que le vicomte de Noailles, député dont la verte jeunesse entraîna la maturité des autres , aurait dû se contenter d’offrir des sacrifices personnels , et ne pas faire de sa vertu particulière une nécessité pour tous.
L’article surtout qui consterna le plus une par- • tie de l’Assemblée , les ministres , et en général tous ceux qui ne séparent pas la raison de la probité, ce fut l’abolition des dîmes (i). Le clergé
(i) Voyez dans les éclaircissemens (D) les motifs que Mirabeau fait valoir contre la dîme , et qu’il rapporte dans son Courrier de Provence.
( Note des éditeurs. )
ï 46 MÉMOIRES DE RIVAROt..
résista à ce décret comme à sa destruction même, dont il était en elTet l’avant-coureur. Les curés , qui s’étaient montrés jusqu’à ce jour le clergé du tiers-état , reculèrent au bord de l’abîme , mais la galerie furieuse les y poussait à grands cris : l’elFroi les emporta , et ils se dispersèrent au milieu de la nuit avec tous les prélats , sans pouvoir toutefois se dérober au petit peuple de Versailles et aux ageus du Palais- Royal , qui, fiers encore de toutes leurs victoires sur les deux ordres , et récemment de celle qu’ils venaient de remporter sur l’Assemblée même , en forçant M. Thouret , qui 11e leur était pas agréable , à renoncer à la présidence , paraissaient plus irrités d’un refus que satisfaits de tant d’abandons.
Les prélats et les curés reçurent donc, pendant le reste de la nuit et les jours suivans , des avis si clairs et des paroles si positives sur le sort qui les attendait, qu’on vit six jours après M. l’archevêque de Paris s’avancer vers l’autel du patriotisme , pour y déposer , au nom de tous les membres du clergé , la renonciation à la dîme. Ce vertueux prélat fut outrageusement applaudi parle peuple qui entourait l’Assemblée; et il termina son discours par confier et recommander l’existence de l’église à la noblesse et à la générosité d’un tel peuple.
Il fut donc dit que les dîmes étaient abolies au profit de la nation , sauf à aviser aux moyens de
les remplacer pour subvenir à l’entretien des ministres des autels.
Ainsi fut abrogée la dime , ce tribut patriarchal, le plus antique et le plus vénérable qui existât parmi les hommes ; ainsi fut brisé le lien qui attachait les espérances de la terre aux bontés du ciel, l’intérêt du pontife à la prospérité du faboureur , et les cantiques et les prières de tous les âges aux fleurs et aux fruits de toutes les saisons.
Par un tel décret, l’Assemblée nationale, appelée â la restauration des finances, perdait 70 millions de revenu , produit des dîmes ecclésiastiques; le trésor public restait chargé de l’entretien du clergé , et la classe des riches propriétaires, auxquels on ne songeait pas , gagnait en partie ce que, perdait l’église.
C’est en vain que les députés de quelques provint^ , revenus de leur ivresse , déclarèrent , le jour suivant , que l’adhésion à de tels sacrifices passait leurs pouvoirs : c’est en vain que l’abbé Sieyes, idole du Palais-Royal (1) et premier apôtre de la démocratie, monta dans la tribune pour défendre les propriétés de l’église : en vain cria-
(1) Les Actes des apôtres nous fournissent une satire maligne et ingénieuse , où , dans une fête burlesque , comparaissent successivement divers députés réunis par le plaisir. L’abbé Sieyes n'y est pas oublié. Voyez éclaircissement (E).
( Note des éditeurs. )
148 mémoires de rivaroi..
t-il aux démagogues ([u ils voulaient être libres , et qu'ils ne savaient pas être justes ; il se consuma sans fruit au milieu des feux qu’il avait allumés; il perdit à la fois sa cause et sa popularité. L’on se demandait comment celui qui avait dans ses premiers ouvrages renversé les bases de toutes les propriétés, pouvait se llatter de faire respecter celles du clergé. Il montrait la vérité, on ne vit que l’intérêt : on l’opposa à lui-même ; et le peuple , étonné qu’après avoir conseillé d’égorger le troupeau il voulut conserver les toisons, força les sages à convenir que l’abbé Sieyes raisonnait mal dans la tribune, ou qu’il avait mal rai onné dans ses livres; de sorte qu’il trompa deux partis à la fois ; le clergé , qui n’avait d’abord trouvé en lui qu’un philosophe sous l’habit de prêtre, et le * Palais- Royal , qui ne voyait qu’un prêtre sous le manteau du philosophe.
L’abbé de Montesquiou mêla de la grâce à 4^ l’érudition dans cette grande cause; et l’abbé Maury s’y porta avec une force éloquente (i). Tous deux aimèrent mieux braver le-j^Ùple que leur conscience. On les verra reparaître dans le dernier combat du peuple contre l’église , quand les agio-
(i) Dans la discussion sur la vérification de la dette publique , l’abbé Maury , se livrant à la fougue de son éloquence , fut censuré. Il est curieux de voir comment son adversaire constant , Mirabeau, se comporta dans cette circonstance. (Éclaircissement (F) , tiré du Courrier Je Provence. )
( Note des éditeurs, )
• MÉMOIRES DE R1VAROL. j49
teurs , toujours plus furieux , auront trouvé un complice clans l’épiscopat (i).
Dans le décret voté sur la dime, il était dit que la nation la remplacerait: ce qui supposait que' l’on paierait à l’église l’équivalënt des dîmes. Mais dans l’intervalle de la rédaction du décret , on se souvint qu’on n’avait aboli la dime que pour mettre les terres en état de porter de plus gros impôts, aiin de satisfaire les capitalistes ; et on vit que le fisc ne gagnerait rien à l’abolition des dîmes, si on
* en donnait la valeur en argent aux églises.
Aussi, quand les secrétaires de l’Assemblée présentèrent la rédaction du décret tel qu'il avait été voté , les força-t-on de substituer le mot vague de
* traitement à l’expression fixe de remplacement ; et comme ils alléguaient le respect dû au texte du décret , on leur répondit que l’Assemblée législative de France n’avait pu dire un mot pour l’autre. Ainsi la mauvaise foi parut moins dangereuse qu’une simple erreur , et ou mentit afin d’être infaillible.
Nous pourrions faire beaucoup d’autres obser-> vations sur l’indigeste amas des arrêtés de la nuit du 4 août ; mais l’abondance des matières hâte notre marche. 11 faut se contenter de dire que , malgré l’infidélité de la rédaction , le décret sur
(1) M. de Talleyrand-Périgord , évêque d’Autun, jeune novateur, qui a. plus d’esprit d'intrigue que de véritable esprit.
( Note de Riearol.)
les dîmes ne produisit rien de ce qu’on s’en était promis. D’un côte', le petit peuple entendit ne plus payer cet impôt , et s’imagina que l’ Assemblée en avait fait présent à la nation; de l’autre côté, quelques municipalités se proposèrent d’en appliquer le quart à leurs pauvres , et leur exemple est contagieux. De sorte que ce qu’on pourra percevoir dorénavant sur les riches propriétaires , sera plus qu’absorbé par le strict nécessaire du clérgé,et par l’intérêt de sa dette..
Les capitalistes ne gagneront donc rien au scan- • dale de ce décret. Le crédit public , qui souffre de toutes les convulsions du corps politique , a baissé de plus en plus , et le vicomte de Nouilles lui a porté innocemment le dernier coup, en forçant l’Assemblée à fixer l’intérêt de l’emprunt à quatre et demi pour cent. C’est pour la première fois peut-être que la baisse de l’intérêt a été la suite du discrédit et du défaut d’argent. Aussi a-t-on vu plus haut le succès de cet emprunt.
Il faut dire aussi que l’abolition des justices seigneuriales laissa les campagnes sans tribunaux , dans le temps même où la liberté indéfinie de la chasse (i) couvrait les chemins et Jes champs de
(i) M. de Mirabeau a parlé sur la réserve proposée par M. de Clermont-Tonnerre , relativement aux plaisirs du roi : il observa que TAssemblée venait de déclarer que le droit de chasse était inhérent à la propriété , et ne pouvait plus en être séparé. «Je ne comprends pas, dit-il, comment l’on propose
bandits et de paysans armés (i). L’Assemblée nationale stipulait bien dans chaque décret , qu’en attendant on paierait les anciens droits ; qu’on respecterait, en attendant, les anciens tribunaux;
à l’Assemblée ,'qui vient de statuer ce principe, de décider que le roi , ce gardien, ce protecteur de toutes les propriétés , sera l’objet d’une exception dans une loi qui consacre les propriétés. Je ne comprends pas comment l’auguste délégué de la nation peut être dispensé de la loi commune. Je ne comprends pas » comment vous pourriez disposer en sa faveur de propriétés qui ne sont pas les vôtres. — Mais la prérogative royale! — < Ah ! certes , la prérogative royale est d’un prix trop élevé à mes yeux pour que je consente à la faire consister dans le futile privilège d’un passe-temps oppressif. Quand il sera question de la prérogative royale, c’est-à-dire, comme je le démontrerai en son temps , du plus précieux domaine du peuple , on jugera si j’en connais l’étendue , et je défie d’avance le plus respectable de mes collègues d’eu porter plus loin le respect religieux.
» Mais la prérogative royale n’a rien de commun avec ce qu’on appelle les plaisirs du roi, qui n’enferment pas une étendue moindre que la circonférence d’un rayon de vingt lieues , où s’exercent tous les raffinemens de la tyrannie des chasses. Que le roi , comme tout autre propriétaire , chasse dans ses domaines ; ils sont assez étendus sans doute. Tout homme a droit de chasse sur son champ , nul n'a droit de chasse sur le champ d’autrui : ce principe est sacré pour le monarque comme pour tout autre. » ( Courrier de Provence. )
•' ( Note des éditeurs. )
* (i) La pèche fut sans doute comprise tacitement dans l’arrêté sur la chasse, et décrétée in petto ; caron n’a jamais rien proposé ni délibéré à son sujet, et son nom n’a pas encore été prononçé.
( Note de Rivarol. )
l5a MÉMOIRES BE KIVÀROI».
mais le peuple qui , disait-on , devait être apaisé par tant de sacrifices , et dont le comte de Caslellane , le vicomte de Noailles et le duc d’Aiguillon répondaient, ne s’est montré que plus insatiable et plus féroce : c’est à l’époque des abandons qu’il s’est brûlé plus de châteaux et commis plus de meurtres dans toute l’étendue du royaume. L’Assemblée abolissait les droits féodaux , et le peuple mettait le feu à toutes les archives et à tous les titres; l’Assemblée effaçait la distinction de la naissance , et le peuple massacrait les nobles ; l’Assemblée décrétait contre les privilèges pécuniaires une égale répartition des impôts, et le peuple n’en a plus payé du tout. De sorte que ce peuple , armé du pouvoir exécutif , s’est toujours lancé au-delà des décrets de l’Assemblée ; qu’il a sans cesse décidé par le fait ce qu’elle essayait d’établir par le droit ; qu’elle a fini par lui sembler timide et méprisable ; et que déjà ses oracles ne sont pas moins décriés que les ordres du roi.
En flattant le peuple, l’Assemblée nationale tendait à deux fins : l’une était d’accabler l’autorité royale, et l’autre de préparer la nation à mieux se soumettre aux lois et aux contributions nouvelles. Mais le peuple n’a servi que le premier vœu de l’Assemblée ; et, sur tout le reste , il l'a maîtrisée tyranniquement. Elle s’est servie de Paris pour renverser le trône ; Paris se sert d’elle pour dominer la France. C’est une chose merveilleuse que l’attention délicate et la souplesse avec
laquelle cette puissance législative se conforme à l’esprit populaire. Elle a sévi contre les parlemens, parce que le peuple les abandonne ; mais elle respecte les districts qui la bravent : elle empêche les assemblées provinciales, quand le peuple les proscrit ; et tremble devant des bureaux renforcés que le peuple soutient. Enfin , toutes les fois que la populace fermente, l’Assemblée nationale partage ou dissimule ses excès; semblable à un navire porté sur une mer orageuse, elle s’élève on s’abaisse au gré des Ilots qui la poussent. Ses décrets, j’en excepte ceux auxquels le peuple parisien ne s’intéresse pas , sont préparés ou révisés dans les districts et au Palais-Royal. En un mot, telle est aujourd’hui la triste dépendance et l'état de fluctuation de celte auguste assemblée , qu’elle peut faire rire l’Europe autant qu’elle fait gémir la France.
Si le roi n’avait pas eu le malheur d’assembler les états-généraux si près de la capitale, et de les adosser à cet énorme foyer de mécontentemens et de corruptions de tous genres , il est démontré que les mauvais génies de l’Assemblée n’auraient su où allumer leurs torches , et que Paris n’eût pas incendié le royaume. C’est d’une circonstance qui parut d’abord si indifférente , que dérivent pourtant les malheurs et la honte des Français. Car à peine l’Assemblée nationale fut -elle formée à Versailles , qu’il s’établit la plus étroite alliance entre elle et Paris. La clause du traité fut que la
l5/f MÉMOIRES DE R1VAUOL.
capitale humilierait le trône aux pieds de l'Assemblée, et que l’Assemblée livrerait les provinces à la capitale ; une troisième puissance accéda au traité et se chargea de la corruption des troupes. Mais ses plénipotentiaires avaient des instructions si secrètes , et tellement séparées de la cause commune, que, si le sort eût favorisé le crime , il se serait trouvé que Paris et l’Assemblée n’auraient travaillé que pour cette puissance. Je la ferai sortir de l’ombre où elle se cache , quand les événemens me la dénonceront. Le temps viendra où, comme l’Arioste , j'aurai aussi mon héros :
Dirè d ’Orleantlo in un medesmo tratto Cosa non detta in prose mai nè in rima ;
Clic per dcnari venne in favore e amato D’huom che si vile era stimato prima.
En attendant, il est vrai de dire que plus le roi accorde à f Assemblée, plus l’Assemblée est forcée d’accorder à Paris. Mais le roi n’est responsable de rien , pas même de ses ministres, qui sont de* l’Assemblée (i) ; pas même de sa personne, qui dépend de l’Assemblée.
(i) On avait proposé de déclarer qu’aucun député ne pourrait être ministre ; voici la réponse de Mirabeau :
« Je crois , Messieurs , qu’il peut être utile d’empêcher que tet membre de l’Assemblée n’entre dans le ministère.
» Mais comme, pour obtenir cet avantage particulier, il ne convient pas de sacrifier un grand principe , je propose pour amendement de réduire l’exclusion du ministère aux membres de
MEMOIRES DE RIVAROL. l5D
Je ne (lois pas passer sous silence , à propos du décret sur la chasse , qu’il a été suivi d’une prise
l’Assemblée que l’auteur de la motion parait redouter , et je me charge de vous les faire connaître. I
» Il n'y a , Messieurs , que deux personnes clans l’Assemblée qui puissent être l’objet secret de cette motion ; les autres ont donné assez de preuves de liberté , de courage et d’esprit public pour rassurer l’honorable député. Mais il y a deux membres sur lesquels lui et moi pourront parler avec plus de liberté , qu’il dépend de lui et de moi d'exclure , et certainement sa motion ne peut porter que sur l’un des deux.
» Quels sontees membres ? Vous l’avez déjà deviné. Messieurs» c’est l’auteur de la motion et moi.
» Je dis d’abord l’auteur de la motion , parce qu’il est possible que sa modestie embarrassée on son courage mal affermi aient redouté quelque grande marque de confiance , et qu’il ait voulu se ménager le moyen de la refuser , en faisant admettre une exclusion générale.
» Je dis ensuite moi-même , parce que des bruits populaires répandus sur mon compte ont donné des craintes à certaines personnes , et peut-être des espérances à quelques autres ; qu’il est très-possible que l’auteur de la motion ait cru ces bruits ; qu'il est très-possible encore qu’il ait de moi l’idée que j’en ai moi-même ; et dès-lors je ne suis pas étonné qu’il me croie incapable de remplir une mission que je regarde comme fort audessus , non de mon zèle , mais de mes lumières et de mes talcns, surtout si elle devait me priver des leçons et des conseils que je n’ai cessé de recevoir dans cette assemblée.
» Voici donc , Messieurs, l'amendement qne je vous propose : c’est de borner l’exclusion demandée à M. de Mirabeau , député des communes delà sénéchaussée d’Aix.
« Je me croirai fort heureux si , au prix de mon exclusion, je pub conserver à cette assemblée l’espérance de voir plusieurs
d’armes generale dans tout le royaume ; d'où il est resuite qu’un homme, qui ne pouvait répondre de la moindre partie de ma fortune, peut cependant disposer de ma vie , ou commettre des désordres qu’il n’est pas en état de réparer. Il n’y a donc pas de compensation. La pauvreté devient un moyen d’échapper aux lois , et les riches seront moins assurés de leur vie que ceux qui n’ont pas de quoi vivre. Ceci est fondamental en Angleterre : un homme n’a le droit d’y porter les armes que'lorsqu’il est en état de répondre de toutes ses actions.
Le même défaut se retrouve dans le décret qui admet indistinctement tous les sujets aux mêmes emplois. On leur confiera des dépôts sans quils en puissent répondre ; suV'Ia supposition que , n’ayant pas les trésors de la fortune, ils auront les dons de la nature et de l’éducation , c’est-à-dire les talens et les vertus. Mais pourquoi l’Assemblée nationale , en statuant l’égalité des droits parmi les hommes, n’a-t-elle pas décrété qu’ils auraient tous également des talens et des vertus? 11 est vrai que la nature résisterait mieux que la monarchie aux décrets de l’Assemblée ( 1 ).
de ses membres , dignes de toute ma confiance et de tout mon respect , devenir les conseillers intimes de la nation et du roi , que je ne cesserai de regarder comme indivisibles. » (Courrier de Provence.)
( Note des éditeurs. )
(1) X oyez dans les éclaircissernens (G), un projet de décret
MEMOIRES DE RIVAROL. 1 5j
Cette nature est inégale dans ses productions; elle l'est encore dans les présens qu’elle dispense, et cette inégalité , nous l’appelons variété. Pourquoi ne pas donner le même nom à la distinction des ra ims et à 1 inégalité des conditions ? Les rangs, direz-vous , sont odieux , et les grandes fortunes insupportables. Mais la loi est-elle donc aux ordres de l’envie , et doit-on consulter la laideur et la sottise sur le prix du génie et de la beauté? On a voulu faire de la France une grande loterie où chacun pût gagner sans y mettre. Parcourez la série des décrets de l’Assemblée, vous croirez entendre , à l'éloquence près, la voix des Gracques et de tous ces tribuns qui adulaient la canaille latine , et qui finirent par renverser la république. L’Assemblée nationale, en détruisant la hiérarchie des conditions , si conforme à la nature des monarchies , pense obtenir un meilleur ordre de chose : penserait-elle aussi , en donnant aux notes la même valeur , et en les rangeant toutes sur une même ligne , créer d’autres accords, et donnerait monde une nouvelle harmonie?
Pendant qu’on rédigeait la déclaration des droits de l’homme et les articles de la nuit du 4 août , nuit désastreuse , qu’ou peut appeler la St. -Barthélemy des propriétés , le royaume était désole par le fer et par le feu autant que par la disette.
fort plaisant pour établir l’égalité absolue dans le inonde ; il est extrait des Actes des apôtres.
( Note des éditeurs. )
J 58 MÉMOIRES DE RlVAROL.
Des courriers , porteurs de faux ordres du roi , parcouraient les campagnes, et les soulevaient contre les châteaux et les maisons des grands propriétaires. Dans les villes on semait des bruits de complots , de conspiration , de dépôt d’armes et d’approche de troupes. L’Assemblée rece\^Ët chaque jour des avis alarmans ; et chaque jour , pour toute réponse , elle abattait quelque partie de l’ancien édifice, croyant arrêter l’incendie par la démolition. Enfin , les plaintes devinrent si touchantes , et les tableaux de nos désastres si effrayans, qu’elle nomma un comité des recherches; mais ce comité ne nomma personne. L’ambassadeur d’Angleterre ne gagna rien à dénoncer le complot sur Brest , les courriers furent arrêtés en vain : un histrion se fit pendre inutilement (i). Soit que le comité cherchât d’autres coupables que ceux qu’il trouvait , soit qu’il eut trouvé ceux qu’il ne cherchait pas, il est certain qu’également sourd et muet, il n’a voulu ni entendre ce qu’on lui disait , ni rapporter ce qu’il savait.
Il a fallu des crimes et dès catastrophes épouvantables pour qu’on rougît de sa discrétion : les partis opposés dans l’Assemblée nationale l’ont . uniquement sommé de parler ; et M. Goupil , le Calchas de ce comité , n’a pu refuser de paraître à la tribune. Mais il a jeté dans l’Assemblée des
(i) Bordier, acteur du théâtre des Variétés, qui soulevait Rouen avec l’or du Palais-Royal.
( Note de Rivarol. )
MÉMOIRES DE RJVAROL.
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paroles si ambiguës et. des soupçons si étranges , qu’on a regrette son silence. Après lui , un de ses collègues, M. Glezen (il est bien triste d’être obligé de nommer de pareilles gens ) , a parlé plus clairement , et a dirigé les soupçons des uns et les alarmes des autres sur M. Malouet , citoyen éloquent , dont la haine des pervers affermit de jour en jour la réputation. Tous les yeux se sont alors tournés sur lui : les mauvais citoyens étaient ravis qu’il fût accusé, et les bons tremblaient qu’il fût coupable. Mais M. Malouet a bientôt dissipé la joie des uns et la crainte des autres ; il a demandé, avec la contenance d’un homme irréprochable, la preuve de son crime : le président du comité a produit une lettre que tout honnête homme voudrait avoir écrite (i). L’Assemblée confuse a cassé les membres de son tribunal d’inquisition , et en a nommé d’autres. M. Goupil , couvert de honte , reste avec son collègue , situé dans l’opinion publique entre la sottise et la méchanceté : car le peu de réputation dont il jouit le rend maître du choix.
Comparez maintenant cette tiédeur de l’Assemblée nationale, et l’hypocrite retenue de ses inquisiteurs , à la fureur avec laquelle on a poursuivi l’histoire fabuleuse de Vesoul, et celle du
(i) Mirabeau explique toute cette affaire avec beaucoup d’impartialité dans son Courrier de Provence. Éclaircissement (H).
( Note des éditeurs. )•
iGo MÉMOIRES DE RIVAROL.
comte d’Esterhazy , aux accusations multipliées du crime de lèze-nation , à la barbare ignorance de tous les principes avec laquelle on instruit aujourd’hui le procès du prince de Lambesc, du baron de Bezenval , et de M. Augeard. Vous verrez, dans l’affaire de Vesoul , l’Assemblée faire semblant de croire qu’un conseiller du parlement de Besançon, partant pour la Suisse, a recommandé à ses gens de rassembler dans son château les paysans de sa terre , et de faire sauter le château 6t tous ses habitans avec de la poudre à canon. Vous verrez l’Assemblée feindre de croire qu’un homme sensé a pu donner un tel ordre , et, qui pis est , compter sur l’obéissance dans un moment où les riches n’ont pas d’autres ennemis que leurs domestiques. Vous la verrez compromettre indécemment un roi qu’elle a déjà tant abaissé aux yeux de l’Europe entière ; lui arracher des ordres que Louis XIV aurait craint de donner dans toute sa gloire ; le forcer enfin d écrire à toutes les puissances pour redemander le conseiller de Besançon. Dans l’affaire de M. d’Esterhazy, vous verrez encore l’Assemblée faire des recherches odieuses , qui ne tournent qu’à la honte des démagogues , étonnés qu’un ami de la reine put être innocent. Et si vous jetez les yeux sur les procès innombrables qu’on intente à ceux qui ont lésé la nation , combien ne serez-vous pas indigné qu’une assemblée législative crée dans son sein un tribunal d'inquisition , et souffre qu’il s'en élève un autre
MÉMOIRES DE RIVAROL. . I G f
daus Paris; destinés l’un et l’autre à poursuivre un crime qu’ils ne peuvent ni, expliquer, ni constater. Une assemblée législative pourra-t-elle se disculper jamais d’avoir érigé un tribunal pour des crimes d une nouvelle espèce , sans lui avoir tracé la moindre instruction ? Cette Assemblée ignore-t-elle que , dans les guerres civiles et dans une insurrection, le souverain est divisé? que par conséquent les deux partis sont dans un véritable état de guerre, et qu’on n’est coupable ni dans 1 un ni dans l’autre; ou , pour mieux dire , qu’on est coupable dans l’un et dans l’autre?
lliacos intra rnuros peccatur et extra.
Il faut, pour avoir le droit de punir un officier du roi, prouver, ou qu’il a commis des cruautés inutiles en détendant le prince, ou que le prince, étant reconnu pour fou , on a droit de s’en prendre a ceux qui ont exécuté ses ordres contre son peuple. Mais on ne peut alléguer ici ni l’un ni l autre cas. Leroi, toujours humain, s’est joint lui-même à son peuple ; M. de Besenval et les autres olïiciéta se sont à peine montrés dans Paris , le jour de l'insurrection , où tout Français était indécis du nom qu’il portait en ce moment (i).
(i) Extrait du discours de M. Garat jeune, en faveur de M. de Besenyal.’
« M. de Besenval est accusé par la voix publique d’être coupable envers la nation ; mais par qui peut-il être légitimement dénoncé , et devant quel tribunal doit-il l’être? Je ne crois pas,
Car, de même que, dans l’instant de la fermentation , les fruits ne sont plus des fruits , et la liqueur n’existe pas encore ; ainsi , dans la crise d’une insurrection , les sujets ne sont plus sujets; l’État n’est plus l’État ; tout est soldat , tout est champ de bataille. Mais après la réunion les citoyens reparaissent : et , loin que les vainqueurs aient à poursuivre les vaincus dans les tribunaux,
Messieurs, que dans ce moment'il existe en France un tribunal revêtu de pouvoirs nécessaires pour recevoir et pour juger une semblable accusation.
« Les délits de ce genre doivent être dénoncés par la nation ou par ses représentans. C’est donc vous , Messieurs , qui devriez être ses dénonciateurs.
» Mais vous ne pouvez pas être ses dénonciateurs et ses juges ; premièrement, parce que vous ne pouvez pas être juges à la fois et dénonciateurs ; secondement , parce que vous êtes lé* gislateurs , et que vous ne pouvez pas être non plus législateurs et juges.
» Il faudrait donc, Messieurs , que vous érigeassiez un tribunal qui jugerait d’après les formes , d’après les lois que vous lui auriez prescrites.
» Si vous voulez que le baron de Besenval sdfe jugé, c’est l’unique parti que vous ayez à prendre.
» Il y en a un autre qui est également dans vos pouvoirs , et qui serait davantage , ce me semble, dans votre humanité.
» Ce serait de prononcer une amnistie générale , au nom de la nation la plus noble et la plus miséricordieuse , pour les délits commis contre elle avant ce jour de paix où la nation et le monarque ont renouvelé, en quelque sorte, leur contrat d’union et d’amour. » ( Courrier de Provence. )
i ( Note des éditeurs. )
il ne doit plus rester aux uns et aux autres que le regret des maux qu’ils se sont faits. Le peuple demeure inviolable aux yeux du prince comme le prince aux yeux du peuple, et cette inviolabilité s’étend à tous dans l’un et l’autre parti : voilà le droit des gens, voilà le sens commun.’ Je le dis hautement :1e procès du baron de Besenval est la honte de l’Assemblée qui l’autorise , et des absurdes inquisiteurs qui le poursuivent.
Parmi les mesures que prit 4’Assemblée nationale pour arrêter le cours des assassinats et des incendies, on doit observer le nouveau serment qu’elle exigea des troupes : et ce moyen caractérise les lumières et les intentions de l’Assemblée. Il fut décrété que les troupes prêteraient serment entre les mains des officiers municipaux, à la nation , à la loi et au roi. Si nos soldats raisonnent, il est certain qu’il n’y a plus d’armée en France; et alors qu’importe la forme du serment ? Mais s’ils sont hors d’état d’analyser cette formule, il faut qu’on leur dise , et ils le sentent grossièrement , qu’il y a quelque chose entre la nation et le roi ; et comme cette chose , qui est la loi , est un être abstrait qui ne doit jamais tomber sous leurs yeux, il en résulte que 1 idée jadis si claire du serment prêté à un roi reste obscure et sans force dans leur esprit. D’ailleurs, après la défection générale , la nation ne doit pas plus compter sur l’armée que le roi lui-même. Cette formule du nouveau serment est donc inutile ou vicieuse , sans
MEMOIRES UIC U1VAROI-.
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compter que, dans une constitution monarchique, le roi étant le chef de la nation et l'organe des lois, le serment prêté à sa personne l’est aussi aux lois et à la nation. Mais je rne trompe quand je dis que « cette formule du serment militaire est inutile ; elle tend au grand but d’avilir l’autorité royale.
Les Juifs présentèrent aussi à l’Assemblée un récit pathétique de toutes les horreurs qu’on exerçait sur eux en Alsace et dans d’autres provinces , depuis les premiers décrets de l’Assemblée. Ils demandaient humblement d’être compris dans la déclaration des droits. Les Juifs , sans lesquels nous ne serions pas chrétiens , ne seraient donc pas hommes sans nous ! Que dira la postérité de * ce lamentable mélange de vénération et de culte pour les pères , de mépris et de barbarie envers les enfans ?
M. Bergasse , membre du comité de constitution , présenta vers cette même époque un excellent travail sur les lois judiciaires , et se montra aussi opposé aux Target (1) et à tous les esprits
(1) « Si l’on se ressouvient encore que M. Target a été président de la plus auguste assemblée de’ l’univers , on nous pardonnera de rapporter une anecdote qui prouve combien cet excellent Iromme a de ressources dans l’esprit.
U présidait une séance du soir : il était question d’une réclamation sur la nomination de la municipalité de Ruel : on venait de renvoyer l’affaire de Saint-Jean dîAngely à la muni-^ cipalité de la Rochelle. M. Target ( pour abréger sans doute , car il a les intentions pures ) proposa de renvoyer l’affaire de Ruel à une municipalité voisine. Tous les hommes instruits savent
MEMOIRES DE RIVAAOD.
mal sains de l’Assemblée, que ceux-ci le sont ordinairement à la raison et à la véritable éloquence. Je ne sais quel député ouvrit alors l’imptirtante • question de la liberté des cbnsciences. Cet objet politique et religieux devait mettre en jeu toutes les éloquences de l'Assemblée, et chacun s’y attendait : mais on venait de porter un si rude coup aux propriétés de l’église , par la suppression des . dîmes , qu’on crut inhumain de lui ôter l’empire que lui donne l’unité du culte, eu permettant l’exercice public de toutes les religions : ici la philosophie de l’Assemblée se montra toute finan- . cière. Elle se souvint que jadis l’église accordait les biens spirituels en échange des biens temporels , et elle s’en souvint pour l’imiter et pour lu , consoler, ce semble, de la perte des uns par le maintien des autres. C’était une dérision. M. Rabaut-Saint-Étienne , député et philosophe protestant, pérora plutôt qu’il ne combattit pour cette
'que le président ne peut point ouvrir d’avis. M. le marquis de Foucault se leva , et appuya la motion de M. le président. — Monsieur, ce n’est point une motion, c’est un avis. 1 » — J’appuie l’avis de M. le président. — Monsieur, ce n’est point un avis, c’est une observation. J’appuie l’observation de M. le président. — Monsieft , ce n’est point une observation, c’est un développement. — J’appuie le dévelop-
ment de M. le président M. Target, qui n’avait eu que le
dessein de faire une plaisanterie , voyant que l’Assemblée prenait la chose au sérieux, termina là le dialogue qui aurait pu devenir très-piquant. .> ( Actes des apôtres. )
( Note des éditeurs. )
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grande eause ; soit qu’il en ait renvoyé le succès à une autre époque , soit qu’il en regarde le décret comme nécessaire , d’après la déclaration des droits de l’homme , soit enfin qu’ayant montré, ♦ dès l’ouverture des états-généraux , des prétentions embarrassantes , il ait voulu les justifier par un zèle prudent , ou les expier par un silence honorable.
Les différens décrets émanés de l’Assemblée na- . tionale , depuis sa formation , avaient été publiés dans les provinces, tantôt au nom de l’Assemblée , et tantôt de par le roi. Tous ces décrets , excepté ceux par lesquels les communes se déclarèrent . Assemblée nationale , et déclarèrent en même temps A *tous les impôts existans, illégaux , ne regardaient que la tranquillité publique , la disette et la libre circulation des grains. L’Assemblée ordonnait la tranquillité, et recommandait l’abondance : sa majesté , à qui l’on renvoyait ces ordonnances , les recevait de la main du président , et les remettait à ses ministres qui les faisaient parvenu - dan$ , tout le. royaume. *
Mais à mesure qn’on avançait dans la déclaration des droits de l’homme , et dans les articles de la constitution, lorsqu’on%it éclore au grand.jour, ^ dans la séance du 5 août , la foule des articles
qu’on devait aux ténèbres de la nuit , il fallut bien s’occuper des moyens de les faire accepter à sa majesté , déterminer la nature de la sanction rojfale , et fixer ainsi la part du prince
dans la législation, c’est-à-dire, dans la souverainete.
Loin de m’excuser aux yeux de mes lecteurs de la sécheresse de la discussion où je vais m’engager , je leur demande au contraire un nouveau degré d’attention. L’intérêt du sujet doit les soutenir contre sa sévérité. Il faut que je rassemble en peu de Ijgnes des faits qui ont coûté bien des séances à l’Assemblée , bien des intrigues et des crimes au Palais-Royal ; il faut encore que ces faits soient jugés d’après des principes qui ont exigé des volumes , et sur lesquels , malgré Y Esprit des Lois , et surtout le Contrat Social , nous avons encore toute notre innocence. Mais avec les plus grands efforts, dit l’auteur de ce dernier ouvrage, on n’est pas clair pour qui n’est pas attentif. Il n’est pas en effet de clarté pour la distraction.
En pai’tant du principe, que la souveraineté est dans la totalité de la nation , il faut se bien répéter les vérités suivantes.
Dans toute nation , il y a le Souverain , Y Etat et le Gouvernement. Le Souverain est la source de tous les pouvoirs , le Gouvernement est la force" qui les exerce , et l’État est le sujet. Si la nation se gouverne elle-même , elle est à la fois 1 État et le Souverain ; le Gouvernement , qui s’appelle alors démocratie , se cache et disparait comme un ressort intime et secret entre le Souverain et l’État ; n’étant à personne eu particulier , il n’est visible
MÉMOIRES ÜE RIVAR0L.
que dans les actes qu’il fait, elle peuple est tout ensemble maître et sujet. C’est ainsi que chaque individu se gouverne démocratiquement; nous nous commandons à nous-mêmes, et nous nous obéissons. Aussi, plus un peuple estsimple, plus il ressemble à un seul hom me, et mieux la démocratie lui convient. S'il existait, dit Rousseau, un peuple de dieux, il se conduirait démocratiquement. Mais, où trouver un tel peuple ? Il n’y a pas de démocratie pure sur la terre. On ne connaît pas de peuple assez simple dans ses mœurs, ou assez peu nombreux pour se gouverner constamment lui-même. De quelque côté qu’une nation se tourne, il faut qu elle se lie à quelqu’un : or , dès qu’un peuple a pris des guides ou des chefs , quelque nom qu’on leur doune, c’est toujours une aristocratie. Dès que le Gouvernement se sépare du Souverain et de l’État pour former un corps à part, dès qu’il est visible, il est aristocratique. Mais ou est convenu pourtant d’appeler démocratiques les États où le peuple se rassemble souvent pour nommer ses magistrats. Dans un tel État, la force du Souverain est à sou maximum, et celle du Gouvernement est au contraire à son minimum.
S’il y a dans une nation une assemblée de magistrats et de sénateurs toujours subsistante, que le peuple ne puisse changer à son gré , alors la souveraineté est comme aliénée ; le Gouvernement en remplit les fonctions le sénat est maître de l’État, tout le reste est sujet. C’est propre-
MÉMOIRES DE IUVÀROL. 169
ment l’aristocratie. Dans ces sortes d’Etats, le Gouvernement a une force moyenne.
Le gouvernement monarchique est comme un resserrement de l’aristocratie. Un seul homme y fait les fonctions de tout un sénat. Il est chef de l’Etat , il est roi ou monarque, c’est-à-dire , magistrat suprême, s’il gouverne sur des lois consenties par le vœu ou par le silence de la nation : s’il fait lui-même les lois, il est despote, et ce nom lui convient , lors même qu'il fait le bonheur de ses sujets. L’être le plus aimé est alors le plus tyrannique. Dans un tel État, le Gouvernement est à son maximum et brille d’un grand éclat. La souveraineté nationale est tout-à-fait éclipsée. Elle ne peut , comme le feu central , se manifester que par des explosions. Le peuple, semblable aux géans de la fable, soulève les montagnes sous lesquelles il est enseveli , et la terre en est ébranlée : c’est le principe de l’insurrection.
Il n’existe pas un pur despotisme dans le monde: tous les gouvernemens sont plus ou moins aristocratiques , ainsi que nous l’avons dit ailleurs. Mais il peut se trouver des nations qui souffrent tous les maux du despotisme , sans que le prince jouisse de toute la plénitude des pouvoirs. Un homme ne peut pas tout vouloir , et toujours vouloir.
La fameuse devise des Romains, Scnatus , Populusque Romanus , contient le germe de toutes ces idées. Le peuple est tout ensemble l’État et le
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Souverain , et le sénat est le chef de l’État ou le Gouvernement (1).
Maintenant quenousavonsétabli ce quec’estque Souverain , État et Gouvernement , il nous reste à dire pourquoi le Souverain et l'État sont deux êtres simples , et pourquoi le Gouvernement est un être composé.
La nation, en sa qualité de Souverain , est un être simple , parce qu’elle n’a qu’une volonté qui est de se maintenir par de bonnes lois. L’État ne présente aussi qu’une idée, c’est la somme des sujets. Mais le Gouvernement, qui est l’effetimmédiat de la volonté du Souverain , est composé des trois pouvoirs qui sont contenus dans cette volonté : le législatif, l’exécutif et le judiciaire.
La constitution étant le rapport du Souverain à l’État, on sent bien que le gouvernement est la pièce importante de cette machine; c’est lui qui donne la vie et le mouvement. Il s’agit donc , pour que la constitution soit bonne, de bien combiner les trois pouvoirs ; et c’est ici que commence la grande cause que le roi a perdue ,
(1) Ce qu’on appelait plebs ou petit peuple, était bien compris dans populus, de même que les patriciens qui n’étaient pas sénateurs ; mais on trouvait un moyen d’éluder l’influence de cette vile populace par une certaine manière de prendre les suffrages . Il n’v a eu dans la république que les tyrans qui aient fait leur cour à la canaille.
. ( Note de Rivarol. ) ,
MÉMOIRES DE R 1 VAROL. 171
non contre la nation , mais contre quelques démagogues.
L’expérience des siècles passés prouve que , toutes les fois que le peuple a exercé par luiinême les trois pouvoirs, la démocratie s’est changée en anarchie: des orateurs violens agitaient la multitude, comme les vents soulèvent les flots ; et le peuple , flatté par les démagogues , avait tous les défauts des tyrans : il abrogeait les meilleures lois, condamnait les meilleurs citoyens , et dissipait les revenus publics. Dans Athènes le Souverain était fou et l’État malheureux.
Cette expérience de tous les siècles prouve encore que, si les trois pouvoirs sont réunis entre les mains d’un sénat ou d’un seul homme, il y a despotisme aristocratique et monarchique.
Il a donc fallu , pour se donner une constitution tolérable , que la souveraineté se divisât. Mais la tardive expérience est encoi’e venue au secours de la raison , et a démontré que chaque fois qu’on n’établit que deux corps dépositaires du pouvoir, on engage un combat qui doit finir par l’extinction de l'un ou de l’autre, et le renversement de la chose publique. Lorsqu’à Rome on eut chassé les rois, le sénat se mit à leur place et gouverna despotiquement , jusqu’à ce que le peuple , par ses fréquentes insurrections , l’eût forcé à reconnaître la magistrature des tribuns. Dès ce jour, la paix fut bannie de Rome; les tribuns, ayant ti’op abaissé le sénat , tuèrent la liberté à force
d’indépendance , et conduisirent violemment le peuple-roi à l’esclavage.
L’Angleterre , plus sage ou plus heureuse que toute l’antiquité , au gouvernement de Sparte près , dont le sien est une image , a trouvé le véritable mode d’une constitution convenable à un peuple puissant. Les pouvoirs y sont partagés entre les représentais du peuple , qu’on nomme communes, le sénat appelé chambre haute, et le roi. l)e sorte que les communes tendant sans cesse vers la démocratie, la chambre haute vers les prérogatives de l’aristocratie , et le roi vers le despotisme, il en résulte un gouvernement mixte, dont les forces se tempèrent mutuellement , et qui réunit la plus vive énergie à la plus grande solidité. La chambre des communes et celle des pairs proposent la loi ; le prince l’approuve ou la rejette; et c’est par ce veto absolu qu’il intervient dans le pouvoir législatif : il est en outre revêtu de tout le pouvoir exécutif. Quant au pouvoir judiciaire, chacun sait qu’en Amgleterrre on est jugé par ses pairs. Les juges sont des citoyens qu’on nomme jurés , pris dans toutes les classes , et capables de répondre de toutes leurs * actions. Sur quoi nous observerons que Montesquieu , ayant trouvé la distinction des trois pouvoirs , se trompa lorsqu’il établit que le pouvoir judiciaire devait toujours être confié à des corps de magistrature. Il résulterait d’un tel principe > qu’on ne serait jamais jugé par ses pairs., que tout citoyen ne pourrait être juge , et ijue les
MÉMOIRES DE RIVARÛL. l’j'Ô
juges seraient un État dans l’État. Montesquieu , avec tout son génie , voyait partout les Parlemens de France.
Il a donc fallu , pour former une bonne constitution , le concours de trois forces ; il a fallu que la puissance législative fût partagée entre le peuple, le sénat et le roi , et que la puissance fût toute entière concentrée dans la main du prince. Ce n’est point le hasard qui l’a voulu ainsi ; c’est la nature des choses, qui , lorsqu’elle est bien connue , devient notre raison. Demander pourquoi il a fallu trois élémens pour faire une constitution durable , c’est demander pourquoi il faut sept tons à la musique, ou sept couleurs à la lumière ; c’est demander % pourquoi il faut trois termes pour une proportion.
Or, il n’y a point de constitution, si le Gouvernement ne sert pas de moyenne proportionnelle entre le Souverain et ÏÊtat (i). J’excepte la - démocratie
(i)Le sénat de Rome eyant ce qn’on appelle V initiative de la loi , c’est-à-dire le droit de la proposer , le peuple , afin de se défendre des atteintes de ce corps législatif, donna le veto à ses tribuns , et ce veto fut absolu. Si les tribuns avaient eu l’initiative , le sénat aurait eu le veto. Car dès qu’un corps dans l’État dit : je veux , il faut qu’il s’en trouve un autre qui puisse dire : je ne veux pas ; sans quoi il y a despotisme. Mais, Rome ayant fait la faute de ne pas créer une troisième force entre scs tribuns et le sénat , on eut une anarchie et des guerres civiles perpétuelles qui auraient conduit la république à une On plus prompte, si la conquête du monde n’eût extrêmement occupé le peuple et le sénat. Au reste, ce veto absolu était une prérogative si considérable, que si les tribuns avaient eu l’armée.
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pare, qui, semblable à l'unité , contient toutes les perfections : le Souverain , l’État et le Gouvernement n’e'tant qu’un , il y a identité , et alors on se passe des proportions comme on se passe de l’image quand on a la réalité. Mais nous avons dit qu’il n’existait pas de démocratie pure ; et si l’on nous objecte qu’elle pourrait, à toute rigueur, exister dans une très-petite ville , nous répondrons qu’il faudra que les citoyens d’une telle ville soient sans cesse occupés à l'égner les uns sur les autres, c’est-à-dire à faire observer les lois, et à expédier les affaires publiques ; qu’il faudra par conséquent qu’ils aient des esclaves pour leurs affaires domestiques. Il serait donc vrai , comme Hobbes et Rousseau l’ont soupçonné, que la liberté suprême ne pourrait exister sans l’extrême esclavage ; comme il est certain qu’on n’exercerait pas la clémence s’il n’y avait pas d’offense.
Mais revenons à l’Angleterre , modèle des grands États qui sont forcés d’avoir des représentans , et de diviser la souveraineté. Cromwel, qui était
ils auraient été rois. Aussi les empereurs , tout grands pontifes , tout capitaines perpétuels qu’ils étaient , n’auraient-ils pu se soutenir contre le sénat, sans la puissance tribunitienne. C’est ce qui les rendit despotes: ils réunirent alors toutes les magistratures , tout le Gouvernement , tout l’État enfin dans leur personne. C’est à cette époque , dit-on , et à cause de cette réunion de pouvoirs , que la flatterie commença à parler au pluriel à une seule personne , et à lui dire vous.
, ( Note de Rivarol. J
animé du même esprit que l'Assemblée nationale, ayant aboli la chambre des pairs, elle se rétablit d’elle-mêrne avec la royauté. Sans elle le roi , toujours aux prises avec les communes, aurait régné comme Cromwel, ou succombé comme Charles I"; il n’y aurait eu sur le trône qu’un fantôme ou qu’un tyran. Tel est l’admirable effet des deux chambres combinées avec la prérogative royale , que la loi se fait toujours à la majorité de deux contre un. Au lieu que s’il n’y avait qu’une chambre , telle que l’Assemblée nationale , composée , je suppose , de douze cents personnes , la majorité ne serait qu’une pluralité ; on aurait souvent six cent un contre cinq cent quatre-vingt-dix-neuf : de sorte que s’il y avait scission ouverte , la minorité pourrait battre la majorité; et cela, parce qu’au lieu d’être proportionnelle et vraiment politique , la majorité ne serait qu'arithmétique , ne serait que d’une tête : ce qui serait absurde.
Un second effet de la combinaison des deux chambres avec la royauté, c’est que le prince, revêtu du pouvoir exécutif, est aussi partie intégrante du pouvoir législatif, par son veto absolu. Car s’il n’avait pas ce veto , s’il n'était point partie de la puissance législative, par conséquent du Souverain y il ne serait que le commissaire de celle d^s deux chambres qui l’aurait emporté sur l’autre. Tel qu’un poids qu’une main prudente jette avec discernement dans l’un ou l’autre bassin d’une balance, ce veto décide les mouvemens du
corps politique ; c’est l’arme défensive de la royauté, et jamais cette arme ne peut devenir offensive.
Le roi , étant constitutionnel , n’est jajnais tenté de refuser une loi qui est bonne à la constitution : sa raison et son intérêt se confondent sans cesse ; et quand une loi blesse sa prérogative, et qu’il empêche cette loi , il se trouve toujours qu’il a refusé une loi qui blessait la constitution. Voilà pourquoi les i*ois d’Angleterre n’usent presque jamais de cette prérogative qui fait leur essence ; elle leur sert plutôt qu’ils ne s'en servent, parce ' qu’on ne peut vouloir attaquer la constitution dans leur personne , et qu’une loi est toujours bonne quand elle est bonne à l’État. S’il arrivait pourtant que le roi empêchât un bill passé dans les deux chambres , et nécessaire à la prospérité publique, alors les communes refuseraient les subsides ; la vie du corps politique serait suspendue , et le peuple , réveillé par ce grand conflit , déciderait la question. C’est le cas de l’appel au peuple , ressource également redoutable aux deux partis. Je dois dire enfin que le roi d’Angleterre ayant la plénitude du pouvoir exécutif, ses ministres sont responsables de tous les actes d’autorité ; tandis que le roi lui-même reste inviolable , parce qu’il est, par son veto absolu, partie du Souverain. Car, s’il n’avait qu’un veto suspensif, il serait absurde qu’il fût inviolable et sacré, n’étant qu’un simple commissaire du Souverain qui est toujours tout entier daps le corps législatif, fl résulte de tout •
cela que le roi d’Angleterre est un véritable monarque.
Au fond , il n’y a de pouvoir dans un Etat que le pouvoir législatif ; les deux autres ne sont que des actes de celui-là, des offices , des magistratures. Car à quoi servirait de faire des lois , si elles n’étaient pas exécutées , si l'on 11e jugeait pas d'après elles ? Ce pouvoir a donc besoin d’être divisé comme ti’op redoutable, et emportait avec lui tous les genres de pouvoirs. D'ailleurs , quand il est partagé , sa marche est plus lente et plus mesurée. Le pouvoir exécutif ne peut, au contraire, se passer de promptitude; il faut donc qu’il ne réside que dans une seule main. Quant à ce qu’on appelle puissance judiciaire , jurisprudence et judicature , ces trois idées sont mieux fixées en Angleterre que partout ailleurs.
Voilà les principes et les bases d’après lesquels nous allons examiner les démarches de l'Assemblée nationale dans la plus importante de ses époques; et nous verrons que c’est tantôt d'après et tantôt contre ces principes , quelle a conduit la fortune publique.
Les ordres du chef, dit Rousseau, peuvent passer pour des volontés générales, tant que le Souverain (la nation) ne s’y oppose pas. Alors Te silence universel forme le consentement du peuple. Ainsi , à partir du texte de l’écrivain qui a le mieux dit , avec les Anglais , que la souveraineté est dans le peuple , il est certain qu'après un si-
MÉMOIRES DE RI VA.ROt,. *
lence de plusieurs règnes , Louis XVI exerçait légitimement la souveraineté de la nation sur la nation ; et qu’il n’en a jamais fait un plus grand acte, je dirai même un acte plus courageux, qu’en convoquant une assemblée populaire.
Si la nation française, sortant de la longue tutelle des rois , et se rassemblant à la voix de son chef, eût dit à ses commissaires , « Allez , exter- » minez la monarchie , et faites-nous une démoli cratie ; >> il serait arrivé, ou que le prince aurait été abandonné de tout le monde , ce qui eût d’abord terminé la question ; ou qu’il y aurait eu un parti'et une armée ; et alors il y aurait eu partage dans la souveraineté, et guerre civile; le problème politique eût été décidé par la force.
Mais, la nation a dit à ses députés : « Allez vous » concerter avec ce prince, et faites-nous une » constitution et de bonnes lois ! » C’était laisser au roi une grande part dans la législation, c’était désigner clairement qu’on voulait une monarchie. Il n’y avait pas là d’équivoque. Cette phrase impérative et simple , Vous ne jerez rien sans le concours et la sanction du roi, nous menait directement à la constitution anglaise. Mais , si une foule de causes premières avait nécessité une révolution quelconque , des causes secondes non moins impérieuses la décidèrent tout-à-fait démocratique : et c’est ici le temps , je pense, de parler plus hautement des véritables et secrets moteurs de la révolution présente ; de fixer les soupçons ; de donner
MÉMOIRES DE RIVAROL. 17g
«ne base aux conjectures , et de démasquer l'hypocrisie. Il faut quitter un moment la scène, pour descendre sous le théâtre, où sont caches les ressorts qui font mouvoir tant d’acteurs diffèrens.
Les faits et la réflexion m’en de'signent quatre : le parti de M. Necker , celui de la maison d’Orléans , celui des capitalistes , et celui du tiers-état , qui s’est trouvé la nation.
Tant que l’effort des trois premiers partis a paru dirigé contre le roi, la noblesse et le clergé, le quatrième l’a secondé merveilleusement , tant à Paris que dans les provinces et dans l’Assemblée nationale : mais, dès qu’ils ont laissé pénétrer quelque dessein particulier, la multitude les a brusquement abandonnés. 11 a fallu que tout suivit le torrent que rien ne pouvait diriger. La faction démocratique elle-même s’est vue emportée au-delà de ses propres mesures , par ce même peuple qui , d’abord instrument d’ambition et de vengeance , l’a été bientôt d’oppression et de ruine ; dont chacun s’est d’abord servi , et qui bientôt s’est servi de tous; qui enfin n’a d’abord reçu quelques impulsions que pour donner aussitôt des lois. Esquissons rapidement les diffèrens acteurs que je viens de nommer.
M. Necker, dont j’ai d’abord à parler, auraitil l’inconvénient de ces problèmes qu’on agite toujours et qu’on ne résout jamais ? A le prendre d’un peu loin , on voit que, dès que cet illustre étranger fut tranquille sur sa fortune particulière,
jtio MÉMOIRES DE R1VAR0I..
il S’inquiéta beaucoup de la fortune publique , et 11e dormit plus qu’il ne se fût assuré lui-même de l’état de nos affaires. Des intrigues cachées et des besoins connus le portèrent au ministère des finances.
Genève, sa patrie , est une ville qu’011 pourrait appeler , comme Lima, la ville d argent. Elle en a une quantité immense , parce qu’ayant d’abord placé ses fonds sur la France , elle n’a cessé depuis d’y accumuler les intérêts de son capital. Ébloui de l’énorme existence que ce métal donne à sa petite république , M. Necker nè conçut pas d’autre prospérité pour un état. Il voulut donc attirer tout l’or des provinces et de l’étranger à la capitale, et tout celui de la capitale au trésor royal ; oubliant l’agriculture et le commerce , pour ne travailler quen finances ; et en effet , pendant son premier ministère l’argent manqua partout , excepté au trésor royal (1).
si) Genève ne tient à la France que par des fils d’argent : mais
le gouvernement et la capitale üennent au royaume par des liens de cliair et de sang. Le territoire de Genève n’est qu'un étroit ruban autour de ses remparts, et la France est un empire agricole. Si dans son vaste territoire il n’y avait eu jusqu’ici que des laboureurs , et si des commerçans s’y établissaient pour la première fois, je ne doute pas, malgré la facilité que ces hommes nouveaux procureraient à la vente et aux transport des denrées , que les laboureurs, accoutumés à vendre et atransporter eux-mêmes , ne s’en plaignissent bientôt , a cause du liant prix que le commerce donnerait à l’argent. Que dirait
MÉMOIRES DE R1VAROL. l8l
Mais ce ministre , étant encore plus nécessaire qu’agréable, fut obligé de se retirer. C’est pendant sa retraite que ses successeurs, avec plus d’esprit et moius de crédit que lui , ont achevé de prouver combien son système était meurtrier. Ils ont suivi M. Necker pas à pas; et d’emprunt en emprunt ils ont conduit la France au bord des ctats-gene'raux. *
Pendant sa disgrâce, M. Necker, qui se voyait de jour en jour devenir plus indispensable, n’eut
donc le cultivateur , si , au milieu de ces marchands de denrées , il s’élevait encore des marchands d’argent ? Alors l'homme de la terre que le commerçant n’aurait éloigné seulement que d’un degré du signe de la richesse, s’en trouverait éloigné de plus de dix par l’homme à argent , qui deviendrait ainsi le fléau du commerce et de l’agriculture à la fois.
La faveur que le gouvernement accorde aux sujets doit toujours être en raison inverse de la mobilité de leurs richesses. Ainsi celui qu’on doit favoriser le plus , c’est le laboureur , véritable enfant de la terre, dont les richesses sont immobiles comme elles : et qui , pour produire , a besoin de l’espace , du temps et de tous les élémens de la nature. Après lui , vient le commerçant dont les richesses sont un peu plus mobiles, mais qui ne peut pourtant se passer du temps, des chemins, des fleuves et des mers. Je mets au dernier rang l’homme à argent, qui, tel qu’un magicien, peut d'un trait de plume transporter sa fortune au bout du monde; et qui, n’agitant jamais que des signes, se dérobe également à la nature et à la société. Le gouvernement ne doit rien à un tel homme. Cette maxime est fondamentale, et on peut toujours juger un ministre d’apres elle.
( Note de Rivarol. )
182 MÉMOIRES m RJVAROE.
point la coquetterie de se dérober au culte que ses • amis entretenaient religieusement pour lui à Paris et à Versailles : il ne cacha point le regret qu’il avait d’avoir perdu sa place ; il mit , au contraire , dans chacun de ses écrits tout l’ennui de son repos et tout le poids de sa retraite. Mais , instruit par son premier séjour à Versailles, il conçut le dessein , si jamais il rentrait dans le ministère , d’attacher la fortune publique à sa personne , afin de ne plus dépendre des faiblesses ou des caprices de la cour. Je ne saurais dire , et vraisemblablement M. Necker ne l’a jamais bien su lui-même , sous quel litre il aurait réuni les su tirages de la nation. Mais il parut, au moment où ce ministre fut rappelé , une brochure d’un * nommé M. Bouys , qui peut fixer nos incertitudes sur cette étrange difliculté.
Dans cet ouvrage on exposait avec franchise , d’un côté, l’extrême faiblesse du gouvernement, les lassitudes du roi , l’irrévérence des peuples j de l’autre, le danger d’une telle nouveauté que des états-généraux , à la suite des longs mécontentemens, des espérances exagérées , et de l’inexpérience de la nation ; enfin op s’étendait sur l’inouïe popularité dont jouissait M. Necker, sur ses vertus connues , sur son crédit en Europe , et on demandait nettement pour lui le protectorat. Ce livre, répandu avec profusion parjes amis de M. Necker, et soutenu par d’autres écrits , parut également fanatique au peuple qui demandait les états-géné-
raux , et à la cour qui ne les redoutait pas. Mais ce qui sembla fou en ce moment , à force de malheurs est à la fin devenu raisonnable.
En effet, qu’on suppose un moment que M. Necker, en rentrant au ministère, eût fait oublie!' au peuple jusqu’au désir d’avoir des états-généraux ; supposons que la nation et le prince se fussent également jetés dans ses bras : alors , s’il est vrai, comme on ne peut en douter, que ce ministre eût fait avec facilité ce qu’on tente aujourd’hui avec tant d’elforts et si peu de succès , je veux dire un établissement de banque et des emprunts ; s’il est vrai encore que la constitution ; achetée par tant de malheurs , n£ convienne pas à la France ; alors , dis-je, il restera prouvé que la cour, plus encore que la nation , aurait gagné au protectorat de M. Necker. Doux et modéré dans ses moyens; persuadé qu’un roi de France est maître absolu , adoré du peuple; heureux de passer sa vie dans le labyrinthe de la banque et des finances , il eût été ce que les Grecs appelaient un tyran désarmé. Qu’on juge ce qu’a dû faire l’Assemblée nationale pour faire aimer une telle hypothèse ; .et regretter un tel état de choses.
Quoi qu'il en soit , M. Necker, renonçant à l’espoir d’éluder les états-généraux , ne songea plus qu’à les former et à les diriger ; et s’il mit encore de l’embarras et des lenteurs dans la convocation , ce fut pour laisser au peuple le temps
l84 MÉMOIRES) UE UIVA.ROL.
de se dégoûter de cette ressource* et de lui abandonner entièrement le gouvernait de l’état.
Avec la clef que je viens de donner , on explique pourquoi M. Necker , en accordant deux voix au tiers , contraria le vœu des notables qu’il avait «assemblés lui-même. Il fallait gagner le gros de la nation ;
Pourquoi en même temps il pencha vers la délibération par ordre : il ne fallait pas perdre les effets d’une minorité dans le clergé, et d’une minorité dans la noblesse , qu’on avait pratiquées à dessein. D’ailleurs il comptait sur la reconnaissance du tiers , et il était loin de prévoir que ce tiers lui cachaitime assemblée nationale. De là ces conférences secrètes avec les Target et autres députés; de là aussi l’éloignement de M. Coster , premier commis des finances , auquel on préféra des hommes plus dociles ;
Pourquoi , afin de ne pas rendre la cour trop indépendante, il négligea de faire des emprunts lorsqu’il n’était pas encore responsable et décrié ;
Pourquoi , dans le discours d’ouverture aux états-généraux , il affecta de leur dire , afin d’éveiller leur reconnaissance : Si j'avais voulu , le roi ne vous eut, pas assemblés ;
Pourquoi , afin de rabaisser leur importance , à leurs propres yeux , il parla du déficit comme d’une légère difficulté. On sait que ce discours le perdit à Paris , et qu’il fallut ensuite une dis-
MÉMOIRES DE RIVAKOL. l85
grâce éclatante pour lui redonner la faveur populaire.
On peut expliquer par-là toute sa conduite dans Ja disette , tantôt artificielle et tantôt réelle qui affligea la France, lorsque les batteries dirigées * contre M. l’archevêque de Sens commencèrent à tirer sur son successeur.
Par-là on explique encore pourquoi M. Necker, en quittant le roi , au mois de juillet, put prédire à ses amis une guerre civile dans les vingt-quatre heures , avec tant de certitude.
Mais, dans tous ces événemens et dans toutes ces circonstances, on voit constamment un homme joué par une foule de démagogues qui n’étaient pas venus pour élever un ministre , mais pour i enverser une monarchie. Son crédit , qui parut tout à coup se raviver lors de son retour et de son triomphe à Paris , s'amortit promptement par les soins des districts , et s% perdit dans l’éclat de l’Asfemblée nationale. Aussi le dégoût , l’humeur et l’abattement ont percé dans ses discours et dans ses actions. Son dernier effort a été successivement pour et contre la sanction royale ; lorsque, ne voulant ou ne pouvant plus être le premier ministre du dernier roi de l’Eprope , il a voulu du moins être l’instrument nécessaire de la première nation du monde , sous les auspices de la plus auguste assemblée de l'univers.
Le parti de la maison d’Orléans ne s’est aussi manifesté qu’à cette époque , et c’est pour ce mo-
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ment-là que j’en reserve l’histoire, afin de ne pas ■séparer cette découverte de l’incroyable surprise où elle jeta la foule inattentive des députés , des capitalistes et du peuple parisien.
♦ Ces deux derrières factions (je veux dire les ca'pitalistes et le peuple, dont les intérêts, d’ailleurs si opposés, se sont si souvent confondus) combinèrent surtout leurs efforts dans cette conjoncture.
Les capitalistes , par qui la révolution a commencé , n’étaient pas si difficiles en constitution ; . et Ils auraient donné les mains à tout, pourvu qu’on les payât. Ils imploraient tout simplement la garantie de la nation , par les mérites de M. Neeker , sans autre verbiage. Ils voulaient que M. Neeker régnât pour les payer ; qu’on essayât d’une révolution pour les payer ; que tout fût renversé , pourvu qu’on les payât. Ils ne concevaient pas que l’Assêmblée nationale fût autre chose qu’un comité des finances. Ils sentaient bien que, dans l’état présent, la France n’était pas libre de les payer ; et c’est eu ce sens qu’ils voulaient qu’elle fût libre. Ils sentaient aussi que le combat serait à mort entre Paris et le resté du royaume; mais ils s’y exposaient (i). Us aidèrent
(i) Il y a trente ans que J.-J. Rousseau écrivait au contrôleur général Silhouette: « Ne pouvant sauver l’État qu’aux dépens de la capitale qui l’a perdu, vous avez brave les gagneurs d’argent. » •*<
. ( Note de Riva roi. ) t
MÉMOIRES DE IUVAHOL.
donc le peuple et l’Assemblée nationale à s’emparer de tout , à condition que tout serait conservé pour eux. Et, en effet , rassemblée s’est conduite avec les provinces en véritable assemblée de créanciers (1).
v Une fois que les démagogues de l’Assemblée et les philosophes du Palais-Royal eurent le mot des capitalistes , ils se garantirent mutuellement la dette et la révolution. Le marquis de la Fayette
(1) Le marquis de Montesquiou, ayant géré long-temps les écuries 'de Monsieur, crut pouvoir diriger le comité des finances , et lit un plan. Mais son travail , celui de M. Dupont et de quelques autres députés , celui de M. Necker, et même les plans de banque sont presque illusoires, en ce qu’ils n’ont d’autre base que la totalité des anciens impôts qu’on n’a plus , les biens de l’Église, dont l’administration ne serait pas aussi facile que l’a été leur usurpation , et enfin le quart patriotique. On peut prouver que le produit combiné du quart patriotique et des biens du clergé n’équivaudra pas aux revenus qu’on a perdus et qu'on perd tous les jours : restera donc l’éternel déficit, et la certitude de la banqueroute. Ce qu’il y a de déplorable , c’est que tant de malheurs , d’attentats et de sacrifices sont perdus ; les écus patriotiques et sacrilèges qu’on frappe chaque jour vont s’engloutir aussitôt dans les coffres des riches capitalistes ; car plus ils sont riches et plus l’État leur doit. Il n’y a que l’Assemblée nationale qui, toujours auguste et toujours inalté,rable, touche héroïquement ses trente mille livres par jour, au milieu de tant de désastres : Impavidam feriunt ruinée.
Un retard dans le paiement des grosses rentes , une économie sévère, et le maintien des anciens impôts, étaient l’unique planche dans le naufrage.
. ( Note de Rivarol. )
MEMOIRES UE JUVAROL.
promit d’être un liêros ; M. Bailly promit d’être un sage; l'abbé Sièyes dit qu’il serait un Lycurgue ou un Platon , au choix de l’Assemblée : M. Chassebeuf parla d’Érostrate : les Barnave, les Pétion, lesBuzot et les Target, engagèrent leurs poumons;, les Bussi de Lameth , les Guépard de Toulongeon et les Bureau dePuzy, dirent qu’ils feraient nombre ; on ne manquait pas de tartufes ; le Palais- Royal promit des malfaiteurs , et on compta de tous les côtés sur M. de Mirabeau ( 1 ).
11 faut se garder de comparer cette révolution à aucune autre révolution de l’histoire ancienne ou moderne. Dans un grand royaume, où la naissance, l’honneur, les dignités, lestalens, jetaient tant de différence entre les hommes ; où tout avait son rang, où la population, la distance et les variétés des provinces ne permettent pas d’autre gouvernement que la monarchie ; il s’est fait pourtant une révolution toute populaire, comme elle se serait faite dans une petite ville où on aurait égorgé ses magistrats. La majorité de l’Assemblée nationale était peuple ; les princes et les grands, qui .avaient des prétentions , n’ont pu se faire entendre qi/cn se faisant peuple. Les mots de pairie ,
(1) On peut rapprocher de cette satire énergique la satire non moins amère que nous trouvons dans les Actes des apôtres, sous le titre du Livre noir. Elle est ingénieuse et dramatique. Éclaircissement (I).
( Note des éditeurs. )
de citoyen t 1 de liberté , ont retenti des Alpes aux Pyrénées, et de la Méditerranée au bord de l’Océan : comme si, pour avoir un pays, on avait une patrie ! comme si , pour être bourgeois , on était citoyen ! comme si , pour être libre, il ne fallait qu’être barbare !
Cette révolution a mis au jour une foule de mauvais génies et de prétendus philosophes, qui ont cru aller à la liberté parce qu’ils fuyaient les lois, et haïr la servitude parce qu’elle ne les tirait pas de la misère. Combien de suppôts de la police ont été surpris qu’on les priât de travailler à la liberté ! combien de beaux-esprits ont été plus généreux qu’ils ne voulaient! Leur fortune tenait aux abus de l’ancien régime , et ils n’ont acquis d’autre liberté que celle de mourir de faim. Les uns, jadis aux pieds des grands, s’humiliaient par système, ne pouvant se passer des dédains de l’opulence : leur ambition répondait de leur fidélité. Les autres, prenant l’envie pour la fierté, haïssaient les riches sans aimer la chose publique ; ou , pour mieux dire , ils aimaient tant la fortune, qu’ils ne pouvaient soutfrir ceux qui la possédaient. Les uns et les autres ont passé la première partie de leur vie à déclamer ou à ramper; ils en passeront le reste à être insolens ou factieux : jamais ils ne seront citoyens.
Mais les capitalistes et les démagogues s’en sont servis avec habileté ; et, du reste, ils n’ont rebuté personne. La halle et les clubs, l’académie et la
police , les filles et les philosophes , les brochures et les poignards, ceux qui raisonnaient sur le vélo , ceux qui le croyaient le grand mot du despotisme, ceux qui le prenaient pour un impôt, enfin, la lie de Paris /c’est-à-dire du monde, tout est entré dans l’armée démocratique !
Nous avons dit que la populace parisienne , qu’on .appelle la nation , poussée par les ennemis du roi , ne travailla d’abord que pour eux : ce qui le prouve , c’est qu’elle prit la Bastille , dont elle n’avait rien à craindre , et qu’elle oublia Bicêtre qu’elle ne peut éviter ; c’est quelle mit en fuite ou massacra ceux qui la nourrissaient et l’enrichissaient ; qu’elle dispersa les farines qu’on amassait de tous côtés pour elle ; et que, dans sa folle ivresse, elle se plaça toujours d’elle-mèrne, entre la famine et la révolte. Nous l’avons vue un jour suivre les impulsions du parti d’Orléans , sans le savoir ; favoriser ensuite les vues de l’Assemblee nationale ; se jouer bientôt de l’un et de l’autre , et se montrer tour à tour idolâtre ou rassasiée de M. Necker dont elle ne fut jamais que méprisée et Redoutée. Dans son grossier instinct, elle a servi à détruire la royauté , selon le vœu de l’Assemblée ; mais elle a sauvé jusqu’ici la personne du roi , et a déjoué par-là le parti d’Orléans, comme on le verra bientôt. Elle a épouvanté les nobles et le clergé , pour gagner l’argent que lui prodiguaient deux partis diiïérens ; mais elle a renversé les barrières , -et refusé de payer
MÉMOIRES DE RIVAROL. igi
les impôts, en se moquant crcs decrets de l’Assemblée nationale , des gémissemens de M. Necker , et des cris des. capitalistes. De sorte qu’également favorable et redoutable aux differentes factions, cette populace parisienne a fini par enfanter ce qu’elle n’avait pas conçu , je veux dire une anarchie démocratique , dont tous les profits seront pour elle, tous les honneurs et tous les périls pour l’Assemblée nationale. Oui, tous les périls et toutes les catastrophes seront pour vous, Assemblée nationale , qui n’avez point su qu’on ne fonde point la démocratie dans un vaste empii’e,%t surtout qu’on ne laisse point de capitale dans une démocratie ! Aussi n’aurez -vous aboli la* royauté dans le gouvernement que pour la retrouver dans une grande ville; vous n’aurez plus le roi des Français , mais vous aurez la reine des cités.
C’est vers la fin du mois d’août que, toutes les cabales étant prêtes , on commença par se demander ce que c’était que la sanction royale , et , par cette seule question , on troubla ce qui était fort clair. On trouva dans le mot sanction l’acceptation , la promulgation , la publication , et deux sortes de veto, l’un suspensif , cl l’autre absolu. Certes ! la nation n’avait songé à aucune de ces subtilités. En disant à ses députés : Vous ne ferez rien sans le concours du roi , elle l’avait reconnu partie intégrante du Souverain , c’est-àdire , du pouvoir législatif. La constitution et
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les lois ne pou vaienf donc se passer du consentement royal.
L’ Assemblée nationale se tira de cette première difficulté en déclarant que ses mandats ne pouvaient être d’aucun poids dans cette question ; que d’ailleurs ils ne spécifiaient pas si l’empêchement royal serait absolu ou illimité , ou s’il ne serait que suspensif. Les modérés disaient qu’ils auraient à rougir pour la nation , si la France ne retirait de son assemblée législative qu’une constitution aussi imparfaite que celle de l’Angleterre ; et ils travaillaient de bonne foi à nous éviter cette honte et ce malheur.
* Mais les chefs de parti , voyant qu’heureusement la majorité de l’Assemblée n’entendait pas l’état de la question , craignirent les lumières qui pouvaient jaillir d’une longue délibération ; ils craignirent surtout le travail du comité de constitution : eù effet ce comité demanda positivement deux chambres , et le veto absolu pour le roi. A ces mots , on n’entendit qu’un cri. Une de ces chambres, disait-on, sera l'aristocratie^, et le veto absolu sera le despotisme. Les habiles songèrent donc à profiter au plus tôt de cette fureur et de cette ignorance , en y joignant un peu de terreur. Le Palais-Royal s’était attroupé ; les courriers allaient et venaient sans cesse de Paris à Versailles ; lesmotions se succédaient avec une rapidité prodigieuse ; la fougue et l’effervescence étaient au qomble; tout frémissait au seul nom du veto' royal :
MÉMOIRES DE R1VAROL.
enfin , avec ce mot , on fit une telle peur au peuple , qu’il en devint effrayant. Un de'mocrate se leva, et , le sabre à la main , il écrivit à l’Assemblée nationale pour la prévenir que quinze mille hommes allaient paitir pour éclairer les châteaux des députés qui soutenaient le refo absolu , et qu’une seconde armée irait à Versailles pour enlever le roi et la famille royale.
L’Assemblée , épouvantée de tant de zèle , trembla de tous ses membres, excepté pourtant de ceux qui étaient dans le secret, et c’était le petit nombre.Le marquis de la Fayette , sommé de répondre de la tranquillité publique, et ne jugeant pas que le moment H’enlever le roi fût venu, opposa des troupes et du canon au patriotisme du Palais- Royal , et le bon démocrate Saint-Huruge , coupable d’avoir proposé ce qu’on a depuis exécuté , fut mis en prison. Maison refusa de faire des perquisitions ultérieures, et M. Mounier, qui proposait cim^cent mille livres pour celui qui dénoncerait les auteurs d’une conspiration contre la personne du roi et la liberté de l’Assemblée nationale , ne fut point écouté.
L’émotion avait gagné les provinces , d’autant quelles ne savaient pas trop de quoi il s’agissait. La patrie de M. Le Chapelier se distingua : le petit peuple de Rennes proposa à tout hasard une armée au secours du veto suspensif ; car c’était là que la plupart voyaient la constitution ; d’autres la voyaient dans les impôts ; le parti d’Orléans la
ig4 MÉMOIRES DE RiyABOE.
cherchait dans l’anarchie ; M. Necker dans le veto absolu , mais secrètement. C’est ainsi <|u’un Français voit l’étoile polaire en Allemagne ; un Allemand la voit en Suède, et un Suédois en Laponie.
Au sein des fureurs démocratiques , des dissensions , des frayeurs et des corruptions de tout genre ; avec de mauvaises intentions , de mauvaises actions et de mauvaises harangues* enfin avec tous les élémens d’une révolution * on croit bien que l’Assemblée nationale ne pouvait que réussir ; et pourtant je ne saurais trop insister sur l’habileté de sa conduite dans un moment si critique.
Elle décréta d’abord que la France était un État monarchique ; que la personne du roi était inviolable* et la couronne héréditaire de mâle en mâle, par ordre de primogéniture , à l’exclusion des femmes , sans prononcer sur les renonciations ; mais elle décréta tout aussitôt que l’ Assemblée était permanente ( sans s’expliquer sur ditte permanence) ; qu’ellq ne serait composée que d’une chambre ; et que le pouvoir législatif tout entier résidait dans cette chambre. De sorte qu’elle déclarait que la France était une monarchie ; mais il fallait entendre une démocratie. Par-là , toute discussion ultérieure sur la nature du veto devenait superflue ; et c’est ce que MÜVJ. Mounier, Bergasse et Lally-Tollendal, membres du comité de constitution , comprirent si bien, qu’ils donnèrent leur démission. Les autres membres du comité
MM. l’abbé Sieyes, l’évêque d’Autun, Le Chapelier et Clermont-Tonnerre , qui semblaient partager le mépris qu’on avait fait de leur plan , furent obligés de donner aussi leur démission , ne fût-ce que par pudeur. Mais, comme ils ne pouvaient être à la fois humiliés et satisfaits de la décision de l’Assemblée, ils entrèrent sans rougir dans le nouveau comité que l’on forma.
M. de Mirabeau ne craignit point de se montrer en faveur du veto illimité, tant il était sûr qu’on se moquerait de ses efforts (i)! mais il ne voulait
(i) Voici une partie de ses raisonnemens sur ce sujet :
<■ Il a fallu rendre la couronne héréditaire pour qu’elle ne fût pas une cause perpétuelle de bouleversement ; il en est résulté la nécessité de rendre la personne du roi irréprochable et sacrée,
sans quoi on n’aurait jamais mis le trône à l’abri des ambitieux. Or, quelle n’est pas déjà la puissance d’un chef héréditaire et. rendu inviolable ? Le refus de faire exécuter une loi qu’il jugerait contraire à ses intérêts , dont sa qualité de chef du pouvoir exécutif le rend gardien , ce refus suffira-t-il pour le faire déchoir de ses hautes prérogatives ? Ce serait détruire d’une main ce que vous auriez élevé de l’autre; ce serait associer aune précaution de paix et de sûreté le moyen le plus propre à soulever sans cesse les plus terribles orages ?
» Passez de fcette considération aux instrumens du pouvoir, qui doivent être entre les mains du chef de la nation; c’est à vingt-cinq millions d’hommes qu’il doit commander ; c’est sur tous les points d’une étendue de trente mille lieues carrées que son pouvoir doit être sans cesse prêt à se montrer pour protéger ou défendre , et l’on prétendrait que le chef, dépositaire légitime des moyens que ce pouvoir' exige , pourrait être contraint
pas trop se trouver en contradiction avec luimême ; il se souvenait d’avoir écrit vingt fois, qu’on ne pouvait se passer de la sanction royale ; et il voulait concilier ses écrits et ses amis. C’était un concert d’hypocrites.
Cependant M. Necker , ne voulant pas être le ministre d’un roi sans couronne, favorisait sous main la foule des honnêtes gens , moins éclairés que bien intentionnés, qui combattaient encore pour le veto absolu. Ils disaient tous qu’un roi auquel on n’accorde qu’un veto suspensif n’est plus roi j qu’il êst tout au plus capitaine -général , homme à brevet et à pension. Quelle dérision , en effet , d’accorder au chef de l’État un droit d 'empêcher qui n'empêchera pas ! Le peuple verra sans
de faire exécuter des lois qu’il n’aurait pas consenties ! Mais par quels troubles affreux, par quelles insurrections convulsives et sanguinaires voudrait-on donc nous faire passer pour combattre sa résistance ? Quand la loi est sous la sauvegarde de l’opinion publique, elle devient vraiment impérieuse pour le chef que vous avez armé de toute la force publique ; mais quel est le moment oh l’on peut compter sur cet empire de l’opinion publique PPTest-ce pas lorsque le chef du pouvoir exécutif a lui-même donné son consentement à la loi , et que ce consentement est connu de tous les citoyens ? N’est-ce pas uniquement alors que l’opinion publique la place irrévocablement au-dessus de lui, et le force, sous peine de devenir un objet d’horreur, à exécuter ce qu’il a promis ; car son consentement , en qualité de chef de la puissance exécutive, n’est autre chose que l’engagement solennel de faire exécuter la loi qu’il vient de revêtir de sa sanction, a ( Courrier de Provence. )
( Note des éditeurs. )
cesse l’instant où il faudra que le prince obe'isse ; et par-là même le voilà avili dans l’opinion. L’Assemble'e forcera le roi à enregistrer ses de'crets , beaucoup mieux que le roi ne forçait les parlemens à enregistrer ses édits. Aussi , pour éviter un alFront inévitable , le prince qui n’aura qu’un veto suspensif obéira toujours à la première sommation ; et on ne lui aurait conféré qu’une prérogative illusoire. D’où il résulte que, si cette précaution d’un veto suspensif, pendant une ou plusieurs législatures , paraissait nécessaire au nouvel ordre de choses , on aurait encore manqué le but qu’on s’est proposé.
C’est ainsi que raisonnaient les bonnes intentions dépourvues de principes (i). Mais les démagogues , forts de logique et d’ironie , leur répondirent : « Vous nesavez pas ce que vous demandez; » la souveraineté étant toute entière dans l’As- » semblée législative et dans les municipalités , » qui seront les instrumens de l’ Assemblée , nous » tromperions le roi et le peuple à la fois si, après » avoir décrété l’unité de la chambre législative,
(x) Il y a une précision assez énergique dans cette épigrarame qui frappe aussi des deux côtés :
Dans l’auguste assemblée il est sûr que tout cloche.
La raison ? Chacun l’aperçoit ;
Le côté droit est toujours gauche.
Et le gauche n’eat jamais droit.
Actes des * vôtres.
( Note des éditeurs. }
It)8 MÉMOIRES DE RIVAROl».
» nous accordions au prince un veto absolu et » illimité ; puisqu’alors nous le ferions intervenir » dans la souveraineté , d’où il est exclu , ce qui » tromperait le peuple ;* et que nous engagerions » à chaque législature une guerre civile , dans » laquelle le peuple se rangerait toujours du côté » de l’Assemblée , ce qui tromperait le roi. Car ,
» si on partageait la souveraineté entre le prince » et l’Assemblée , où serait le corps qui pourrait * » s’interposer en cas de veto ? IL y aurait toujours » appel au peuple, c’est-à-dire insurrection. Vous » nous direz peut-être que nous constituons une » monarchie sans monarque , ou une démocratie » embarrassée d’un fantôme de roi ; et nous en » convenons. Mais on ne peut aller du premier pas » à la perfection. Il a fallu se prêter un peu a » l’habitude , à la faiblesse et aux vieux préjugés.
» Les mots effarouchent plus que les choses ; la » France république aurait peut-être révolté les » provinces ; d’ailleurs il aurait fallu expulser ou » massacrer la famille royale : mais le temps mûrit » tout. Au lieu que la démocratie , sous le nom et » les apparences de la monarchie , sera le mot » secret de la constitution , le prix de nos lumiè- » res, et l’heureux lien de tous les partis et de tous « les intérêts. »
M. Necker , voyant qu’il était dupe des démagogues , et que l’anéantissement de la monarchie était forcé , tâcha du moins d'intervenir dans ce dernier acte. N’ayant pu obtenir au roi le veto ab-
solu, il conçut le dessein de lui arracher à Itrimême la demande dun veto suspensif, et se servit de la fermentation des esprits et des menaces du Palais-Royal pour intimider le conseil. U communiqua sa prudence et même son effroi t\ tant de députés, qu’il aurait pu, au besoin, pratiquer une majorité dans l’Assemblée nationale. Enfin , pour intluerd’une manière plus incontestable dans » cette décision , il envoya son rapport , qui était tout en faveur du veto suspensif s’obstinant à faire un tel présent à 1 Assemblée et à la nation , et ne voulant pas mourir sans avoir été en France ministre républicain ou national.
M. Mounier, président de 1 ? Assemblée, montra une dextérité et une finesse dont il est rare que les honnêtes gens aient occasion de faire usage. Certain que le rapport envoyé par M. Necker était favorable au veto suspensif , il feignit de craindre qu’il n’y fût contraire ; et comme il' n’est pas probable qu’un ministre' cherche à rabaisser son maître, M. Mouaier se servit très-bien de la vraisemblance contre la vérité, et de tous les partis contre le désir de M. Necker. 11 fut donc décidé que, favorable ou non à la prérogative royale, la lettre ministérielle ne serait pas ouverte ; et c’est à M. Mounier que^Vf . Necker doit , ou le bonheur de n’avoir pas trempé dans la coupable décision de l’Assemblée , ou le malheur d’être compté pour rien dans la constitution.
Tel fut le dernier essai politique de ce ministre
UQO MÉMOIRES DE RIVAROt.
sur l’Assemblée nationale. S'il y a paru quelquefois depuis cette époque , c’était pour obtenir des décrets eu favçur de ses emprunts , et d’une petite banque entée sur la caisse d’escompte. Nous en avons parlé. Presséentre les besoins toujours renaissans de l’État (i) , et les aveugles et mauvaises intentions des démagogues , ce ministre n’a jamais
(i) Quelques femmes ayant fait l’offrande de leurs bijoux dans ce moment de crise, voici comme Mirabeau rend compte de leur dévouement :
« M. l’abbé Sieyes devait monter à la tribune , lorsqu’on a annoncé à l’Assemblée que quelques citoyennes demandaient à présenter elles-mêmes une offrande qu’elles faisaient à la patrie. C’était une contribution volontaire de bijoux qu’elles ont destinés à être le commencement d’un fonds pour acquitter la dette publique. Ce dépouillement , ce luxe nouveau, si digne de la liberté , ce n’était point des femmes d’un rang élevé qui en donnaient l’exemple : c’étaient des femmes ou des filles d’artistes, qui se sont flattées qu’à leur imitation la vanité céderait partout au patriotisme ; que la modestie du sexe allait créer un nouveau trésor pour l’État , et que l’opinion publique , la seule loi somptuaire qui puisse être efficace , honorant plus les privations que les parures , prendrait une direction nouvelle aussi favorable aux moeurs qne féconde en ressources pour le royaume. Si leur exemple avait beaucoup d’imitateurs , il est certain qne , jusqu'à la restauration de l’État , le seul ornement des femmes serait de n’en point avoir , et que les métaux , dont l’usage est dépravé pft ces ruineuses frivolités, rentreraient dans la circulation , et ranimeraient les arts et l’agriculture ; c’est ainsi que la vertu s’allie aux plus profondes spéculations de la politique ; et qu’une société de femmes estimables auraient .commencé une importante révolution , en ne consultant que le
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aoi
pu parler que d’argent dans ses apparitions à l’Assemblée nationale , et n’a jamais osé en demander lissez : de sorte qu’il a toujours eu le malheur d’être insuffisant dans un système qui ne suffit pas.
En rassemblant sous un même coup d’œil les diffëi'ens traits de M. Necker, on ne peut s’empêcher de regretter que ce ministre ait si peu connu ses forces , ou qu’il en ait si mal usé. Quel moment en effet que son retour en France , je ne dis pas pour lui seulement, mais pour la monarchie! Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’en rentrant dans le ministère il eût pu éluder les états-géné-
sentiiQcnt , précisément comme si elles avaient été dirigées par les lumières des plus savans économistes.
» Quant à la manière dont cette offrande a été présentée et reçue , nous nous bornerons au récit des faits : les applaudissemens les plus vifs , les plus répétés , ont signalé l’entrée des dames ; leur discours, dont la lecture a été faite par un député; la réponse du président, et la distinction qu’on leur a donnée d’occuper une place distinguée dans le parquet , pendant le reste de la sc On a cité les dames romaines : elles ont plus d’une fois sauvé leur patrie ; mais l’urbanité romaine n'a jamais égalé la galanterie française. Tout se perfectionne avec le temps. On remarque avec plaisir ce trait national. Nous sommes loin de juger le mérite de cette offrande par la valeur du présent : l’estimation d’un huissier priseur n’est point la mesure de la nôtre. Nous espérons beaucoup de l’ciemple, et nous sommes persuadés que le désir des vingt citoyennes de Paris est d’avoir un grand nombre de rivales. » ( Courrier de Provence. )
( Note des éditeurs. )
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raüx; mais je crois fermement qu’au retour de son exil il aurait pu imposer à l'Assemblée nationale , qui ne pouvait se passer de lui pour ma? triser le royaume ; qu’il l’aurait forcée de suivre ses cahiers , et qu’en cas de re'sistance il l’aurait dénoncée avec succès à la nation. Tout cela pouvait réussir à M. Necker ; et c’était une? assez grande gloire. Aujourd’hui le roi lui devrait un trône ; la France une constitution , les capitalistes une solide garantie , et l’Assemblée nationale ellemême des actions de grâces , pour l’avoir sauvée de la prévarication. Mais, trop occupé de son projet , au lieu de relever l’autorité royale , il se plut à triompher d’elle en faisant son entrée à Paris , accompagné de son épouse et de sa fille ; faiblesse qu’on n’a pardonnée qu’à elles. On lui reprochera toujours de s’être si mal servi du prétexte que lui offrait la détention de M. de Bezenval dont il demanda humblement la liberté à un Hôtel-de-Ville ; reconnaissant ainsi , en homme du peuple, une puissance subalterne née d’hier ; et oubliant , comme ministre du roi , l’antique majesté de ses maîtres , au nom desquels lui seul peut-être dans tout le royaume pouvait parler encore avec noblesse et fermeté. L’encensoir des peuples lui fit croire qu’il pouvait négliger ou avilir le sceptre des rois. On le vit adresser le même discours à l’Hôtel-de-Ville de Paris et à l’ Assemblée nationale, et confondre ainsi deux pouvoirs si différens dans un seul et
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même hommage. Mais l’affront qu’il reçut des districts, au milieu de son triomphe, lui fit sentir avec amertume qu’il n’avait fait , par cette fausse de'marche, qu’accroître l’influence de l’Assemblée nationale sur le peuple, la stupide admiration des provinces pour Paris , et l’irrévérence universelle pour le trône , au pied duquel il reste luimême attaché sans force et sans éclat. Il n’y a plus qu’une conspiration contre sa personne , ébruitée avec art, qui puisse lui redonner ce qu’il a perdu , en réveillant pour lui les alarmes et la tendresse du peuple. Mais ce moyen , dont les démagogues se sont emparés , est un peu usé , et finira par être absolument décrié.
Cependant le jour même où M. Necker envoyait son rapport à l’Assemblée nationale , M. de la Fayette écrivait au président de l’Assemblée qu’il ne répondait pas du sang prêt à couler : tous les ministres , plus frappés des maux présens qu’on pouvait éviter, que des maux à venir qui sont inévitables , s’étaient réunis dans les mêmes frayeui's. Ce fut donc aux cris unanimes du Palais-Royal, des districts, des démagogues, et même des ministres , qu’il fut décidé : « Que tout » le pouvoir législatif, c’est-à-dire qae la souve- » raineté appartenant à l’Assemblée nationale , le » roi ne pouvait opposer aux actes du souverain » qu’un refus suspensif ; et on décréta que son » refus cesserait à la seconde des législatures qui » suivrait celle qui aurait proposé la loi refusée. «
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On convint pourtant que le roi pouvait inviter l'Assemblée à prendre un objet en considération ; mais toute proposition de loi lui fut interdite. Enfin le roi de France fut mis hors de la constitution française; et si on dit encore que son consentement est nécessaire , il faut entendre qu’il est forcé.
M. de Mirabeau , qui feignait toujours de plaider pour la prérogative royale , voulut qu’on accordât au roi le pouvoir exécutif suprême ; on en a fait un décret qui réunit , dans un seul mot, une dérision et une sottise. Le pouvoir d’exécuter les volontés d’autrui est toujours suprême ; c’est la suprématie d’un intendant de maison ; tout domestique a le pouvoir exécutif suprême autour de son maître : Louis XVI n’est donc plus que le grand-officier de l’Assemblée nationale. Le titre de roi lui est conservé comme une antique décoration dont la politesse moderne n’a jamais privé les rois détrônés.
Ainsi fut abolie ou suspendue , le vendredi 1 1 septembre 178g, la monarchie française , fondée l’an 420 de l’ère chrétienne , après quatorze siècles de fortunes diverses ; d’abord aristocratie royale et militaire, ensuite monarchie plus ou moins absolue, et maintenant démocratie, armoriée d’une couronne.
Ce serait en effet le comble de l’hypocrisie ou de l’ignorance que d’appeler encore 1 » France une
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monarchie (i). Ce serait tromper Louis XVI , qui , pour avoir signe quelques décrets , peut se croire membre et garant d’une constitution dont il est absolument exclu. Ce serait tromper la nation , qui se figure que scs représentais ont parfaitement suivi ou interprété ses mandats, que le gouvernement est encore monarchique , et que le consentement du successeur de Louis XV est nécessaire aux actes de l'Assemblée nationale, tandis qu’il est certain que la couronne n’est plus qu'une ombre vaine , et que les signatures de Louis XVI sont à la fois inutiles et frappées de nullité , ainsi que je le démontrerai bientôt.
Je dois dire aussi , et le descendant de nos anciens rois ne saurait trop se le répéter, que sa personne n’est désormais inviolable que par le troisième décret de l’Assemblée nationale, et non par sa nature , comme ci-devant. Ce caractère sacré n’est plus la prérogative et l’essence du trône : c’est une grâce et un don de l’Assemblée ; et c’est ce que M. de Mirabeau fit très-bien entendre lorsqu’il demanda l’horrible permission dé dénoncer la personne la plus sacrée de l’État après celle du roi.
Je le déclare donc à la face de l'Europe , l’As-
(1) Dans un passage remarquable des Actes de s apôtres , on suppose que Rousseau parait au milieu des législateurs et juge leur ouvrage. Voyez Éclaircissement (J).
{Note des éditeurs.)
semblée nationale ayant tué la royauté dans la personne de Louis XVI, je ne vois de souverain en France que cette Assemblée, et je révère avec elle l’Hôtel— de-Ville , les districts et le Palais-Royal. Voilà mes législateurs et mes rois; ils peuvent me compter au rang de leurs sujets : et malheur, dans une révolution , à qui ne pouvant dresser des échafauds , ne dresse pas des autels !
Pour ne pas laisser plus d’excuse que de refuge aux victimes de la révolution , l’Assemblée nationale achève d’envelopper l’État dans ses vastes filets , par son double travail sur l’organisation des assemblées futures et des municipalités. Le représentant du plus petit canton , une fois député, ne dépendra plus de ses commettans : il leur sera étranger et sacré , comme représentant de la France entière: il leur sera également inviolable et irrévocable, comme membre du Souverain.Une telle démocratie sera une des plus violentes aristocraties qui aient jamais existé. A la vérité, les sessions ou législatures sont bornées à deux ans ; mais l’Assemblée sera perpétuelle, les commissions sont amovibles, et les pouvoirs immuables. De sorte que nos envoyés , librement élus , gouverneront forcément en souverains successifs, et puisqu il faut le dire, en despotes. Car partout où il y a réunion de pouvoirs, il y a despotisme. Or, telle est , d’après les décrets de l’Assemblée nationale, la constitution française: (fil n’y a point en France » d’autorité supérieure à la loi , article i". ; et
» cette autorité réside dans l’Assemblée nationale. » Art. 8. Y a-t-il là quelque équivoque , ou quelque ressource pour la royauté?
Après avoir reconnu ainsi hautement et sans détour la suprématie de l’Assemblée nationale , qu’il me soit permis de dire que , si elle a d’abord manqué à la fidélité due à ses mandats en abolissant de fait le gouvernement monarchique, elle ne pèche pas moins aujourd’hui contre la politique , lorsque , pour la forme , elle laisse subsister des vestiges de ce gouvernement dans une véritable démocratie. Quand on a rendu le roi inutile , pourquoi ne pas le déclarer tel ? Pourquoi laisser la nation chargée de l’entretien d’une cour? et pourquoi tendre le piège de la royauté à cinq ou six millions de bons Français qui seront toujours tentés de traiter Louis XVI en roi, et se rendront sans le savoir criminels de lèse-majesté nationale ?
Il est certain qu’aux yeux de l’Europe et de la postérité , l'Assemblée se disculperait plus aisément de l’usurpation de la souveraineté que de l’usage qu elle en a fait en constituant la France. Elle aurait du moins l’excuse de César, si on lui reprochait son injustice : non violandum jus, nisi regnandi grntid ; il ne faut violer la justice que pour une couronne. Mais l’Assemblée pourra-telle excuser sa mauvaise foi ou son ignorance , lorsqu'on lui objectera qu’il est contre la nature des choses, contre tout principe , et contre l’exem-
MÉMOIRES DE RJVAROL.
pie de tous les temps, qu’une grande monarchie se change en république ? Moins les volontés particulières , dit Rousseau , se rapportent à la volonté générale (c’est-à-dire les mœurs aux lois), plus la force réprimante doit augmenter . Donc que le gouvernement , pour être bon , doit être relativement plus fort à mesure que le peuple est plus nombreux. Mais plus il y a de magistrats, plus le gouvernement est faible. Et voilà pourquoi Machiavel , Montesquieu, et les écrivains législateurs , ont observé que les républiques en s’agrandissant tombaient nécessairement dans l’aristocratie , et de celle-ci dans la monarchie, parce qu'il est de la nature des gouvernemens de se resserrer à mesure que les Etats s'accroissent et se corrompent. D’où il résulte que la France n’a pu se relâcher brusquement de tout l'espace qui se trouve entre la monarchie absolue et la démocratie , et passer ainsi d’un extrême à l'autre , sans rouler vers l’anarchie par ce mouvement aveugle et rétrograde. Aussi tout y est frappé de paralysie , tout est ébranlé , tout est suspendu en France : l’armée , les tribunaux, le commerce, les établissemens , les arts , les travaux , les devoirs , et jusqu’aux espérances et aux désirs les plus doux. L’amour se tait , la nature est interdite ; on ne sait où placer ses enfans , on 11e se marie qu’en tremblant dans ce malheureux empire. Comme au contraire tout y aurait pris une face nouvelle ! Comme la France se serait rajeunie, si l'Assem-
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blée y eût régie les choses d!après leur nature éternelle ; si elle eût réduit le despotisme ministériel à la -véritable et franche monarchie , au lieu de rebrousser d'elle-même du despotisme d’un seul à celui de tous !
Voilà ce que tous les bons esprits vous crient par ma bouche , députés de la France ; et leur voix fera pâlir ceux de vous qui ont connu ces principes , et rougir ceux qui les ont ignorés. Il est , n’en doutez pas, des juges redoutables pour vous , qui savent que dans tout événement le succès n’est qu’une imposture , et qui vous blâmeront encore plus d’avoir manqué la constitution, que vous ne vous applaudissez d’avoir humilié le trône. Peut-être aussi, puisque la perversité humaine a voulu qu’une sottise fût plus déshonorante qu’une violence ou qu’une injustice , peut-être conviendrez-vous plutôt de votre perfidie que de votre ignorance. Mais je vous le prédis : que vous ayez ignoré ou méconnu les lois d’une bonne constitution , vous ne jouirez pas long-temps de votre ouvrage. Les corps ne se reposent que dans leur centre de gravité ; la France , que vous avez soulevée , mais que vous n’avez pas assise sur sa vraie base, va s’agiter dans les convulsions de l’anarchie, et tomber enfin dans le gouvernement monarchique, ou se démembrer par sa chute, et se former en provinces fédératives , comme la Suisse. Vous ne pouvez éviter une de ces deux révolutions. A quôi sert de dissimuler ? La France,
que vous avez façonne'e , ne verra pas la troisième de vos législatures : il faut quelle devienne une véritable monarchie comme l’Angleterre , à moins que tout ne finisse encore par le despotisme royal : et c’est à vous que nous le devrons. Oui , nous vous devrons le despotisme d’un seul , Assemblée nationale , puisque vous l’avez voulu , et on le préférera à votre despotisme. Que le roi ait une armée , ou que l’armée ait un roi ; et la France expipra vos erreurs et vos crimes! Tel est en effet votre véritable crime , Assemblée nationale; c’est d’avoir calomnié la révolution , en lui faisant porter des fruits empoisonnés. Vous l’avez si bien calomniée , cette révolution , quelle sera maudite dans tous les siècles , et que nous aimerons mieux le repos d’une véritable servitude que les mouvemens douloureux d’une fausse liberté (x).
On se demandera toujours pourquoi la majorité de l’Assemblée, qui n’était pas dans le secret des ennemis du roi, s’opposa pourtant avec eux à la création d’une seconde chambre ; ce qui entraîna
(i) En dernier résultat, tous les philosophes , Aristote, Hobbes, Rousseau , et tous ceux qui ont parlé avec le plus de raisoa et d’enthousiasme de la liberté , ont fini par penser que la monarchie convenait parfaitement aux grands empires , et ils ne l’ont pas caché : nous y laissons réfléchir le lecteur. Ces philosophes ont parlé de la liberté comme d’une maîtresse, et de l’autorité comme d’une femme légitime.
( Mte de Rivarol.)
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le refus du veto absolu ; et nous devons cette explication à nos lecteurs.
Quoique les nobles qui nous restent ne soient tout au plus que les mânes de leurs ancêtres , et que les rois les aient autant affaiblis par les collègues qu’il leur ont donnés que par les privilèges qu’ils leur ont enlevés , c’est pourtant contre eux que la haine du petit peuple fut d’abord dirigée à l’ouverture des étals-généraux. On ne parlait que de leur aristocratie ; et on en parlait la flamme et le fera la main (i). L’Assemblée nationale, qui attisait cette fermentation , ne fut plus maîtresse de l’éteindre, lorsque le moment de la constitution arriva ; lorsqu’il fut besoin d’écarter les passions et de réunir les idées ; lorsqu’enfin il eût été si nécessaire que la France , prête à se former en corps politique , ne se privât d’aucun de ses membres. On feignit de croire , et le plus grand nombre crut en effet , qu’il était impossible de former cette seconde chambre autrement qu’avec des nobles. Or, de quel front présenter un sénat de nobles à un peuple qu’on avait tant excité contre eux , et à qui on avait fait croire qu’arislocrate et gentilhomme étaient synonymes ? Mais l’Assemblée se trompait elle-même ; et la punition
(i) IV y us rejetons dans les éclaircisselMrc (K) un passage trèsspirituel , mais très-violent , où par une dénonciation factice les auteurs des Actes des apôtres foijt la satire de la révolution.
( Note des éditeurs.)
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d’avoir une fois égaré le peuple fut de ne pouvoir plus le ramener.
Les nobles sont des monnaies plus ou moins anciennes , dont le temps a fait des piédailles; ils sont inévitables dans la monarchie, mais ils ne sont pas nécessaires pour fonder un sénat. On peut introduire l’aristocratie dans une bonne constitution , sans recourir aux anciens nobles. Un sénat de paysans serait très-bien une assemblée d’aristocrates ; il est vrai qu’ils seraient bientôt patriciens et nobles. L’aristocratie jette de sa nature un grand lustre sur chacun de ses membres; mais, lorsqu’en formant un sénat on rejette les nobles, on se prive d’instrumens déjà brillantés par le temps : on a des nobles nouveaux ,«et par conséquent un sénat moins vénérable.
L’Amérique septentrionale n’ayant pas, comme les anciens royaumes d’Europe , un roi et une noblesse pour élémens de sa constitution, s’en est pourtant donné les simulacres dans son président et dans son sénat. Cette terre , encore neuve, n’a pu suppléer aux effets du temps que par des suppositions : elle feint que son président est roi , et que son sénat est noble. Mais comme la noblesse est un souvenir, le vœu des peuples, et même l’éclat des lettres . n’ont pu la confier, par exemple , à Washin^Ppou à Franklin ; tout ce qu’ils peuvent obtenir de leur réputation, commë Cicéron et tant d’autres grands hommes , c’est de commencer une race. On descendra d’eux , mais
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ils ne descendent que de leurs œuvres. J’ai vu le temps où nos démagogues connaissaient fort bien en quoi consiste l’essence de la noblesse. Nous méprisons , disaient-ils , le duc de Bouteville ; mais nous ne pouvons mépriser son nom. Voilà, en un mot , ce que c’est que la noblesse : c’est un nom gravé par la main du temps dans la mémoire des hommes ; et voilà ce que l’Amérique n’a pu donner. Ses élémens étaient tous de même nature; ils • étaient homogènes en politique : elle n’a pu anoblir certaines familles en les déclarant sénatoriales , et laisser les autres dans l’obscurité plébéienne. Elle a donc fait son sénat électif : d’où il résulte que son gouvernement , qui s’appelle congrès , n’est au fond qu’une seule et même chambre , divisée en deux sections ou bureaux. Le président , pris dans le peuple ; n’a pu aussi qu’être électif. Par conséquent, l’aristocratie et la royauté ne sont, à Philadelphie, que des apparences, des fictions , dont le législateur a cherché à fortifier le gouvernement. Mais la démocratie l’emporte si bien , qu’il n’est pas de petit canton qui ne se détache à s®n gré de l’intérêt général , et même de l’État. L’Amérique septentrionale ne peut donc servir de modèle à la France qui doit se conserver en masse , si elle ne veut pas descendre de sqn rang en Europe. C’est cet orgueil national et politique , inné dans tous les Français , et fondé sur l’honneur d’appartenir à un grand empire, dont je me sers , comme d’un levier , pour renverser
l’édifice de l’Assemblée législative : jcar si chaque petit canton en France se séparait de la cause et de la masse communes , pour se gouverner à son gré , je ne trouverais plus d’autre absurdité dans la constitution, que le fantôme royal et l’entretien d’une cour(i).
Il fallait donc , pour asseoir à jamais la constitution française sur ses vrais fondemens , conserver la monarchie , établir les communes, et créer l’aristocratie dans un sénat essentiellement inamo- ♦ vible, c’est-à-dire héréditaire et peu nombreux (2). Il serait résulté de ces trois forces ,
(1) Il n’y a jamais eu de grande république sur la terre qui ne se soit aussitôt changée en monarchie. C’est pour éviter les usurpations des généraux d’armée qui reviennent victorieux, et la tyrannie du gouvernement militaire, que les grands peuples donnent volontairement à leur constitution le poids du diadème.
Si Marius, Sylla ou César, au retour de leurs conquêtes, avaient trouvé à Rome un roi héréditaire , ils n’auraient pu se faire couronner par laurs soldats. La démocratie, dans un état comme la France , enclavée parmi des nations rivales et guerrières , et forcée à représenter sans cesse sur le grand théâtre de l’Europe, est donc une absurdité. Mais , disent les démagogues , voilà justement pourquoi nous avons laissé le roi ; et Aoi, je leurré* ponds qu’ils ont laissé trop ou trop peu.
( Note de Rivarol. )
(a) Nos démagogues disent toujours qu’il est absurde et odieux qu'un homme naisse magistrat ; mais sans compter que par-là ils excluent le roi héréditaire qu’ils ont admis , je leur demande à mon tour si un homme naît père de famille ? Il naît enfant , et la nature l’appelle à la paternité, comme la société à la magistrature ou à la propriété d’une grande fortune. Le temps le
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dont chacune est despotique par s* nature , un gouvernement sans despotisme , mais si énergique
rend propre à faire des enfans et des lois. L’absurdité serait réelle si le fils d’un pair siégeait au parlement avant la majorité, qui est la permission d’être homme donnée par la nature. La brillante et véritable prérogative d’un aristocrate est de siéger en personne, ainsi que le monarque , dans le sanctuaire des lois , tandis que le peuple n’y assiste que par députés ; et cela doit être dans un grand empire , où l’on est forcé de combiner les trois gouvcrnemens. Le peuple est si près de la souveraineté par la force et le nombre , qu’il peut et doit en être écarté par la représentation , sans trop s’affaiblir. Les pairs , éloignés de la souveraineté par leur petit nombre , s’en rapprochent parleurs prérogatives , et surtout par le droit de présence dans l’assemblée législative, sans pour cela devenir trop redoutables. Enfin le roi, réduit à sa seule personne, serait toul-à-fait hors de la souveraineté , sans le veto absolu.
Mais on peut faire au gouvernement d’Angleterre un reproche fondé sur le privilège qu’a le monarque de faire autant de pairs qu’il veut. On aurait dû borner le nombre des membres de la chambre haute , par une loi constitutionnelle , puisque ceux de la chambre basse sont limités sur le nombre des villes et bourgs qui ont droit d’envoyer au parlement. Si son intérêt ne s’y opposait pas , le roi pourrait accroître tellement le nombre des pairs, qu’il transporterait la démocratie dans la chambre haute, et l’aristocratie dans la chambre basse : ce qui subvertirait l’État, puisqu’encore un coup la démocratie est le gouvernement de plusieurs , l’aristocratie de quelques-uns , et la monarchie d'un seul.
J’ajouterai , car on ne peut se détacher de cette intéressante discussion , qu’en Angleterre les traces de la féodalité se font sentir dans la forme des députations, puisqu’il y a des villes considérables qui ont peu d’envoyés ; d’autres qui n’en ont
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et si plein , que la France serait rapidement montée au point de grandeur où sa nature l’appelle ; tel qu’un arbre dont les sucs ne sont plus détournés remplit bientôt la terre de ses racines , et le ciel de son feuillage (i).
Rien ne devait donc arrêter l’Assemblée nationale dans la formation des deux chambres. MM. de Clermont-Tonnerre , de Mortemart et de la Rochefoucault s’étant fait peuple, pourquoi MM- Pétion , Populus et Régnault n’auraient-ils pas été sénateurs ? Mais aussi , en formant un sénat, comment refuser la préférence à cette minorité de la noblesse qui s’était montrée si populaire? Il était d’ailleurs si naturel que les premiers séna-
point, et de petits bourgs qui en ont plusieurs. Cela vient des anciens privilèges des lieux. Le temps et le commerce ont opéré de grands changemens dans les villes , sans rien innover dans les prérogatives. La France , appelée à une nouvelle constitution, évitera cet inconvénient.
( Note de Rivarol.)
(i) Toute force dans la nature est despotique comme toute volonté dans l’homme. Un seul gramen peuplerait la terre en peu de temps , un seul hareng , à force de multiplier , remplirait les mers , si les autres places et les autres poissons les laissaient faire. JVlais comme chaque plante et chaque animal tend aussi avec la même énergie à occuper toute la terre , il en arrive que ces différentes forces également despotiques se répriment mutuellement ; il se fait entre elles une compensation dont les lois nous échappent, mais d’où il résulte que , sans jamais se détruire, elles retiennent chaque espèce dans ses propres limites.
( Note dç Rivaivl. )
MÉMOIRES DE RlVAROL. 317
teurs français fussent nobles , il aurait paru si
ridicule qu’ils ne le fussent pas , que cette considération arrêta beaucoup de membres dans l’Assemble'e nationale; déf sorte qu’on peut dire que les nobles de la minorité ont été deux fois bien coupables : d’abord envers le roi , auquel ils ont été si funestes ; ensuite envers la nation , qu’ils aimaient de toute leur haine pour le roi , et qu’avec tant d’amour ils ont privée d’une bonne et véritable constitution , en empêchant la division de la puissance législative. Au reste, il faut toujours convenir que le plus grand nombre n’entendait pas l’état de la question ; et cela seul peut assurer leur innocence. On en a vu qui disaient naïvement : Nous ri aimons pas le gouvernement d Angleterre , comme ils auraient dit : Nous ri aimons pas la géométrie. Et M. de la Fayette était si persuadé qu’une seconde chambre était inutile à la constitution , et que l’Assemblée nationale servait déjà d’exemple à l’Europe, qu'il disait à un Anglais qui retournait à Londres : Adieu , Monsieur ; vous ne trouverez plus de chambre haute à votre arrivée. Mot remarquable et rapporté à Londres ,* où il a beaucoup déridé la gravité britannique.
Voilà les raisons et les hommes qui ont balancé nos destinées : c’est par-là que nous avon%cu cette constitution qui soumet les campagnes à l’aristocratie des villes , les villes aux municipalités , les municipalités et les villes à l’Assemblée nationale,
21 8 MÉMOIRES DE R1YAROL.
et qui ne laisse au roi que l’exergue des monnaies. Oji parle maintenant de lui ravir ses domaines. Ce sera , sans doute , la dernière action de l’Assemblée contre le roi. Sur t|uoi nous observerons que jamais le domaine n’appartint mieux au roi que depuis que lui-même tient si peu à l’État; mais on veut sans doute que ce prince soit d’autant plus dépendant de nous que nous dépendons moins de lui : Ne quid inausum intentalumve fuis set.
Je ne peux sortir de cette importante question sans répondre à la demande naturelle que font sans cesse les étrangers. « Nous concevons, disent- » ils , que Paris excité , soulevé , embrasé par les » partis qui fermentaient dans son sein , ait tout- » à-coup lié avec l’Assemblée nationale un étroit et » rapide commerce de prévarications , de crimes » et d’extravagances de toute espèce. Mais com- » ment les provinces ont-elles reçu, rendu et donné » tour-à-tour ces impressions furieuses ? Comment » n’ont-elles pas été révoltées de l’infidélité de » leurs représentans , lorsqu’elles ont vu que le » roi était exclu de la constitution. »
Il faut d’abord convenir que l’impolitique rassemblement des troupes autour de l’Assemblée nationale fit tout-à-coup changer la nature des choses. Le^roi ne fut plus un père de famille environné de ses enfans , mais un maître ombrageux entouré de satellites. Paris, éternel objet de méfiance et centre de toutes les corruptions, attira
subitement tous les vœux et toutes les espérances : enfin , l’Assemblée nationale fut le vaisseau de l’État; et on le vit en péril ; de sorte que, malgré les ordres précis qu’il avait reçus , en partant pour sa destination , le cas du naufrage, qu’on n’avait pas prévu , étant arrivé , on laissa le vaisseau aborder où il voulut. Des courriers sans nombre, dépêchés par les factieux, fortifièrent ce sentiment universel par les terreurs qu’ils semèrent dans les provinces. Les curés en parlaient d’une bouche affamée , et le consacraient dans toutes les chaires (d). L’exil inopportun de M. Neeker mêla le deuil à la fureur, et son retour forcé par le peuple l'enorgueillit sans le calmer. Le roi perdait chaque jour une bataille contre l’Assemblée nationale , et ses ministres se trompaient et le trompaient en tout. Une main peu connue , mais sûre (2) lui présenta inutilement le tableau du présent et de l’avenir. On avait trop dissimulé à ce
(1) J’ai oublié de dire , lorsque je récapitulais les moyens de M. Neeker , que le clergé , ayant enfin résolu d'améliorer le sort des curés à portions congrues , en portant leurs gages à 1200 livres, chargea l’abbé de Montesquiou , son agent, d’en parler à M. Neeker : car cette opération ne pouvait se faire sans le concours du ministre des finances , à cause des engagemens que le clergé avait pris pour le roi. Mais c’est précisément cc que M. Neeker ne voulait pas ; il se serait privé d’une foule d’instrumens très-actifs , s’il eût souffert qu’on satisfît les curés avant l’ouverture des états-généraux.
(2) C’est l’auteur lui-méme.
, ( Notes de Rivarol. )
MÉMOIRES DK IUVAROL.
prince que , du jour où le monarque consulte les sujets , la souveraineté' est comme suspendue. Il y • avait interrègne sans que sa majesté' s’en doutât.
Le silence raisonne' de M. Necker fut d’autant plus perfide, qu’il rassura la conscience des pro- * vinces, dont il était encore plus que des finances le véritable directeur. Ce silence sur les entreprise» de l’Assemblée avait un double sens : il parut d’improbation à la cour et d’approbation à Paris et dans les provinces. En un mot , le silence de’
M. Necker était comme son discours d’ouverture aux états-généraux. C’est dans ce discours , qui' mécontenta tous les partis , parce qu’il était fait dans l’intention de les contenter tous j c’est, disje , dans ce discours , que des yeux exercés trouvèrent les plis , les nœuds et les replis de la politique de ce ministre qui ouvrit les états-généraux comme Janus ouvrait l’année romaine, avec une tête à deux visages.
Toutefois , malgré les embûches de M. Necker , l’impéritie des ministres , et la fièvre parisienne , si l’Assemblée nationale , délibérant sur la sanction royale , eût dit : Le roi sera-t-il de la constitution ou n'en sera-t-il pas ? La France serat-elle une monarchie ou un état démocratique? Je ne doute pas que les provinces ne se fussent ha u- .
tement décidées pour l’affirmative , et qu’elles n’eussent forcé la constitution monarchique entre les mains de l’Assemblée nationale. Mais les démagogues , ayant dressé la question d’une manière
insidieuse, l’enveloppèrent de termes techniques, et firent broncher également l’ignorance et la bonne foi de tous les Français. Il en est peu qui ne croient Louis XVI roi de France avec son veto suspensif ; mais notre devoir estdeles avertir qu’ils n’ont plus de roi ; et nous l’avons dit assez clairement et assez hautement , pour que la sottise et la mauvaise foi restent à jamais sans excuses.
Il fautencore observer, en terminant cette longue et importante discussion , que s’il y a eu beaucoup d’adhésions de la part des provinces aux décrets de l’Assemblée , les protestations contre ces mêmes décrets n’ont pas manqué non plus. Mais l’ Assemblée a mis autant de prudence et même de bonté à dissimuler celles-ci , que d’ostentation et de plaisir à proclamer les autres.
J'écrivais ceci pendant que tout ceci se passait ; mais je suis la voix qui crie dans le désert. Le peuple , ébloui , se croit éclairé ; atroce et furieux, il se croit libye , et n’est au fond qu’un esclave révolté (i). Les esprits les mieux intentionnés n’en-
(i) Le mot de liberté sera toujours une cnigme , tant qu’on y verra autre chose que l’ouvrage des lois et le fruit de la constitution, tant qu’on la confondra avec l’indépendance naturelle. Il nous manque une bonne définition de la liberté. Pour parvenir à s’entendre , il faudrait d’abord se demander quels sont les élémens de la liberté. Il me semble que l’homme sortant de l’état naturel pour arriver à l’état social perd son indépendance pour acquérir plus de sûreté ; la liberté est donc l’effet d’un contrat entre l'indépendance et la sûreté. L’homme quitte ses
tendent rien depuis long-temps à notre situation : les cabales ont tellement croisé les intérêts et
obscurci tous les faits ; l’Assemblée nationale a si bien démenti ses cahiers par ses principes et ses principes par ses actions ; toutes les têtes sont si pleines de comités et de districts , de départemens et de njunicipalités , de crimes et de conjurations, que dans cet affreux chaos on distingue à peine le cri du malheur, toujours couvert par celui de constitution et de liberté ; paroles de mensonge et de confusion , qui jettent partout l’erreur et l’effroi , et chassent l’espoir et la lumière.
Il faut pourtant que je dévoile encore de nouveaux crimes : j’ai à parler de la naissance, des progrès et de l’explosion de la faction d’Orléans , pour achever le tableau des causes de la révolution , et m’approcher enfin , non sans horreur, de
compagnons des bois qni ne le gênent pas , mais qui peuvent le dévorer, pour venir trouver une société qui» ne le dévorera pas , mais qui doit le gêner. Il stipule ses intérêts du mieux qu’il peut; et , lorsqu’il entre dans une bonne constitution , il cède le moins de son indépendance , et obtient le plus de sûreté qu’il est possible. C’est un vaisseau qui se fait assurer en quittant le rivage , et qui , pour la garantie du tout , diminue volontairement ses profits. Avec cette définition de la liberté , on explique tous les phénomènes qu’elle nous présente dans l’histoire ancienne et moderne. A Rome et dans Athènes , par exemple , l’indépendance l’emportait sur la sûreté ; dans une monarchie , comme l’Angleterre, la sûreté l’emporte sur l’indépendance , etc.
( Note de Rivarol. )
la nuit du 6 octobre ; de cette nuit qui n’a pu couvrir nos attentats de son ombre , et qui correspond dans l’histoire à celle de la St.-Barthélemi. Il était donc dans ta destinée, ô France ! de rougir deux fois aux yeux de l’univers , d’abord du crime du roi contre son peuple , et ensuite de l’attentat du peuple contre son roi !
Ce fut vers le milieu du mois de septembre , lorsqu’on statua l’hérédité du trône par ordre de primogéniture , parmi les mâles , à l'exclusion des femmes ; ce fut , dis-je , au milieu du mois de septembre que la cabale d’Orléans jeta tout-à-coup le masque patriotique , et se montra sous sa véritable forme au milieu de l’Assemblée nationale. Car l’ordre de primogéniture était à peine prononcé , qu’un M. Reubell se leva pour observer que ce décret appelait au trône la branche espagnole, au • préjudice de la maison d'Orléans. Il fut suivi de M. de Mirabeau (i), de quelques gentilshommes delà minorité , et enfin du marquis de Sillery, capitaine des gardes du duc d’Orléans , et confident de ses plaisirs , qui se trouvant par hasard , comme il ledit lui-même, le traité d’Utrecht dans la poche , se mit à lire à haute voix l’article de la renonciation de la branche espagnole , et déposa le traité sur le bureau.
(i) Voyez dans les Éclaircissemens (L) quelques extraits de son discours à cette occasion.
( Note des éditeurs. )
Alors tous les yeux se dessillèrent ; les différentes factions saregardèrent avec une surprise mêlée de honte ; elles voyaient par qui elles avaient été secondées , et pour qui elles avaient travaillé. Le public , partageant aussitôt l’affront de cette découverte , se rappela avec dépit quel avait été , dans le cours de sa vie entière , ce prince qui n’avait que six mois de patriotisme (i). On se souvint du mépris qu’il avait toujours montré pour l’opinion publique ; sentiment qui est le dernier terme de la corruption lorsqu’il n’est pas le comble de la philosophie , lorsqu’il n’est pas surtout suivi du mépris des richesses. On lui pardonnera d’autant moins de mépriser l’opinion publique , qu’il en avait mieux capté la faveur lorsqu’elle était devenue nécessaire à son ambition. On rou- •gissait en même temps de ne s’être pas assez scandalisé des aumônes que ce prince distribuait aux pauvres vers le temps de la convocation des étatsgénéraux. Lorsqu’un méchant fait le bien , on peut juger par un tel effort de tout le mal qu’il prépare. Les instructions à ses bailliages , rédigées par l’abbé Sieyes et frappées de démocratie, revenaient
(i) Dès le commencement de l’année 1788 , M. le duc d’Orléans parut vouloir se rapprocher du peuple , dont il n’avait jusque-là négligé ni le mépris ni la haine ; il fit annoncer des distributions de pain à sa porte , et remplit les papiers publics de sa bienfaisance. L’hiver joignit ses rigueurs aux démonstrations de ce prince , et leur donna de l’éclat.
( Note de Rivarol. )
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aussi en mémoire. Ou renouvela les plaintes sur l'illégale élection de la noblesse de Paris , élection . dévouée à M. le duc d'Orléans , et qui n’a jeté dans l’Assemblée nationale que des membres illettrés , ou des orateurs furieux. Ce fut un symptôme bien effrayant de ce qui allait arriver que l’insouciance de tout Taris pour les vices manifestes de celte élection : mais telle était déjà l’ivresse des capitalistes’, qu’ils supporlèrentavec joie le mépris de leurs pouvoirs et de toutes les règles, pour aller plus vite à la révolution.
Ceux qui ont jugé le plus sainement de l’esprit qui régnait alors dans la chambre des communes conviennent unanimement que la majorité y était disposée à tout bien ; qu’elle n’aspirait qu’à la réforme des abus, au maintien de l’autorité royale, et, pour tout dire, à une véritable constitution. L’abbé Sieyes n’avait pas encore fait sa république ; on rougissait encore du comte de Mirabeau. Mais la jonction des curés et des quarante-sept gentilshommes fut une véritable irruption , qui troubla toutes les idées, et les détourna de leur cours par un mouvement violent et irrégulier. Le moment où M. le duc d’Orléans entra dans la salle des communes , suivi des quarante-sept gentilshommes ne pouvait être oublié. On sait que, pour se donner un front plus calme et plus digne de son entreprise , il entra plastronné dans la salle ; mais lu peur se glisse sous les plus fortes cuirasses , et va saisir le cœur qui lui convient. Ce
prince se trouva mal en sortant de la chambre dé da noblesse pour passer au tiers-état; et le zèle aveugle de quelques courtisans qui lui découvrirent la poitrine éventa le secret de cette défaillance.
Lorsque le roi, mieux convaincu que ses ministres des trahisons et de la puissance de ses ennemis , écrivit à la majorité des nobles pour les remercier de leur zèle et les engager à se réunir aux factieux, M. le comte d’Artois leur écrivit aussi de hâter cette réunion , afin de sauver les jours du roi ; et lorsque sa majesté vint avec ses frères pour reconnaître les États-généraux Assemblée nationale , et leur annoncer le renvoi des troupes, ainsi que le rappel de M. Necker , il se trouva qu’un député du tiers , nommé Blanc , était à l’agonie. Quelqu’un apprit à ce mourant que le roi et ses frères étaient sortis sains et saufs de l’Assemblée nationale ; à ces mots il poussa un grand cri et expira en prononçant le nom du comte d’Artois. Était-ce de rage ou de satisfaction ? Sa prompte mort enveloppa cette question d’un doute éternel. Voilà ce que chacun se rappelait en ces circonstances. Un officier d’artillerie (1) très-
(1) M. de la Clos , auteur d’un roman intitulé les Liaisons dangereuses , ouvrage très-moral dans le fond , puisqu’il y peint fort bien le vice et la corruption des mœurs, mais dont on lui fit un crime à cause de l’étrange réputation dont il jouissait. Si Molière avait eu de mauvaises mœurs, on lui aurait reproché
connu fortifiait aussi les soupçons contre M. le duc d’Orle'ans , par ses liaisons avec lui. Si on n’osait reprocher à M. Necker les fréquentes visites de ce prince , on ne se souvenait pas moins qu’ils avaient été couronnés tous deux en effigie , au Palais-Royal , le 12 juillet , et que leurs bustes avaient été portés dans les rues , aux acclamations du peuple et des capitalistes : on les voyait toujours sur le même piédestal et sous le même laurier (1). Tout cela expliquait pourquoi la cour ne recevait pas un échec ou une nouvelle affligeante, que le Palais-Royal n’illuminât aussitôt ; et pourquoi madame de Sillery faisait danser mademoiselle d’Orléans avec les enfans du peuple au cirque du Palais -Royal. Déjà on osait soupçonner ce prince des soulèvemens périodiques de la populace et des famines toujours renaissantes qui , sans lui , étaient inexplicables , ainsi que les troubles de toutes les villes où se trouvaient des officiers attachés à sa personne et à sa maison. On a découvert que les droits que son ambition avait abolis dans plusieurs villes de son apanage,
le Tartufe. An reste ce roman est écrit d’un style agréable, mais sans imagination et sans éclat.
(1) Il nous semble difficile que M. Necker puisse se laver jamais d’un pareil reproche. Le peuple criait en promenant son buste et celui du duc d’Orléans , qive Louis XVII et M. Necker ! mais il ne porta aucune plainte contre ce crime dans les papiers publics. Son silence le lui fit partager.
( Notes de Rivarol. )
MÉMOIRES DE MVÀROÏ..
son dcpitetson avarice les avaientbientôt rétablis ; que des actes de bienfaisance et d’humanité , proclamés avec ostentation dans toutes les feuilles du jour, étaient faux ou exagérés , soit dans leur durée , soit dans leur importance. Enfin on se demanda ce qu’un prince du sang avait à gagner dans une révolution toute démocratique , dont les fruits devaient être si amers à sa maison ? Il aurait fallu supposer à ce prince le cœur d’un hé ros brûlant d’amour pour le peuple , et d’un sage dégagé des grandeurs et des biens de ce monde. C’était trop de suppositions et de difficultés à la fois; mais tout s’aplanissait en lui donnant, au lieu de l’héroïsme d’un patriote , l’ambition d’un mécontent qui veut tourner une révolution à son profit , et rassembler pour lui seul les débris d’une monarchie. Cette idée ne passait pas les conceptions du petit peuple. Il paraissait tout simple que le premier prince du sang, avec d immenses revenus, se fût regardé comme le suppléant naturel des héritiers du trône; qu’il eût songé non-seulement à profiter des fautes du roi , des fureurs du peuple , et de toutes les factions de l’Assemblée nationale , mais encore à diriger Jes unes et les autres , afin de s’élever par l’effort de tant de causes ennemies, ainsi qu’un vaisseau monte sur les vagues qui grondent et se brisent sous lui. Mais , comme dans les conjurations on a plus souvent affaire à l’esprit et au caractère d’un chef qu’à son or, il semblait étonnant que des gens d’esprit se fussent
MÉMOIRES DU RITAROL.
aag
liés et dévoués à ce prince. Aussi combien de fois, plus inquiets de lui que de la révolution , les at-on vus frémir et s’indigner contre eux-mêmes d’avoir placé leurs projets , leur honneur et leur vie sur une telle tête! Leurs perplexités durèrent tant qu’il resta assez de puissance au roi pour que M. le duc d’Orléans fût tenté d’aller se jeter à ses pieds. Ce prince , toujours prêt à racheter sa vie à force de victimes , a donc été constamment plus redoutable à sa faction que le roi lui-même.
Telles furent à la cour, dans l’Assemblée nationale , et même chez le peuple , les impressions, les jH-oniptes conséquences et les suites de la découverte du complot de M. le duc d'Orléans. Mais, à quelque défaveur que ce prince fût tout à coup tombé, il lui restait encore tant de moyens, son or circulait si abondamment dans Paris (1), et la faiblesse du Gouvernement était si visible, que Ses partisans dans l’Assemblée nationale ne se déconcertèrent pas. La question sur les droits et les renonciations de la branche espagnole fut poussée pendant quatre jours avec une fureur inconcevable ; jamais , au congrès d'Utrecht , les ennemis
(l) Quelques personnes prétendent que cet or était aux Anglais , et que M. le duc d’Orléans a spéculé sur la révolution. Il faut attendre, pour prononcer là-dcssus que M. Pitt se soit expliqué sur les 24 millions de dépenses secrètes dont il a parlé dans la chambre basse. Au reste, nous avons aidé de notre or et de notre sang l’insurrection américaine.
( Note rte Rivarol. )
a5o MÉMOIRES DE RIVÀROL.
de Louis XIV ne mirent plus de barrières entre les couronnes de France et d’Espagne ; jamais la jalousie de l’Angleterre et de l’Empereur ne s’exprima comme la faction d'Orléans. Les séances •furent si longues et si orageuses , qu’on voyait bien d’un côté que l’Assemblée nationale résistait de bonne foi , et que de l’autre , la faction d’Orléans était plus embarrassée de l’Escurial que de Versailles. Toutes les factions se montrèrent à nu : l’une en voulait au roi , et les autres à la royauté ; c’était, en un mot-, un combat de régicides et de régnicides ; ces derniers l’emportèrent : on se défia plus de Philippe d’Orléans que de Louis XVI , et on ne voulut pas d’un ctfime inutile. La populace parisienne a depuis jugé comme l’Assemblée nationale : elle a renversé le trône, mais elle a sauvé la personne du roi. Peutêtre n’est-il pas inutile d’observer qu’au milieu des louanges dont on s’efforçait de relever le patriotisme du duc d’Orléans , ainsi que ses autres vertus et toutes les obligations que lui avaient l’Assemblée et la révolution , un député fit remarquer avec quelle délicatesse ce prince s’absentait de l’Assemblée depuis qu’on y agitait ses intérêts : sur quoi un autre député supplia très-plaisamment l’Assemblée d’observer que le roi d’Espagne avait la même délicatesse.
En effet, l’Assemblée ne s’étant pas expliquée entre la maison d’Orléans et la branche espagnole , et ayant au contraire prononcé sur l’héré-
dite du trône , sans rien préjuger sur l'effet des renonciations , il ne resta plus au duc d’Orléans d’autre parti que d’exciter une tempête populaire assez violente pour submerger la famille royale, et, s’il le fallait, l’Assemblée nationale elle-même.
Avant de m’enfoncer dans les horreurs du 6 octobre , je dois un coup d’œil à cette portion de l’Assemblée nationale qui n’est d’aucun parti , qui n’a été d’aucun secret , qui n’a montré enfin ni vice ni vertu. Il semble que des députés qu’on ne saurait ni louer ni blâmer doivent nécessairement ou braver la censure, ou réclamer l’indulgence. Mais j’empêcherai qu’ils n’apportent un jour l’excuse de leur nullité au tribunal de l’histoire. Je leur dirai qu'ils ont fait nombre avec les médians ; qu’ils sont coupables de tout le mal qu’ils n’ont point empêché ; qu’ils sont comptables de tous les pièges que leur a tendus la perfidie , et de tous les faux pas., de leur conscience : parce qu’avec toute leur bonne foi deux liassions les ont dirigés constamment dans leurs démarches, les ont décidés dans leurs mesures, et leur ont dicté leurs motions : l’une est la peur , et l’autre la vanité.
C’est par la terreur profonde que leur inspira le rassemblement des troupes et l’approche de l’artillerie , qu’ils se jetèrent dans les bras des Parisiens qui partageaient>bien leur effroi , et qu’ils sanctionnèrent l’insurrection. C’est par la
même cause qu’ils applaudirent à la défection des troupes réglées, et qu’ils armèrent les paysans, d’un bout du royaume à l’autre. C’est la peur, sentiment habituel de M. de Mirabeau , qui , se communiquant à la majorité des membres , fit qu’ils se déclarèrent inviolables (i) quand leur
(i) Plus tard on voulut rendre un nouveau décréta ce sujet , et l’on attendait que quelqu’un répondît aux motifs allégués :
« Je m’en charge , a répondu M. de Mirabeau , et je me flatte de répondre avec une netteté qui , si j’ose le dire , m’est assez ordinaire. Je m’oppose à ce qu’il soit rendu un décret sur l’invio- * lakilité des députés, parce qu’il en existe déjà un : je m’oppose à ce qu’il soit renouvelé, parce que le premier suffit si la force publique vous soutient , et que le second lui-roéme serait inutile si la force publique est anéantie. Ne multipliez pas de vaines déclarations ; ravivez le pouvoir exécutif ; sachez le maintenir, et étayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement la société tombe en dissolution , et rien ne peut nous préserver des horreurs de l’anarchie. L’inviolabilité de notre caractère ne tient donc pas à nos décrets ; j’entends beaucoup de gens qui parlentfle cette inviolabilité, comme si elle était la tête de Méduse , qui doit tout pétrifier. Cependant tous les citoyens ont un droit égal à la protection de la loi ; la liberté même, dans son acception la plus pure, est l’inviolabilité de chaque individu; le privilège de la vôtre est donc relatif aux poursuites judiciaires et aux attentats du pouvoir exécutif. La loi ne vous doit rien de plus; mais tcfle est la sainteté de votre caractère, que le plus indigne membre de cette assemblée , s’il en était un qui pût mériter cette dénomination , le plus indigne lui-même serait tellement protégé , qu’on ne pourrait aller à lui que sur les cadavres de tous les gens de bien qui la composent. » ( Courrier de Provence. )
( Note des éditeurs. )
vanité voulait qu’ils se déclarassent infaillibles. C’est à cause de cette terreur, dont l’Assemblée n’a jamais pu bien se guérir, que, de jour en jour , coupables instrumens du crime , ils n’ont cessé d’arracher à la couronne quelque prérogative nouvelle , et qu’ils ont fini par l'anéantir tout-à-fait , en ne lui laissant qu’un veto suspensif, dont même ils lui ont bientôt ravi l’usage.
C’est la vanité qui leur fit d’abord dédaigner le nom de tiers-état, quitter ensuite celui de communes , et rejeter enfin le titre d Etats-généraux pour adopter celui A' Assemblée nationale : c’est par-là qu’ils ont refusé de rendre au roi certains honneurs qui n’étaient que de simple cliquette , et qu’ils ont reçu avec une bonté dédaigneuse les humbles hommages des cours souveraines; c’est par-là que la plupart de ses membres ont proposé de mettre le trésor royal au pouvoir de l’Assemblée, de soumettre l’armée à ses réquisitions , et les ministres à son choix ; tandis que d’autres voulaient qu’on se donnât la décoration d’une médaille ; ce qui ne tendait pas à moins qu’à fonder un patriciat éternel , et une aristocratie bourgeoise, dans le sein même d’une Assemblée qui abolissait toutes les prérogatives, et exterminait toutes les distinctions. C’est pour flatter cette vanité connue, qu’un corps militaire leur a proposé, une garde d’honneur; c’est par vanité qu’ils ont voulu donner une déclaration des droits de l’homme avant la constitution ; c’est enfin par
234 MÉMOIRES DE HIVAROt.
vanité que toute cette Assemblée , oubliant la marche lente et mesurée des corps législatifs, s’est précipitée dans sa course j et que, dans la nuit du 4 août, elle a ébranché et déraciné l’arbre qu’il fallait sagement émonder ; chatouillée sans doute par le puéril et sot orgueil d’étonner le monde, de tout détruire et de tout reconstruire à la fois , et de ne laisser rien à faire à la postérité. En elfet, on a vu le moment où l’Assemblée nationale, enflée des vapeurs de sa gloire , et embrassant dans ses vastes conceptions l’Europe , l’Afrique et l’Amérique , s’est crue près d’enfanter toutes les constitutions et toutes les libertés de la terre. »
La peur et la vanité sont donc les deux pivots sur lesquels roulent toutes les actions des membres les plus purs de l’Assemblée nationale. Le vil intérêt n’a parlé et ne s’est fait entendre qu’une, fois (i) : c’est ce vil intérêt, par exemple, qui a
(i) On se souvient que la prérogative dont l’Assemblée s’était montrée la plus jalouse , c’était d’être entourée de peuple pendant ses séances ; mais quand il a été question de fixer le traitement des députés , leur discrétion et leur modestie les a portés à se retirer dans leurs trente bureaux , où ils ont arrêté et décrété secrètement qu’ils seraient payés à raison de 1 8 liv. par journée ; ils ont stipulé 5 liv. par poste pour frais de voyage ; et par le même décret , ils ont autorisé M. Necker à payer six mois à chaque député. Cet article seul , sans autres frais accessoires , monte à plusieurs millions : ce qui paraîtra quelque chose dans un temps où le patriotisme n’a pu remplir un emprunt proposé par M. Necker et garanti par la nation. — Ob-
soulevé Paris : car le patriotisme , ce prétexte éternel des Parisiens , n'a été la raison que de quelques bourgeois qui n’entendaient pas l’état de la question. Soixante mille capitalistes et la fourmilière des agioteurs l’ont décidée, en se dévouant à l’Assemblée nationale, du jour où elle mit les dettes du gouvernement sous la sauvegarde de l’honneur et de la loyauté française : car ce n’est point une constitution que les capitalistes attendaient des États-généraux ; c’est une garantie. Le chef-d’œuvre de leur politique a été de communiquer leur enthousiasme aux provinces, qui n’avaient pourtant qu’une gfoire onéreuse à prétendre en payant les dettes du gouvernement ( i ). Il ne faut donc pas que Paris prononce jamais le mot patriotisme; c’est aux pi’ovinces qui s’immolent gratuitement pour lui à réclamer ce beau titre. Paris est trop intéressé , et il l’a trop prouvé lorsqu’il s’est agi de l’emprunt de trente millions. Qu il lui suûise donc d’avoir persuadé l’État que la patrie était au Palais-Royal, et la nation à l’hôtel-de-ville. •
servez qu’il passe pour certain que les députés de 1614 abandonnèrent leurs salaires à la nation.
(i) MM. Laborde-Mereville , Boscary et Dufirenoi , le notaire, méritent qu’on les tire un«noment de leur coffre-fort , à cause de l’énorme influence qu’ils ont eue sur les capitalistes , et par conséquent sur la révolution : ce M. Dufrenoi surtout, qui s’est acquis sous M. de Calonne , par l’ opération des bulletins, une fortune scandaleuse , et qui pis est une bonne réputation. '
( Notes de Rivarol. )
Mous ne prétendons rien préjuger ici , rien insinuer au sujet de la banqueroute. Nous savons qu’un roi n’a pas le droit de déclarer insolvable une nation qui veut et qui peut payer. Il n’est pas d’ailleurs de l’intérêt d’un roi de faire banqueroute lorsque son peuple veut lui épargner ce malheur ; or il est certain que la nation veut payer; il ne s’agit plus que de savoir si elle le peut ; car si elle ne le peut pas , il ne sera pas nécessaire que le roi fasse la banqueroute , elle se fera d’ellemême , et personne n’aura rien à dire.
Quant à l’armée qui était hier l’armée du roi , et qui n’est aujourd’hui l’armée de personne, il faut être de bien mauvaise foi pour dire et pour faire semblant de croire que des soldats n’ont faussé leur serment qu’après avoir bien approfondi l’état de la question ; qu’après avoir bien compris <^ie le s ouveraiit est dans le peuple, et non dans la personne du roi, et qu’il était temps de donner à la monarchie des formes tout-à-fait démocratiques. Disons la vérité : les soldats , qui étaient monarchiques, sont devenus répffblicains, par la même raison que les soldats romains, de républicains quils étaient, devenaient monarchiques; les uns se sont tournés contre le roi , comme les autres se tournaient contre le sénat ; mais toujours au nom de la patrie , prétexte éternel de toutes les rébellions. La nouveauté , le plaisir de participer à une révolution et de se venger de ses chefs; les distributions d’argent, l’amour du pillage, et je ne
MEMOIRES DE HIVAROL.
sais quel charme attaché à l'insubordination et à tout changement d’état; telles sont les causes de la détection de l’armée et de toutes le armées.
Les probes de l’Assemblée nationale prétendent disculper le soldat français, en disant qu’il était citoyen avant d’élrç soldat. Mais il n’est rien qu’on ne justifie avec ce sophisme. C’est se conduire dans un état actuel avec les principes d’un état antérieur. Unefemme infidèle na qu’à dire à sou mari. J'étais fdle avant d'être épouse; ou j’étais à moi avant d’être à vous. Ce soldat lui-même que vous disculpez et dont vous faites un soldat raisonneur n’a qu’à s’emparer aujourd'hui de votre bien ; et vous aurez beau alléguer que des citoyens doivent respecter mutuellement leurs propriétés, il vous répondra qu’il était homme avant d’être citoyen , comme vous lui aviez dit qu’il était citoyen avant d’être soldat; il vous répondra que la terre appartient à tous les hommes, et qu’il veut en avoir sa part. Que direz-vous à ce sophiste armé de votr e déclaration des droits et d’un fusil ? Il prendra votre bien comme homme de la nature, il en jouira comme citoyen, et le défendra comme soldat.
Cest ainsi que les troupes d’Auguste jouissaient des biens enlevés aux habitans de Crémone et de Mantoue ; et c’est ainsi que , sous les successeurs des Césars, les milices disposèrent de tout l'Empire. Pour revoir ces heureux temps, il ne faudrait qu’un scélérat habile ; et ce n’est pas la faute de l’Assemblée nationale, si tant de mauvais citoyens
a38 MÉMOIRES DE RIVAROL.
manquent d’un chef. Heureusement que le plus ardent ennemi du roi n’a pas été le plus vaillant des hommes.
Maintenant , les neutres de l’Assemblée nationale seraient fort embarrassés si on les sommait de décider entre les troupes infidèles et les régimens qui ont été fidèles à leur serment : car si les soldats infidèles ont été loués , caressés et proclamés bons citoyens , que direz-vous des autres ? Les appellerez- vous traîtres à la patrie? Alors les quelques grenadiers des gardes qui n’ont pas voulu quitter la personne sacrée du roi mériteront un châtiment : car vous ne pouvez récompenser à la fois , et ceux qui sont partis , et ceux qui sont restés ; à moins que vous ne disiez qne les soldats et les officiers qui sont restés fidèles n’étaient pas si bons métaphysiciens que ceux qui ont abandonné le roi et leurs drapeaux.
On embarrasserait encore les impartiaux de l’Assemblée nationale si on leur demandait pourquoi ils ont traité de scélérats et d’hommes pervers les états-généraux du Palais-Royal. C’est, diraient-ils sans doute, parce que les états du Palais-Royal intimaient des ordres et faisaient des menaces aiçc représentons de la nation. Mais quoi ! lorsqu’ils soulèvent Paris , lorsqu’ils corrompent l’armée et renversent l’autorité royale, vous les déclarez braves et loyaux ; leurs députés sont reçus avec acclamation dans votre sein , et vous traitez avec eux comme de puissance à puissance; et lorsqu’ils vous
MÉMOIRES DE RIVÀROL. a5f)
menacent, ils ne sont plus que des hommes pervers , et vous armez contre eux l’hôtel-de-ville , au risque d’un massacre général ! Vous ne prenez feu que lorsqu’il s’agit de vous; et quand on vous raconte les malheurs des provinces , lorsqu’on vous annonce que des citoyens vont être massacrés à vos yeux dans les rues de Versailles; lorsqu’on vous implore contre les brigands , vous vous contentez de répondre que 1 Assemblée nationale voit avec émotion , ou qu’il n’y a lieu à délibérer , ou vous renvoyez au pouvoir exécutif ; ce qui est le comble de la dérision dans l’état où vous l’avez réduit (i). Avouez donc, o les plus sages de nos députés , que le roi ne s’est jamais permis de vous écrire comme vous a écrit le Palais-Royal, et que vous avez traité ce même Palais-Royal comme le
(i) Ces phrases servent de formule à' l’Assemblée. Il y a quelque temps que le peuple de Versailles arracha des mains du bourreau un parricide qui allait subir la mort qu’il avait bien méritée ; et ce même peuple pendit et assomma , à l’heure même et sur le lieu, une femme qui était là pour voir l’exécution. Il semble que ce peuple ne voulait pas d’une victime présentée par la main du bourreau , et souillée du plus grand des crimes ; on dirait qu’il lui fallait une victime innocente : il exerça sa nouvelle puissance en sauvant le crime , et sa fureur ordinaire en immolant l’innocence. L’Assemblée nationale dit qu 'elle était touchée. Le journal de Paris, rédigé par un M. Garat, ajouta que le peuple est toujours bon et juste quand il est éclairé. La vérité est que le peuple est , comme cette feuille, toujours sans justice ét sans lumières.
. • , ( Note de Rivarol. )
MÉMOIRES DE IUVAROI..
roi ne l’a^jamais traité ; avouez que , si le monarque s’est montré trop faible , vous vous êtes rendus trop forts ; avouez que, de peur que la France ne fût trop monarchique, vous l’avez rendue toute démocratique, et que vous n’avez jamais eu l’idée d’une bonne constitution; parce que le prince réunissait trop de pouvoirs , vous les lui avez tous ravis ; parce qu’à la place du diadème, vous n’avez laissé qu’une simple cocarde ; parce que le roi de France n’est plus qu’un grand pensionnaire , qu’un stathouder , qu’un greffier de vos hautes puissances. Car , avec toute votre bonne foi , vous n’avez entendu lui laisser de pouvoir exécutif que celui d 'exécuter vos volontés (1). Si la France s’était assemblée ellemême, elle aurait mis son roi à sa tête ; et vous , simples représentai, vous l’avez mis à vos pieds, vous l’avez appelé le souverain provisoire , le délégué du hasard ; vous avez dit que ce délégué devait vivre de peu : vous l’avez outragé et humilié Mais pourquoi ne pas abolir tout d’un
coup le nom même de la royauté , et déclarer la
(1) Les ignorans aiment ces divisions' simples et courtes : le roi est le pouvoir exécutif-, l’Assemblée nationale, le pouvoir législatif, et tout est ditjtoutleur semble expliqué par cette distinction. lis ne voient pas qu’un roi qui n’a que le pouvoir exécutif n’est pas roi , qu’il n’est qu’un serviteur; et qu’un corps législatif, comme l’Assemblée nationale , a réellement tous les pouvoirs en main. On ne saurait trop répéter cette vérité.
( Note de ■ Rivarol . )
MÉMOIRES DE RIVAROL. 3 ^ j
France république, ou même anarchie populaire? Il y aurait eu plus de franchise et plus de grandeur dans votre entreprise. Quand on se joue de ses mandats , il faut s’en jouer tout-à-fait. Il vaut mieux sans doute abolir jusqu’aux vestiges de la royauté que de l’avilir : et si Louis XVI paraît étranger à ce que vous faites , la nation entière ne saurait un jour s y montrer indifférente. Car vous ne pouvez être coupables envers la monarchie sans l’être envers la nation ; et si le roi connivait avec vous, il serait coupable avec vous. La nation ne peut pas vouloir d’un chef sans diadème, ou d’un diadème sans éclat ; elle en rougirait aux yeux de l’Europe. Le corps politique n’a que faire d’un pouvoir exécutif réduit à reculer sans cesse devant une compagnie legislative : et un prince couvert d’affronts ne peut qu’avilir son peuple. Ne vous souvient-il plus que jadis , lorsqu’on parlait d’un roi vraiment roi , on nommait le roi de France ; et lorsqu’on parlait d’un peuple qui aimait son roi, qu’on nommait les Français (i)? Vous avez détruit à la fois et cette puissance et cet amour dont vous pouviez tirer un si grand parti pour la gloire du trône et le bonheur du peuple. L’Angleterre vous olfrait pourtant un grand exemple dans la manière dont elle a traité ses rois.
(1) Telle est la différence de l’ancien régime au nouveau : le roi n’était pas roi, il n’est plus roi; il était exagéré, il est anéanti.
( Note de RivaroL )
Elle leur a donne en prérogatives et en respects ce quelle leur ôtait en puissance ; elle les a reconnus partie intégrante du pouvoir législatif ; elle leur a laissé la plénitude du pouvoir exécutif. Ses rois sont toujours libres de faire le bien et d’empêcher le mal ; enfin , elle a voulu qu’ils fussent servis à genoux. Mais vous avez méprisé l’Angleterre : vous l’avez traitée d’esclave et de barbare ; vons avez dit qu’elle n’entendait rien à une constitution , qu elle était encore flétrie des stigmates de la féodalité , et que , bien loin de vous donner des exemples, c’était plutôt à elle à les prendre de vous.
Envoyés seulement pour réformer, vous 11’avez songé qu’à renverser ; votre comité des subsistances n’a pas donné un pain ; votre comité des recherches n’a pas trouvé un fait. Ainsi qu’à des enfans, il vous a semblé plus beau de détruire que de bâtir , et dans cette démolition universelle de l’ancien édifice , vous n’en avez pas su conserver les matériaux : car le peuple vous les ravissait et les brisait à mesure que vous ' les détachiez. Aujourd'hui vous ne sauriez plus les rassembler qu’à main armée ; et si, dans le désespoir où vous auront poussés tant de faux pas, vous preniez enfin ce parti , vous trouverez à qui parler ; vous trouverez un peuple qui a goûté de l’anarchie et de la cessation des impôts ; vous trouverez partout les barrières renversées , les droits abolis , les revenus taris dans leurs sources, et les provinces four-
nies par la contrebande ; vous verrez les tribunaux muets ou déserts, les débiteurs furieux ou armés, les créanciers désarmés ou tremblans; vous verrez tout, cela , et vous ne verrez que votre ouvrage.
Voilà ce que j’adresserai à la moins coupable partie de l’Assemblée nationale , aux députés faibles ou tièdes qui n’ont point fait effort contre les pervers , qui n’ont point appelé à la postérité. Mes paroles sans doute leur paraîtront trop amères , mais qu’ils se félicitent dans leur malheur de ce qu'il est possible d’exagérer leurs fautes : car je vais passer à des hommes qui bravent le pouvoir de la parole par la puissance de leurs crimes. Ah ! si le ciel eût voulu qu’à côté des grands criminels il s'élevât toujours un grand écrivain , vous ne braveriez point les châtimens de l’histoire , Sieyes , Baruave , Target , La Clos , Sillery , Mirabeau , et vous tous , conseillers, directeurs et satellites d'un prince coupable! Comme vos devanciers , les Narcisse , les Tigellins , vous trembleriez sous la verge d’un Tacite ; et les peu- • pies consolés ne verraient plus en vous des objections contre la Providencft
Si , en traitant de la sanction royale, nous avons admis deux sortes de veto , l’un absolu et l’autre suspensif, c’est plutôt par égard pour l'histoire, qui , dans le récit des erreurs, est souvent forcée d’emprunter leur langage, que pour la raison, qui n'admet ni ces sortes de ménageinens , ni cette fidélité perfide.
MÉMOIRES DK KIVA.ROL.
Il f au t donc se hâter de dire que, dans le corps politique , il ne peut exister de veto suspensif: ce mot , qu’on ne peut reprocher à aucun gouvernement ancien ou moderne, ne présente aucune idée, et n’est chez nous qu’un mensonge de la puissance législative, et, s’il faut le dire , une ironie constitutionnelle. En effet , si les volontés dans l’homme ne deviennent respectables que par leur énergie et leur durée ; et si on désigne par le nom méprisable de velléités et de caprices les volontés faibles et passagères, quel nom faudra-t-il donner au veto suspensif? En politique, comme en mécanique , tout ce qui n’est pas puissance n’est qu’embarras. Aussi l’abbé Sieyes ne voulait-il pas de ce monstre impuissant dans la constitution actuelle. Il ne faut pas , disait-il , placer le régulateur hors de la machine ; et puisque le roi est en effet dehors , comment pouvait-on nous laisser l’espérance de l’y voir en jeu V Le roi n’est point acteur , il n’est que premier témoin dans la constitution. Cest le veto même qui est régulateur de la machine : un roi sans veto n’est plus régulateur; et un veto qui n’est pas absolu n’est r*n. Admettre un veto suspensif dans une constitution , c’est faire entrer dans une machine un poids qui ne pèsera pas, et un régulateur qui ne réglera pas (i). Le titre de
(i) La source <f? toutes les erreurs en politique se trouve dans la comparaison que nos législateurs font toujours du gouvernement avec une balance ; et dans lusage du mot équilibre ,
MÉMOIRES DE RIVAROI.. 1^5
roi , laissé à Louis XVI , ne dit rien à l'homme qui pense.
Mais les Français sont encore si neufs , ils sont si près de leur vieille enfance , qu’ils prennent l’aiguille de la montre pour son régulateur. L’aiguille est l’indicateur et non le régulateur du temps , et le roi est extérieur à la constitution , comme l’aiguille l’est à la montre. L’Assemblée nationale ayant mille moyens de manifester ses démarches et ses décrets à l'État, le roi, dont elle se sert, n’est en effet qu’un de ses moyens , et c’est le moins constitutionnel. Un simple héraut aurait suffi à promulguer les actes de l’Assemblée souveraine ; et alors le gouvernement, avec une forme toute démocratique et une forme aristocratique , n’offrirait plus d’équivoque , et ne recèlerait pas les germes de la guerre civile. Il ne manque donc , au dire de l’abbé Sieyes, sur la question du veto royal , que de prononcer nettement qu’il ne fallait pas de roi : car d’ailleurs il articula fortement que
pour exprimer le mouvement politique. Rien ne ressemble moins à une balance que la machine du gouvernement ; rien ne ressemble moins à un équilibre que la marche des corps politiques. C’est cette comparaison qui égare sans cesse la raison. L’erreur consiste dans une analogie grammaticale qui a produit une fausse synonymie. On dit politiquement que les pouvoirs se balancent, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont égaux. On dit en médecine que les humeurs sont en équilibre, mais cela ne signifie pas qu’elles soient en repos.
( Note de Rivarol. )
MEMOIRES UE RIViROE.
ie roi 11e pouvait avoir aucune sorte àeveio. Mais faute de courage ou de logique , cet abbé laissa un roi inutile à la constitution , dans le temps que l’Assemblée laissait une prérogative inutile au roi (1).
C’est ce que les ministres de sa majesté ne com-
( 1 ) J’entends parler quelquefois de la logique et de la métaphysique de M. l’abbé Sieyes, et je l’ai entendu lui-même en parler et en convenir assez souvent. Pour savoir si l’abbé Sieyes ne s’est point trompé dans ses comptes , il n’y a qu’à méditer son dire sur la sanction royale , c’est là qu’il donne son bilan en fait de raisonnement et de politique. On y voit éminemment que l’abbé Sieyes n’a jamais eu dans son âme que deux sentimens, dont il a fait tantôt des principes et tantôt des conséquences : l’un est l 'égalité absolue des hommes en société ; et l’autre , la pure démocratie en politique. La raideur avec laquelle il ramène tout à ces deux points a passé pour une forte logique , et son obstination pour une grande puissance de raisonnement. Son humeur, sa figure de puritain et la barbarie de son style ont achevé le prestige. On a réppndu que c’était ainsi que devait être construit un réformateur; que c’était ainsi qu’il devait raisonner' et s’exprimer. Mais qu’on sache que M. de Mirabeau , fléau du goût et de la raison , est pourtant , comme disait Boileau , un soleil à côté de l’abbé Sieyes. Prenons au hasard la phrase suivante de son dire sur la sanction royale , page 3g. ,
« Il est vrai que ceux qui cherchent dans le veto autre chose s que l’intérêt public, autre chose que ses avantages ; ceux » qui , au lieu de consulter les vrais besoins d’un établissement » dans sa nature même , cherchent toujours hors de leur sujet » des copies à imiter , ne voudront pas reconnaître dans le veto u naturel que j’indique , celui qu’ils ont dans leurs vues. »
L’homme qui s’exprime ainsi pèche non-seulement contre
prirent pas : car, vers l’époque où la faction d’Orléans perdait sa cause contre la branche espagnole, les démagogues de l’Assemblée ayant voulu que l’on présentât les arrêtés du 4 août à la sanction royale , le ministère engagea le roi à écrire à l’Assemblée nationale une lettre pleine d’observations sur ces arrêtés , afin d’essayer le veto suspensif.
A la vérité , le roi reconnaissait par cette lettre tous les principes consacrés dans les arrêtés du 4 août. 11 approuvait le rachat des droits seigneuriaux ; la suppression des colombiers, du droit de chasse , de la vénalité des ollices, du casuel des cufés , des privilèges pécuniaires, et des privilèges des provinces; l’admission de tous les sujets à tous les emplois , et la nécessité de mettre obstacle à la pluralité des bénéfices. Le roi se bornait à représenter que les redevances personnelles qui ne dégradaient pas l’humanité ne pouvaient être abolies sans dédommagement. 11 promettait d’approuver la suppression des justices seigneuriales quand il connaîtrait la sagesse des mesures prises pour les suppléer. Il témoignait combien il désirait que l’abolition des dîmes pût être remplacée par une imposition au profit de l État et des pauvres , car cette abolition n’était une libéralité que
le français , mais encore contre la métaphysique des langnes , et serait barbare en tout temps et en tout lieu.
i^Note de Rivarol. )
pour les riches propriétaires. Enfin , le roi promettait de négocier auprès de la cour de Rome pour la suppression des annates. Il terminait par une remarque sur la nécessité d'entretenir une' communication franche et ouverte avec l’Assemblée , déclarant « qu’il modifierait ses opinions , » qu’il y renoncerait même sans peine , si les ob- » servations de l’Assemblée nationale l’y enga- » geaient , puisqu’il ne s’éloignerait jamais qu’à » regret de sa manière de voir et de penser. »
Ces observations étaient fort sages ; mais elles étaient encore plus inutiles : elles étaient pleines de bonté ; mais , dans les rois , la bonté ne convient qu’à la puissance , et il n’est plus donâé à Louis XVI d’être bon. L’Assemblée nationale, qui veut bien tromper le pe ; uple sur l’état du roi, mais qui ne veut pas que les ministres s’y trompent , s’indigna contre les observations de sa majesté. Elle soutint vivement qu’en sa qualité de corps constituant et suprême , elle ne devait attendre du pouvoir exécutif que la parfaite obéissance que tout officier doit au souverain. Peu s’en fallut même que ces représentations ne fussent traitées de félonie. Une Assemblée si jalouse du bonheur des peuples pouvait-elle consentir qu’un simple délégué , tel que Louis XVI , voulût en partager avec elle les tendres inquiétudes V
Il fut décidé que le roi ne pouvait intervenir, même par des remontrances , dans l’œuvre de la constitution. C’était, comme on dit , à prendre ou
à laisser ; les articles du 4 août , dont aucun n’était constitutionnel, furent interdits et sacrés au roi. On promit seulement d’accorder un coup d’œil à ses réflexions lorsqu’on en tiendrait aux lois de détail. Le président de l’Assemblée fut chargé d’aller chez sa majesté , la prier de faire publier incessamment les arrêtés du 4 août, et sa majesté obéit.
Le ministère actuel , aussi ennemi des intérêts du prince que l’ancien ministère l’était des intérêts du peuple , renonçi à une hypocrisie désormais inutile , et convint par son silence de la nullité absolue d’un veto suspensif. Ce veto , cette prérogative , ce bouclier du trône , se sont donc changés, en huit jours et aux yeux de l’Europe entière , en un simple droit de proclamer les décrets de l’Assemblée. Depuis cette époque les ministres n’ont plus exposé la sagesse du prince à la colère de l’Assemblée et au mépris du peuple. L’ancien * monarque reçoit les ordres de l’Assemblée nationale , et les fait publier dans le royaume, sans délai , sans observations , et peut-être même sans les connaître (1). Comment , après de tels évé-
(1) \ oici un passage assez curieux de Mirabeau , où des éloges donnés au roi sont plus que tempérés par une âpreté républicaine.
« Plusieurs, voix se sont élevées , les unes pour- satisfaire aupremier voeu de sa majesté , eu érigeant un dixième district en faveur de Rambouillet ; les autres , pour consacrer le vœu non moins respectable de sa raison en faveur de Dourdan j toutes
aSo
nemens , les Français font-ils encore semblant de croire que leur roi n’est pas anéanti dans la constitution actuelle? Le moindre de ses sujets pouvant e'lire ou être élu, proposer ou rejeter des lois n’est-il pas plus intimement lié à l État que lui , et n’y exerce-t-il pas une tout autre influence?
Quelques personnes ne cessent d’être étonnées que le roi , en recevant l’ordre d’obéir aux arrêtés du mois d’août , et en voyant le huitième et le onzième article de la constitution , ne soit pas venu en pleine assemblée et n’ait pas dit : « Mesm sieurs , je ne veux point régner à ce prix; voilà
pour rendre hommage à ce nouveau trait de justice et decivisme de la part du roi. Il n’est aucun citoyen qui ne partage ces sentiraens ; mais le temps viendra, et ce temps commence , où les actes de raison et de justice dans le chef de la nation ne transporteront personne d’enthousiasme , et ne fourniront plus d’éloges boursouflés aux admirateurs : quelques journalistes , quelques académiciens seuls pourront y perdre. Sous le règne du despotisme, un roi qui se comporte en homme est vanté comme un dieu, sous le règne de la liberté , pour être vraiment roi , il faut être non-seulement homme, mais au-dessus des vertus et des passions communes des hommes. Les louanges prodiguées à un . • simple acte de bon sens ou d’humanité de la part du prince sont une satire amère de la royauté. Tout s’ennoblira ; tout prendra de la force et du caractère dans cette région élevée comme dans les régions inférieures ; et l’éloge du trône sera dans les bénédictions secrètes de tout un peuple, dans la douce habitude d’un gouvernement juste , qui par-là même sera bienfaisant. » (Courrier de Provence.)
{ Note (les éditeurs. ) .
» ma couronne ; osez vous en saisir et me nommer » un successeur. » Il est certain que la magnanimité qui confond toujours l’insolence aurait dérangé le système de l’Assemblée. Mais les ministres avaient sans doute répondu de Louis XVI. Un ambassadeur grec disait à un roi de Tlirace : Comment pouvez-vous régner sur des hommes inconstans et si féroces 1 Je règne, répondit ce prince , parce que ma couronne tient plus à ma tête que ma tête à mon corps.
Tel était l’état des choses vers la fin du mois de septembre , lorsque le roi , sans prérogative , sans défense et sans volonté , laissait tous les partis sans prétexte, sans obstacle et même sans ressort, lorsque les démocrates, ivres des vapeurs de leur gloire , se promettaient une constitution libre de tout gouvernement , et qu’en effet il ne s’agissait plus que de jouir des oeuvres de l’Assemblée. C’est du sein de cette fausse paix et des ténèbres de la nuit qu’est sorti le complot du 5 au G octobre. La faction d'Orléans, battue dans l’Assemblée, s’était repliée sur Paris ; à sa voix , les halles assoupies s’éveillèrent , les districts excités s’ébranlèrent , et jieu d’heures suffirent pour tirer des boues »de la capitale une armée de poissardes , de patriotes et d’assassins, qui marchèrent à Versailles, au grand étonn'ement de l’Assemblée nationale, qui, ne croyant pas avoir laissé quelque chose à détruire, se demandait comment les apparences qui restaient à Louis XVI pouvaient être encore un
2 52 MEMOIRES DE R1VAROE.
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sujet de triomphe, et pourquoi on s’armait contre une ombre.
Nous avons dit que la faction d’Orléans , ne comptant plus sur l’Assemblée nationale , s’était rejetée dans Paris. Ses émissaires , répandus partout , sollicitaient une révolte , une sédition , ou du moins une émeute, un mouvement quelconque parmi le peuple ; car. cette faction périssait dans le repos , et l’accord entre le roi et l’Assemblée allait bientôt la faire expirer ; mais au moindre mouvement la cour pouvait s’effrayer et craindre l’enlèvement du roi , faire venir des secours ou aller en chercher, commettre enfin quelque faute utile à la maison d’Orléans. Une famine concertée à Paris fut le moyen qu’employa la faction , et un repas donné à Versailles en fut le prétexte.
* Ou a beaucoup parlé des disettes de Paris pendant 178g; la vérité est que.-sous le règne de \ Louis XVI , c’est-à-dire jusqu’à la mort du dernier prévôt des marchands, Paris a été amplement ' approvisionné ; on pourrait même reprocher à ÿ l’ancien gouvernement ses prédilections et ses ■*. profusions pour la capitale qui a toujours mangé le* pain meilleur marché que les provinces et toujours aux dépens du trésor royal. Les cris des Parisiens n’ont jamais été méprisés. Le gouvernement n’était aguerri que contre la - misère des campagnes : car les bouches les plus affamées ne sont pas les plus redoutables. Enfin , depuis que Paris, métamorphosé en république, s’est gou-
verné lui-même, il n’est point d’injustice , il n'est point de violences , et je peux dire d’injustices et de violences heureuses , que le patriotisme de ses officiers n’ait tentées pour approvisionner la ville.
A cette époque l'émigration de ceux que la populace appelle aristocrates avait été si considérable , que la consommation de Paris tomba tout-àcoup à onze ou douze cents sacs par jour. Aussi a-t-il été démontré et reconnu depuis que la halle avait constamment regorgé de farine. Cette abondance pouvait être fatale à la faction d’Orléans ; mais l’or, qui fait ordinairement sortir le blé , servit à le faire disparaître. Quoique l’approvisionnement de Paris ne fût que d’environ douze cents sacs , les boulangers s'en firent distribuer dixhuit cents et jusqu’à deux mille cinq cents par jour (i). Avec cet excédent, leurs maisons ne laissaient pas d être assiégée| du matin au soir par le petit peuple qui*criait famine. En même temps il n’était pas rare de rencontrer des gens du peuple , devenus tout-à-coup oisifs, qui disaient : Qu avons-nous besoin de travailler ? notre père d Orléans nous nourrit. Ainsi l’or de ce prince produisait à son gré deux phénomènes bien différens , la disette et l’abondance ; et ce double moyen n’était rien au prix des violences exercées à la halle par quelques furieux qui éventraient
( 1 ) Voyez les registres de la halle du samedi 3 octobre.
( Note de Riva roi.)
les sacs et dispersaient les farines dans les rues. Enfin , comme si ces manoeuvres étaient encore trop lentes , on accusa le blé d’un vice qu’il n’avait pas : on répandit qu’il était d’une mauvaise qualité , comme pour le punir de son abondance, qui contrariait les desseins de la cabale , et triomphait partout des gaspillages du peuple. Ce-bruit accrédité fut cause d’une expédition faite à la halle sur deux mille sacs qu’on jeta dans la Seine. Des témoins irréprochables ont goûté cette farine , et ont affirmé qu’elle était de la meilleure qualité.
L’abondance était telle alors , que le pain se donnaitpubliquement, au faubourg Saint-Antoine, à deux sous et même à un sou la livre. L’hôtel-deville en fut averti, et apprit tout à la fois qu’on distribuait de l’argent dans ce même faubourg et dans celui de Saint-Marcel; c’était le 4 octobre. La municipalité s’assembla en tumulte , et , ayant délibéré jusqu’à quatre heures du matin, arrêta qu’un renfort de cinq cents hommes garderait l’hôtel-de-ville ce jour-là ; mais , à sept heures du matin , il ne se trouvait pas encore vingt hommes dans l’hotel , quand lçs poissardes en forcèrent l’entrée et le pillèrent; et cependant les gardes nationales , dispersées dans les rues, se promenaient paisiblement avec ces pains sous le bras, et regardaient nonchalamment la foule qui se pressait aux portes des boulangers.
Voilà quel fut le moyen employé par la faction
d’Orléans; et voici quel fut le prétexte. Des avis toujours plus alarmans arrivèrent de Paris , et le bruit se confirma que les anciens Gardes-Françaises, réunis à la milice parisienne, voulaient absolument marcher à Versailles , et redevenir la garde du roi ; car les acclamations et les profusions des Parisiens, le nouvel uniforme et les médailles dont ils étaient décorés n'étaient au fond que des signes éclatans de leur rébellion ; ils de sentaient grossièrement, et il leur semblait que le roi seul pouvait les absoudre à tous les yeux , ->
en leur confiant encore sa personne sacrée.
Le comte d’Estaing était alors commandant de la milice nationale de Versailles. Ce général, connu par ses revers à la cour autant que par ses succès contre l’Angleterre, contrastait, quoiqu’il eût donné dans les nouvelles opinions , par son attachement à la personne du roi , avec l'ingratitude des Noailles; et comme la sûreté du prince, et même celle de l’Assemblée nationale , dont il répondait, pouvaient lui donner une grande influence , ce n’était peut-être pas sans raison qu’on disait que le marquis de la Fayette en était en secret jaloux. Il ne manquait en effet au commandant des milices parisiennes, que d’avoir le i'oi et l’Assemblée nationale sous sa garde pour être une des premières têtes de l’anarchie; et le comte d’Estaing était un dangereux compagnon de gloire. Ceci explique fort bien pourquoi M. de la Fayette, après avoir efficacement arrêté la première irruption que le Palais-
Royal tenta sur Versailles , ne put rien contre la seconde , et s’y laissa même enti’aîner avec toutes les forces de la capitale, à la suite de trois ou quatre cents poissardes et de quelques assassins, que cinquante hommes pouvaient arrêter à Sèvres.
Quoi qu’il en soit, les menaces de Paris n’e'tant pas à mépriser, M. d’Estaing se concerta avec les ministres , qui jugèrent indispensable de faire approcher de Versailles un régiment d’infanterie pour la sûreté du roi. Mais auparavant on consulta la municipalité qui, à son tour, consulta le comité de la garde bourgeoise. Ce fut donc ce comité qui demanda un renfort de troupes réglées, et la municipalité consentit à l’entrée d’un régiment qui prêterait le serment et serait sous les ordres du commandant de la milice bourgeoise. Un roi ne pouvait plus être en règle avec ses sujets , quel que fût son état , quelle que fût leur défiance. Le régiment de Flandre arriva , et cette nouvelle jeta une véritable consternation sur les démagogues de l’Assemblée ; comme si , avec mille hommes , le roi allait devenir tout-à-fait indépendant , ou même attenter à la liberté des autres. D’ailleurs , le colonel de ce régiment étant un des membres de l’Assemblée , réduisait tous les soupçons au silence ; d’autant plus que si quelque parti pouvait le réclamer , c’était celui qui dominait. On ne laissa pas de dire dans l’Assemblée, « que le pouvoir exécutif ne pouvait augmen- » ter la force armée en tel lieu , ou en tel temps ,
MÉMOIRES DE RIVAROL. 25j
» malgré toute l’urgence des conjonctures , sans » en instruire le pouvoir législatif j » et on avait raison , si le roi n’est qu 'exécuteur.
Mais l’arrivée de ces mille hommes fut, surtout pour les Parisiens, un intarissable objet d’entretiens et d’alarines. Il était, disait-on, honteux que Versailles eût ouvert ses portes à des soldats étrangers. On ne parlait enfin que de cet accroissement des forces du roi ; et le marquis de la Fayette , à la tête de vingt mille hommes armés, et maître d’une ville qui peut en armer cent cinquante mille, semblait partager ces craintes. Aussi le régiment de Flandre avait à peine prêté le serment, et commencé le service conjointement avec la milice bourgeoise de Versailles, qu’on résolut de le gagner par tous les moyens de corruption qui avaient déjà séduit l’armée. Paris envoya un essaim de filles perdues , et des inconnus semèrent l’or h pleines mains. Bientôt les soldats, ébranlés, quit- * tèrent la cocarde blanche pour arborer celle de couleur, signe infaillible d'insubordination actuelle et de défection prochaine : car le soldat ne peut servir deux maîtres , prêter deux sermens , porter deux couleurs. Sur quoi nous observerons qu’une des principales fautes que les ministres de l'insurrection aient suggérée au roi , c’est l’ordre général donné à toutes les troupes de porter la cocarde parisienne. L’exemple du prince suffisait , et aurait laissé leur libre arbitre aux soldats raisonneurs et à ceux qui étaient encore pleins de
Digili^d by Gc
a58 MÉMOIRES DE RIVAROI..
l’ancien esprit français : au lieu qu’un ordre précis encouragea la perfidie des lins et découragea la fidélité des autres.
Les gardes du corps , instruits des périls du roi, et obligés de passer les jours et les nuits à cheval, toujours prêts à tout événement , auraient bien voulu compter sur l’appui du régiment de Flandre : et c’est pour mieux attacher cette troupe , et même la milice bourgeoise à la personne du roi, qu’ils donnèrent aux officiers de ces deux corps le fameux repas du premier octobre , qui a servi de prétexte aux derniers efforts de la faction d’Orléans.
Ce repas, donné par les gardes du corps aux officiers du régiment de Flandre et à ceux de la milice bourgeoise de Versailles, fut servi dans la salle des spectacles du château. Les convives étaient au nombre de deux cent quarante, et les loges étaient garnies d’une foule de spectateurs. Vers la fin du dîner, le roi, la reine et M. le dauphin parurent dans la salle, et on porta leurs santés avec des* * acclamations d’amour et de joie (i) ; c’est ce qu’on a appelé, quatre ou cinq jours après, des imprécations contre ÏAssembée nationale. Il n’est pas vrai
(l) Ce qui contribuait surtout, dit M. Mounier, à inspirer aux gardes du corps de donner au roi de nouvelles preuves de leur zèle , c’était le reproche que leur faisaient certaines personnes , d’avoir profité des circonstances pour demander au roi des changemens dans leur discipline : mais on ne peut sans injustice accuser les gardes du corps d’avoir regretté l’ancien
r MEMOIRES DE RIVAROL. q5(J
que M. le dauphin ait passé dans les bras de tous les couvives comme on l'a imprimé à Paris : l’officier de service auprès de sa personne ne le quitta pas. La famille royale s’était retirée ; on ouvrit les portes de la salle aux grenadiers et aux soldats des deux corps : on les fit boire ; ils crièrent tous Vive le roi ! on joua l’air de Richard , qui était , certes, trop analogue aux circonstances. Les grenadiers figurèrent un siège dans la salle , eu escaladant l’amphithéâtre , et de là , soldats et officiers, tout alla danser une ronde sous les fenêtres du roi. Un grenadier suisse grimpa même au balcon et arriva dans la chambre de ce prince qui lui tendit la main. Mais il est faux que la reine ait détaché de son cou une croix d’or pour la donner à ce grenadier, ainsi que l’ont imprimé les aboyeurs de Paris (i). Vers le soir, quelques cocardes blanches parurent dans l’œil de bœuf ; tout le monde voulut en avoir, et les dames qui étaient là donnèrent les rubans qu’elles portaient
despotime ministériel. Hélas! ils espéraient comme nous qu’une Assemblée nationale ferait quelque chose pour le bonheur de la France ; et s’ils profitèrent de l’impulsion générale donnée à toutes les parties de l’administration, pour demander aussi quelques changemens dans leur régime , on ne pourrait pas trop les en blâmer, puisqu’une des choses qui choquait le plus à Versailles , c’était la rigueur du service des gardes du corps , la modicité de leurs appointemens, et le despotisme de leurs cbeis.
(i) La reine ne porte à son cou que le portrait de ses cnfans.
■ ( Notes de Rivarol. )
2ÔO MÉMOIRES DE R1VAROÜ1 *"
à leurs têtes. Les gardes du corps avaient leurs cocardes uniformes; ainsi ils n’ont pu fouler au* pieds la cocarde nationale qu’ils n’ont prise que le 6 octobre. Il est vrai qu’on ne les a accusés de ce crime national que quatre jours après ; Paris n’avait pas encore eu le temps d’y songer. On a observé aussi que l’Assemblée nationale elle-même > n’avait commencé à parler de ce repas que le 5' octobre. Les gardesdu corps, loin d’outrager personne , prirent au contraire, vers la fin du repas, une résolution bien respectable; ce fut de nourrir les pauvres de Versailles , le reste de la semaine. Quelle apparence , en effet , que deux cent quarante gentilshommes se fussent portés à des excès puérils contre une cocarde , en présence de trois mille spectateurs? Mais l’accusation a été suffisamment démentie par tout le monde ; et si nous nous y sommes arrêtés , c’est à cause des suites affreuses dont elle a été la cause. Quant au projet d’enlever leroi pour le conduire à Metz,donton accuseaussi les gardes du corps, c’est une idée que les Parisiens n’ont eue que vers le 12 octobre , lorsqu’ en réfléchissant sur tous les crimes de leurs expéditions contre leur roi , ils ont senti que le prétendu mépris de la cocarde nationale ne suffisait pas pour les justifier, et qu’il fallait donner un tout autre motif au massacre des gardes et à la captivité de Louis XVI.
Tel fut ce repas si funeste au roi et à ses gardes ; cette joie, ces chants furent comme les derniers
» MÉMOIRES DE R1VAHOI*.
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éclairs du caractère des Français , qui n’a pas reparu depuis. Ils furent ce jour-là ce qu’ils avaient toujours été, "aluns pour les daines et entUousiasles de leur prince :.y a-t-il lu de quoi être massacré (i) ?
Nous avons assez fait sentir dans le cours de ce récit la tournure qu’on donna bientôt à ce repas dans Paris et dans l’Assemblée nationale. Mais il faut toujours observer que ce ne fut que quatre jours après ce festin militaire qu’on en parla dans l’Assemblée. On s’y occupait, à cette époque , des moyens de forcer le roi à accepter purement et simplement les articles, de la constitution qui étaient déjà décrétés , et toute la déclaration des droits de l’homme que sa majesté n’avait pas encore signée. M. Mounier, président de l’Assem-» blée , se rendit auprès du roi le 2 octobre, et lui présenta les articles. Sa majesté , qui ne devait pas avoir oublié le sort de ses observations sur
(1) M. Mounier et quelques honnêtes gens ont prétendu que ce repas était une imprudence dans les conjonctures où était le roi; mais , sans compter que les gardes du corps sont dans l’usage de donner un dîner aux régimens qui arrivent dans le* lieux où ils se trouvent eux-mêmes, et que c’était une politesse dont ils ne pouvaient se dispenser avec les officiers de la garde bourgeoise , qui les avaient invités la veille à la bénédiction de leurs drapeaux ; je dis que , dans ces conjonctures , les officiers et les domestiques du roi ne pouvaient faire une action innocente. On les épiait, et on avait besoin qu’ils fissent, je ne dis pas une faute , mais quelque chose.
( Note de Rivarol, )
les arrêtes du 4 août, répondit qu’elle ferait bientôt connaître ses intentions à l’Assemblée; et pourtant elle ne les lit connaître que trois jours après , soit que les ministres qui dirigeaient ce prince , voyant qu’il allait signer sa propre exclusion de la souveraineté, trompassent l’Assemblée et voulussent lui dérober le roi en se réfugiant avec lui dans une ville fidèle; soit qu’ils trompassent le roi luimême, en l’induisant à un retard ou même à un refus d’acceptation pure et simple , qui pouvait lui coûter la vie.
C’est pendant ces trois jours que la faction d’Orléans semait, à force d’or , la disette au milieu de l’abondance , et préparait une insurrection dans les faubourgs, dans les halles et dans les districts, Lanouvelle du repas des gardes du corps vint donner un but à ces mouvemens intestins. « Quelle » orgie indécente ! s’écriait-on , la cocarde natio- >> nale foulée aux pieds ! l’Assemblée maudite et » menacée ! allons punir tant de blasphèmes ;#en- » geons la nation et enlevons le roi aux ennemis » de la patrie. » Ces murmures et ces cris n’auraient pourtant produit que d’autres cris et d’autres murmures , si la faction d’Orléans n’eût ramassé trois ou quatre cents poissardes , et quelques forts de la halle habillés comme elles , et mêlées à des espèces de sauvages portant de longues barbes , des bonnets pointus , des piques , des bâtons ferrés et d’autres armes bicarrés ; hom- .mes étranges qu’on voyait pour la première fois à
Paris; et qui parurent et disparurent avec cette dernière tempête ( 1 ).
La troupe des assassins , hommes , femmes , et sauvages , s’empara , le 5 octobre , à sept heures du matin , de l’hôtel-de-ville , et le pilla. Le bruit de cette expédition ameuta le peuple ; des flots d’ouvriers arrivèrent des faubourgs ; on battit la générale ; les districts fournirent quelques bataillons; la place de Grève fut bientôt investie , et on reprit l'hôtel-dç-ville , mais sans faire aucun mal aux brigands, sans les chasser ; au contraire, les vainqueurs se mêlaient aux vaincus, et d’heure en
(1) On désigne toujours par le nom de poissardes les femmes qui sont allées de Paris à Versailles. C’est un malheur pour celles qui débitent les poissons et les fruits dans les rues et dans les halles ; la vérité veut qu’on dise que , loin de se mêler aux fausses poissardes qui vinrent pour les recruter et les mener a Versailles , elles demandèrent main-forte au corps-dc-garde de la pointe Saint-Eustache , pour les repousser; et dès que le roi fut amené aux Tuileries , elles y allèrent en députation le 7 octobre au matin , et présentèrent une requête au roi et à la reine , pour demander justice de l’horrible calomnie qui les rendait complices de la violence faite la veille à leurs majestés.
On a cru reconnaître parmi les créatures qui ont conduit les brigands, les hommes habillés en femmes et les gardes nationales à Versailles; on a ern , dis-je, reconnaître tout ce que les boues des faubourgs Saint-Antoiae et Saint-Marcel , tout ee que les galetas et le» égouts de la rue Saint-Honoré peuvent vomir de plus vil , de plus obscur et de plus crapuleux. L’Assemblée nationale les a toujours appelées citoyennes , et Kl. de Mirabeau leur a marqué en tout temps la plus profonde estime.
• ( Note de Rivaroty
MÉMOIRES DE RIVXROL.
heure la place de Grève se remplissait de gardes nationales qui fondaient de tous les districts, de tous les quartiers et de toutes les rues. Vers midi parut le commandant lui-même. Le peuple lui cria, d’une voix féroce, qu’il fallait aller à Versailles chercher le roi et la famille royale ;et, comme ce commandant hésitait, on le menaça du fatal réverbère. Pâle, éperdu, sans énergie, et sans dessein bien déterminé , il flottait sur son cheval au milieu de cette foule immense qui prenait son irrésolution pour un refus, et le pressait de toutes parts. M. de la Fayette voulait bien sans doute que le roi fût amené dans Paris , mais il craignait une expédition entreprise par tant de bêtes furieuses. Il expiait la faiblesse qu’il eut de ne pas s’exposer à la mort , dès le commencement, pour sauver la vie à MM. Foulon et Berthier : car , ou il aurait succombé héroïquement, ou il eût à jamais enchaîné la férocité du peuple. Mais pour avoir molli, il donna le secret de sa faiblesse, et le peuple n’a cessé depuis d’en abuser. Enfin , vers les deux heures , la garde nationale fut absolument maîtresse de la place de Grève ; il y eut alors près de dix-huit mille hommes armés. Le marquis de la Fayette monta à l’hôtel-dc-ville , et demanda un ordre de la commune pour aller à Versailles avec toute la milice nationale. Sans doute qu’un autre à sa place eût fait délibérer la commune sur les moyens de dissiper le peuple; ce qui ^ait facile , puisque son armée était mai-
MÉMOIRES DE l'.IVAROL. 2 65
tresse de la Grève ; et si cette armée n’eût pas obéi , n’était-ce pas une belle occasion de renoncer au commandement de cette milice indisciplinée ? Mais soit faiblesse , soit ambition , M. de la la Fayette sollicita l’ordre pour Versailles. Vingt membres , au lieu de trois cents, composaient en ce moment la commune de Paris : ils donnèrent à M. de la Fayette la délibération suivante : « Vu ou entendu la volonté du peuple , il est ciir » joint au commandant général de se rendre à » Versailles. » Muni de la cédule de ces vingt bourgeois , il partit, vers les quatre heures, à la tète de dix-huit ou vingt mille hommes , et marcha contre son roi.
Il y avait déjà cinq ou six heures que les poisrsardes et les brigands, expulsés de l’hôtel-de-ville , avaient pris la route de Versailles , recrutant des ouvriers et surtout les femmes qu’ils rencontraient en chemin , sans distinction d’âge et de rang. En côtoyant la Seine et la terrasse des Tuileries, ces poissardes rencontrèrent un garde à cheval , et lui crièrent : Tu vas à Versailles ; dis à la reine que nous y serons bientôt pour lui couper le cou. Quelques personnes qui , du haut de la terrasse , entendirent ce propos, décampèrent d’elfroi; chacun fermait ses portes ; les rues se dépeuplaient devant le torrent qui se grossissait en route de tout ce qui se présentait et qui fondit sur Versailles vers trois heures et demie.
A cette heure le roi , qui , dès le matin,, avait
266 mémoires de bivaroi. ^
donne sa réponse sur les articles de la constitution , et sur la déclaration des droits de l’homme chassait paisiblement à Meudon : et cependant le marquis de la Fayette s'ébranlait avec son armée patriotique pour l’enlever ; les poissardes et les. assassins étaient déjà aux grilles de son château ; l’Assemblée nationale lui cherchait des torts, et lui préparait des affronts ; Paris attendait Févénement avec cette curiosité barbare qui est son sentiment habituel.
Telle était la situation de ce malheureux prince: dans le même jour, et à la même heure, l’armée patriotique en voulait à sa liberté ; les poissardes et les brigands à sa femme; et l’Assemblée nationale à sa couronne.
La séance de l’Assemblée nationale tenait encore : elle avait commencé le matin par la lecture de la réponse du roi. Ce prince accédait à tous les articles constitutionnels qu’on lui avait présentés; mais à condition que le pouvoir exécutif aurait un plein et entier effet entre ses mains (j) .C’est comme
(i) Le morceau satirique que nous insérons ici, sans en excuser toutes les intentions , a pour but de faire sentir quelle était alors la nullité de ce pouvoir.
« Très-peu de souverains en Europe sont dans le sens delà révolution ; d’abord l’empereur n’y est point du tout , et travaille visiblement à garantir ses états du charme d’une révolution ; il a même l’air de protéger les petits princes chez lesquels notre propagande a semé les principes. Le roi de Prusse , despote comme un général d’armée doit l’être , est presque entièrement
s’il eût dit : A condition d&tre le parfait et seul serviteur de V A ssembléenationale. On nesait qu’admirer le plus, ou des ministres qui dictèrent cette
dégoûté de se mêler des affaires d’autrui, .et en a trop chez lui. Tout le Nord ne sait ce que c’est que la liberté ; l’Angleterre s’abuse sur celle dont elle croit jouir, et traite la nôtre de folie. Tout le Midi est garrotté de manière à ne pas bouger; heureusement cette communauté de principes absolument étrangers à la grande déclaration des droits de l’homme est fort désunie , et ne peut rien entreprendre contre nous ; il faut donc attendre impatiemment que la force d’opinion et d’énergie que nous allons recevoir incessamment de la perfection de notre liberté, convertisse tout ce monde-là.
» Voilà pour le dehors; voici pour le dedans.
» Nous pensions avoir remédié à tous les inconvéniens possibles en plaçant un nombre compétent de nos évangélistes ou apôtres dans chacune des quarante-quatre mille puissances municipales du royaume; notre influence avait été ainsi manipulée avec un art infini; mais, il faut le dire, la curiosité de nos frères commence à paraître suspecte au directoire ; ne serait-il pas convenable d’effrayer les réfractaires à nos fonctions inquisitoriales par quelque moyen pareil à ceux employés dans la capitale par nos maîtres? Le clergé résiste-t-il à Camus : il le fait jurer. Le club monarchique déplaît-il à Barnavc : il le fait piller. Un guerrier heurte-t-il Lameth : il le fait démeubler. Les ministres du roi ne sont-ils pas obéissans à Menou : il les dénonce et les menace de leur retirer la commission qu’il ne leur a pas donnée. Enfin les religieuses s’en veulent-elles tenir 90 régime antique : elles sont fouettées par les dames de la nation ou de la halle.
» Que les détracteurs de notre constitution osent encore nous dire qu’il n’existe point de pouvoir exécutif ! Eh ! d’où naissent les punitions des délits dont je viens de vous faire l’é-
réponse au roi , ou de l’Assemblée qui en fut mécontente. On se plaignit -vivement de ce que le roi semblait mettre des clauses et des restrictions à son obéissance ; on observa qu’il donnait son accession et non son acceptation. Les uns voulaient qu’on forçât le hionarque à venir dans l’Assemblée pour jurer l’observation des articles : d’autres, plus conse'qucns , soutenaient que l’Assemblée n’avait pas besoin du monarque pour constituer la France. Enfin, un des plus factieux, nommé Pétion , parla , pour la première fois , du trop fameux repas des gardes du corps. Il dénonça des menaces , des outrages , des cris séditieux , des blasphèmes , des imprécations vomies dans ce festin contre les augustes commis de la nation ; et la cocarde nationale foulée aux pieds .
Un membre , d’une probité embarrassante ,, somma lesieur Pétion d’écrire sa dénonciation :sur quoi M. de Mirabeau se leva et dit, Qu’on déclare seul le roi inviolable , et je dénoncerai aussi ; paroles qui consternèrent la majeure partie de l’Assemblée. M. de Mirabeau, quiseutait l’approche de l’armée parisienne, ne demandait qu’à être poussé; la galerie était nombreuse et violente ; et, si lareine eût été dénoncée , les brigands à leur arrivée, trouvant cette princesse accusée par un mera-
nnmeration , si ce n’est d’autant de pouvoirs exécutifs trèsréels ? ( Actes des apôtres. )
( Note des éditeurs. )
MÉMOIRES DE RIVAROÏ.. 26g
bre de l’ Assemblée legislative, auraient cru légitime l'assassinat qui n’était encore que payé. Heureusement M. Mounier, qui présidait l’Assemblée , répondit qu’il ne souffrirait pas qu’on interrompît l’ordre du jour , ni qu’on se permît rien d’étranger à la réponse du roi : prudente mesure qui, pour cette matinée du moins, réduisit M. de Mirabeau à la seule intention du crime.
Cependant quelques députés avertirent M. Mounier qu’une armée de vingt ou trente mille hommes arrivait de Paris. Cette nouvelle s’étant aussitôt répandue dans l’Assemblée, on décida que le président se rendrait chez le roi avec une députation pour obtenir de sa majesté une acceptation pure et simple des dix-neuf articles de la constitution. Il était trois heures et demie; et on allait clore la séance, lorsque la troupe des brigands et des poissardes arriva.
Le roi , qui avait été averti , quitta brusquement la chasse , et vint à Versailles où il précéda d’un quart d’heure l’arrivée des assassins. Le prince de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, demanda à sa majesté si elle avait quelques ordres à donner ; le roi répondit en riant : Eh quoi ! pour des femmes ! vous vous moquez. Cependant la phalange des poissardes , des brigands et des ouvriers parut tout-à-coup dans l’avenue de Paris : ils traînaient avec eux cinq pièces de canon. Il fallut bien alors faire vite avancer quelques dragons pour aller à la rencontre de cette
27O MÉMOIRES DE RIVÀROt.
bande, et l’arrêter dans l’avenue; à quoi les officiers tâchèrent de parvenir ; mais les soldats les laissèrent passer.
Après avoir surmonte ce léger obstacle, les poissardes se présentèrent à l’Assemblée nationale, et voulurent forcer les gardes. Il fut résolu , à la majorité des voix , de leur permettre l’entrée de la salle, et il en entra un grand nombre qui se placèrent sur les bancs, pêle-mêle avec les députés. Deux hommes étaient à leur tête : l’un d’eux prit la parole, et dit : « Qu’ils étaient venus à Ver- » sailles pour avoir du pain et de l’argent, et en » même temps pour faire punir les gardes du corps » qui avaient insulté la cocarde patriotique: qu’ils » avaient , en bons patriotes , arraché toutes les » cocardes noires et blanches qui s’étaient présen- » tées à leurs yeux dans Paris et sur la route. » Et en même temps cet homme en tira une de sa poche , en disant qu’il voulait avoir le plaisir de la déchirer en présence de l'Assemblée ; ce qu’il fit. Son compagnon ajouta: « Nous forcerons bien » tout le monde à prendre la cocarde patriotique. » Ces expressions ayant excité quelques murmures, il reprit : «Eh quoi ! ne sommes-nous pas tous » frères ? » Le président lui répondit avec ménagement : « Que l’Assemblée ne pouvait nier cette » fraternité; mais qu’elle murmurait de ce qu’il » avait parlé de forcer quelqu’un à prendre la co- » carde nationale. » En quoi il me semble que ce brigand, avec son grossier et féroce instinct, rai-
sonnait plus conséquemment que M. Mounier, president de l’Assemblée : le roi ayant été forcé luimême d’arborer la cocarde patriotique , et la souveraineté active étant reconnue dans le peuple par l’Assemblée nationale, il est certain qu'il n’est personne que ce peuple ne puisse et ne doive forcer à porter cette cocarde (i). Ici l’Assemblée nationale apprenait , par l’état d’anéantissement où elle se trouvait en présence de quelques poissardes, combien elle avait été imprudente et malintentionnée tout ensemble , quand elle avait excité la populace et consacré ses révoltes. Où pouvaitelle, en ce moment, tourner les yeux pour demander assistance dans la dissolution de toutes les forces publiques? Fallait-il qu’elle invoquât l’autorité royale , qui était elle-même alors un objet de pitié?
Le dialogue du brigand et du président de l’Assemblée fut interrompu par les cris des poissardes qui, se dressant sur les bancs, demandèrent toutes à la fois du pain pour elles et pour Paris. Le président répondit : « Que l’Assemblée ne conce- » vait pas qu’après tant de décrets il y eût si peu » de grains; qu’on allait encore en faire d’autres,
» et que les citoyennes n’avaient qu’à s’en aller en .
(i)Une lettre fort intéressante de M. Servan , imprimée dans les Actes des apôtres , et que nous renvoyons aux éclaircissemens (M) , offre un autre exemple de cette domination violente d’une populace égarée.
( Note des éditeurs. )
272 MÉMOIRES ÜE RIVAROL.
» paix. » Cette re'ponse ne les satisfit pas ; et sans doute que le pre'sident en eut fait une autre, s’il avait su que Paris n’avait jamais manqué de farines, et que les poissardes étaient arrivées à Versailles suivies de plusieurs chariots remplis de pain , de viandes et d’fau-de-vie. Elles dirent donc au président , Cela ne suffit point , mais sans s’expliquer davantage ; et bientôt après , se mêlant aux délibérations des honorables membres, elles criaient à l’un , parle donc , député' ; et à l’autre, tais-toi, député (1). Le canon qui grondait dans l’avenue soutenait leurs apostrophes, et tout pâlissait
(1) « Plutôt par mauvaise habitude que par hauteur , il n’est que trop d’usage parmi les gens aisés du tiers-état de tutoyer ceux de métier , surtout leurs barbiers-perruquiers , et de se permettre l’indécente générosité de les traiter de B.... et de J... F... ; le mien , pour une légère égratignure , vient de m’en corriger à l’instant. Me tenant par le cou, et son rasoir sous ma tète, Conviens , me dit-il , des droits de V homme ; que nous sommes tous égaux ; qu’il n’y a plus ni ordre , ni état, ni titre, ni distinction; la peur prouve que tu es plus F.... que moi ,
Et que tu n’es rien qu’un sot , un poltron ;
— Oui , monseigneur, oui, vous avez raison.
Je suis un sot , la chose est par trop claire :
Votre rasoir me prouve cette affaire.
Mon barbier m’a si bien fait entendre raison que nous sommes amiablement convenus de nous tutoyer réciproquement , d’abroger toute étiquette des reinerciemens , coups de chapeaux ou de bonnets , du haut ou bas du pavé , de dire monsieur , en nous parlant, de madame ou de mademoiselle , en parlant de nos femmes ou filles , de ne plus faire apprendre à
MÉMOIRES DE R 1 VAROL. 27?
devant elles , excepte le seul comte de Mirabeau, qui leur demanda de quel droit elles venaient imposer des lois à l’Assemblée nationale. Et, chose ctonnante ! ces poissardes, si terribles à ceux qui tremblaient devant elles , souriaient à celui qui les gourmandait ainsi. Telle est , et telle a toujours été , dans cette révolution , la profonde sagesse de M. de Mirabeau : il n’est point de parti où il n'ait eu des intelligences , et qui n’ait compté sur lui. Nous l’avons vu parler pour le veto absolu, dans un temps où ce seul mot conduisait à la mort , et le Palais-Royal n’en était pas moins sur de son âme : ici nous le voyons impunément affronter les poissardes , qui ne peuvent le regarder sans rire; dans peu, nous le verrons chercher à propos et devant témoins, une querelle au duc d’Orléans. C’est ainsi que, trafiquant sans cesse de sa personne, faisant et rompant ses mar-
lire à nos enfans dans la Civilité puérile et honnête , et à écrire des lettres d’après le Secrétoire de la cour.
Cette leçon de mon barbier et mon pacte avec lui me semblent devoir mériter de l’Assemblée nationale un décret exprès et formel , qui ordonne le tutoiement général et absolu entre tons et un chacun , de tout état et de tout âge: il est en usage parmi les habitans de la campagne et le peuple des vUJes; il sera adopté très-volontiers dans la société , dans la meilleure compagnie, même à la cour, surtout entre amans et maîtresses, à qui il sauvera tous les inconvéniens d’inadvertance de tête à tête; et an moral il ramènera les époux du bel air au vrai et ancien ton de l’union conjugale, (dotes des apôtres.)
(Note des éditeurs.)
2^4 MÉMOIRES l)E R1VÀR0L;
chés tous les jours , il a par l’universalité de ses intrigues, et la texture de ses perfidies , si bien embarrassé sa renommée , que la foule de nos écrivains ne sait plus à quel parti doit enfin rester la honteuse propriété du nom de Mirabeau.
L’Assemblée nationale se trouvait alors dans une situation honteuse et difficile : elle sentait que la plupart de ses membres étaient dans le secret de l’armée qui allait arriver; on en avait entendu qui disaient : Il faut aller à Paris , ce n’est que là que nous ferons quelque chose. On en voyait d’autres qui soufflaient les poissardes , et leur suggéraient des motions. On peut dire aussi que l’Angleterre avait ses députés dans l’Assemblée ; ce sont eux qui n’ont jamais souffert qu’on parlât de l’état affreux où le traité de commerce avec cette nation nous a réduits, et qui ont fait rejeter le décret en faveur des étoffes nationales (i). Enfin , on était sûr qu’environ trois cents Parisiens armés s’étaient depuis la veille glissés à Versailles , et
(i) Voyez les honteux éloges qu’a toujours faits le sieur Dupont de notre traité de commerce avec l’Angleterre. La chute de nos manufactures, quinze cents vaisseaux de moins dans-le seul port de Bordeaux , Lyon sans ouvrage , etc. , sont autant de démentis qu’il a reçus , mais qui n’ont pas corrigé son obstination. Il a fallu que les Anglais même se moquassent de son ignorance. Lisez l’ouvrage de M. Arthur Young. Tonte l’Europe sait que M. Pitt proposa impérieusement au faible Vergennes ou la guerre ou ce traité de commerce.
( Note de Rivarol. )
MÉMOIRES DE RIYAROL. 2^5
qu’à mesure que les brigands arrivaient, les bourgeois leur criaient des fenêtres : Soyez les bienvenus , messieurs , on vous attendait. Nous dirons ailleurs la cause de ce délire des habitons de Versailles.
Plus une telle situation offrait des difficultés , et plus l’Assemblée nationale devait montrer de courage et de grandeur. Mais elle ne sut que trembler, et sa lâcheté eut tous les effets de la perfidie. Elle confirma son décret sur les dix-neuf articles de la constitution , et arrêta que son président, sui vi d’une députation, irait à l’heure même chez le roi, le sommer d’accepter sans délai les dix-neuf articles; et, afin d’ajouter l’absurdité à l’orgueil , elle voulut que cette députation exigeât de sa majesté une abondance subite pour la ville de Paris: comme si le roi , en signant qu’il n’e'tait plus le roi , et en reconnaissant forcément que tous les hommes sont libres , pouvait conjurer l’orage qui grondait sur sa tête, et approvisionner Paris. Ce n’était pas de constitution qu’il s’agissait en ce moment, et 1 Assemblée nationale savait trop bien que , sous le prétexte du pain , la capitale ne voulait que la présence du roi.
On est étonné que M. Mounier ait accepté une telle députation ; et ce refus manque en effet à la gloire du député de Grenoble. Il avait ce dilemme à faire à l’Assemblée : « Ou l’armée arrive de votre » consentement contre le roi ; ou elle arrivecontre » vous et contre le roi; et dans l’une et l’autre de
» ces suppositions , je dois rester ici ou donner ma » démission. »
Mais ce président crut devoir partir , § ou , pour mieux dire , il partit sans rien croire , et plus près d’une action <jue d’une pensée , ainsi qu’il arrive toujours dans les grands troubles. Les poissardes le voyant sortir avec la députation , l’environnèrent aussitôt , en déclarant qu’elles voulaient l’accompagner chez le roi. Il eut beaucoup de peine à obtenir , à force de prières , quelles n’entreraient chez le roi qu’au nombre de six; la foule n’en courut pas moins après lui pour former son cortège. Écoutons-le lui-même décrivant le spectacle qui s’offrit à ses yeux au sortir de la salle.
u Nous étions à pied , dans la boue, avec une » forte pluie. Une foule considérable d’habitans a de Versailles bordait , de chaque côté , l’avenue n qui conduit au château. Les femmes de Paris » formaient divers attroupemens entremêlées d’un » certain nombre d’hommes, couverts de haillons » pour la plupart , le regard féroce , le geste me- » naçant, poussant d’affreux hurleœens. Iis étaient * armés de quelques fusils , de vieilles piques , de » haches, de bâtons ferrés , ou de grandes gaules, » ayant à l’extrémité des lames d’épées ou des lames » de couteaux. De petits détachemens de gardes » du corps faisaient des patrouilles , et passaient j» au grand galop à travers les cris et les huées. »
Pour bien saisir ce tableau , il faut savoir que
HÉMOIRES DE R1VAROL.
les poissardes et les brigands n’avaieut pa entrer tous dans la salle de l’Assemblée : la plus grosse partie s’était formée en colonne , et avait marché droit au château. Mais une ligne de gardes du corps , rangée en bataille devant la première grille, et un corps de gardes suisses, rangé aussi dans la place d’armes , les avaient arrêtés. L’ordre était de s’opposer seulement à leur passage , mais de ne point tirer. La populace de Versailles, sachant l’ordre , se joignit aux brigands , aux ouvriers des faubourgs Saint-Antoineet Saint-Marcel , et à toute la canaille qui arrivait incessamment de Paris , et serra de plus en plus les avenues du château. Les gardes du corps étaient accablés d’invectives et de menaces , mais on ne tirait pas encore sur eux. Ils n’étaient occupés qu’à défendre leur poste et à rompre les trop grosses masses de brigands qui se formaient de temps à autre, et qui pouvaient forcer l’entrée du château. La milice de Versailles n’était encore que spectatrice, et occupait différens postes, du côté surtout des casernes des anciens gardes françaises.
« Nous avançons , continue M. Mounier ; et » aussitôt une partie des hommes armés de piques, » de haches et de bâtons, s’approchent de nous » pour escorter la députation. L’étrange et nom- » breux cortège dont les députés étaient suivis » est pris pour un attroupement , des gardes du » corps courent au travers ; nous nous dispersons h dans la bouc ; et l’on sent bien quel accès de
3j8 MÉMOIRES DE RIVAROt.
)> rage durent éprouver nos compagnons, qui pen- » saient qu’avec nous ils avaient plus de droits de » se présenter et d’approcher du roi et de la reine.
» Nous nous rallions , et nous avançons ainsi vers » le château. Nous trouvons , rangés sur la place ,
» les gardes du corps, le détachement de dragons,
» le régiment de Flandre, les gardes suisses, les » invalides et la milice bourgeoise de Versailles, a Nous sommes reconnus, reçus avec honneur.
» Nous/traversons les lignes ; l’on eut beaucoup » de peine à empêcher la foule qui nous suivait » de s’introduire avec nous. Au lieu de six femmes » à qui j’avais promis l’entrée du château , il fallut » en admettre douze. »
Il était cinq heures et demie , et le jour sombre et pluvieux allait faire place à la plus affreuse nuit , lorsque le président de l’Assemblée nationale , escorté d^quinze députés et de douze poissardes , entra chez le roi , et lui peignit la prétendue misère de la capitale avec une sensibilité qu’il fallait réserver pour le malheureux prince dont on invoquait si cruellement l’inutile secours. Le roi, qui était en effet le seul objet déplorable en ce moment , répondit de manière à toucher les poissardes mêmes. Le président lui demanda une heure avant la fin de ce même jour, pour un entretien important. C’était l’acceptation pure et simple de la constitution et de la déclaration des droits de l’homme , que ce président voulait absolument arracher à sa majesté. Elle indiqua neuf
MÉMOIRES DB RIVÀROL. 2jg
heures , et passa dans son cabinet pour délibérer avec ses ministres sur le choix des fautes et des malheurs. M. Mounier attendit obstinément jusqu’à dix heures , et reçut enfin de la main du roi cette acceptation pure et simple. On ne peut que gémir sur la situation de Louis XVI, sur les misérables conseils qu’on lui donna , et sur sa docilité à les suivre. Combien de rois ont exposé leur vie à des périls certains pour courir à des honneurs dont ils étaient peu sûrs , et à combien d’affronts inévitables Louis XVI dévouait sa tête , sans être pour cela plus certain de la sauver ! Mais quelle perfide et lâche conduite que celle d’une assemblée législative qui profite de l’arrivée d’une foule de brigands et de l’approche d’une armée , pour forcer un prince abandonné de tout le monde à signer lui-même l’anéantissement de sa couronne, à l'instant même où d’autres vont lui demander la vie ! Et M. Mounier, comment pourrat-il jamais se disculper de son étrange persévérance à solliciter cette signature , depuis cinq heures et demie jusqu’à dix ? Il alléguera peut-être l’espoir où il était que l’acceptation pure et simple du roi calmerait tout. Mais c’est précisément là sa faute ; et il n’est guère possible d’absoudre un homme qui a une idée si fausse , et qui l’a eue si long-temps. Quoi ! l’adhésion du roi à un article constitutionnel , dont si peu de Français ont encore une idée claire, aurait pu dissiper tout-àcoup l’armée, les brigands, les poissardes , les
joogle
Dit
MÉMOIRES DE IUVAROL.
mauvaises intentions des députés et les complots des conspirateurs! Par quel prestige M. Mounier conçut-il cet espoir insensé ? Au reste, on lui dessilla bientôt les yeux; car à peine il entra dans la salle, triomphant et annonçant l’acceptation pure et simple du roi , que la populace lui cria de tous côtés : Cela est-il donc bien avantageux , et nous fera-t-il avoir du pain? Il fut obligé de dii'e non; et cet honnête homme resta avec le regret d’avoir servi, contre la voix de sa conscience , les fureurs de la démagogie par l’extinction de la royauté , sans avoir pu écarter celles de la faction d’Orléaus ; et cependant il avait consumé, loin de son poste de président, cinq heures précieuses, abandonnant l'Assemblée nationale aux poissardes et aux Mirabeau , et perdant l’occasion de s’opposer , comme chef de l’Assemblée, aux crimes et aux malheurs dont la place d’armes fut le théâtre pendant sa fatale absence. Car, ou ce président eût forcé l’Assemblée à déclarer les brigands et les ouvriers armés ennemis de la patrie , s’ils s’obstinaient à vouloir forcer et violer le séjour du prince , ou il aurait enfin mis l’Assemblée dans la nécessité de se dévoiler elle-même par un refus, et de se reconnaître complice des brigands. Il ne fallait pour cela que du courage , et cette présence d’esprit , toujours si absente dans les grandes occasions.
Mais je dois dire ce qui se passa dans la salle de l’Assemblée , dans les avenues et dans les cours
. MÉMOIRES DE RIVAJtOL. * 28 1
du château pendant que M. Mounier temporisait dans l’antichambre du roi , et jusqu’à l’arrivée de l’armée patriotique , sous les étendards de M. de la Fayette.
Les poissardes qui avaient suivi M. Mounier chez le roi revinrent à l’heure même avec de bonnés paroles; mais leurs nombreuses compagnes qui les attendaient les reçurent fort mal , les mena-
cèrent de les pendre au réverbère , en les accusant de s’être laissé gagner, et les contraignirent de remonter au château pour obtenir que le roi signât sa promesse. Elles reviennent en elfet , et sont introduites. M. de Saint-Priest, ministre de Paris, leur parle, adoucit et console ces respectables citoyennes, leuV explique en détail tous les soins que le roi s’était donnés pour l’approvisionnement de Paris ; car le roi et les ministres étaient toujours dupes des famines artificielles de la capitale. Enfin , M. de Saint-Px’iest finit par leur remettre un billet signé de la main de sa majesté, et propre à calmer leur troupe auguste. C’est à cette occasion que le bruit se répandit que ce ministre avait dit au’x poissardes : « Autrefois vous n’aviez qu’un roi , et ne » manquiez pas de pain ; aujourd’hui que vous » avez douze cents rois , c’est à eux qu’il faut en » demander. » Comme c’était le jour de la faiblesse , de la lâcheté , des sottises et des perfidies, ce propos juste et courageux était une grande dissonance. Aussi M. de Mirabeau se hâta-t-il de le relever etd'en faire, deux jours après, un motif de
dénonciation contre ce ministre , s’assurant qu’il * se réduirait au danger de soutenir son dire plutôt qu’à la honte de le nier. M. de Saint-Priest confondit la malice de M. de Mirabeau, et nia le propos. On vit clairement alors que M. de Mirabeau n’a plus d’avantage dès qu’on combat avec ses armes. Un ministre ferme eût été perdu.
11 serait difficile de peindre ce qui se passa dans l’Assemblée nationale depuis le départ du président jusqu’à son retour. La salle se remplissait successivement d’hommes et de femmes qui arrivaient de Paris; les députés étaient comme perdus dans cette foule immense. A travers mille voix confuses , on distinguait à peine les cris de ceux qui demandaient la suppression des gardes du corps , le renvoi du régiment de Flandre, et la destruction des parlemens. L’Assemblée décréta quelque chose sur les grains ; mais on la fit taire, et on demanda un grand rabais dans le prix du pain , de la viande et des chandelles.
Le lecteur se figure sans doute que les représentons étaient humiliés ou indignés du rôle qu’ils jouaient au milieu de cette vile canaille ; on pourra croire que ces augustes législateurs gémissaient de l’état où se trouvait le roi : car on entendait déjà les coups de fusils , et on ne pouvait douter du massacre des gardes du corps : mais il n’en est rien. Tous les députés dont on pouvait distinguer les visages étaient d’une joie remarquable; ils se mêlaient avec ravissement aux pois-
sardes , et leur dictaient des phrases. Le colonel du régiment de Flandre , le marquis de Lusignan, qui , le jour du fameux dîner , était en habit uniforme , se trouvait en habit de cérémonie le jour du combat , et ne quitta pas la salle : son régiment refusait en ce moment de repousser les brigands et de défendre le roi. On remarqua surtout la conduite de M. de Mirabeau : sûr du régiment de Flandre, des dragons, de la milice de Versailles et de l’armée , qu’on attendait Jd’heure en heure , ce député osa sortir de la salle , et se montrer dans l’avenue de Paris. Il joignait à l’habit noir et à la longue chevelure , costume du tiersétat, un grand sabre nu qu’il portait sous le bras. On le vit en cet équipage s’essayer peu à peu dans l’avenue, marcher à pas comptés vers la place d’armes , et , plus aidé de sa figure que de son sabre, étonner les premiers brigands qui l’envisagèrent. On ne sait jusqu’où cet honorable membre aurait poussé sa marche , s’il n’eût pris l’air glacé des brigands pour un air de résistance ou de menace. Le malheur de M. de Mirabeau a toujours été de trop partager l’effroi qu’il cause, et de perdre ainsi tous ses avantages. Il rentra donc avec précipitation dans la salle ; mais, un moment après, la réflexion l’emporta sur l’instinct, et il sortit encore pour voir, comme il le dit lui-même, où en était le vaisseau de la chose publique. Mais le bruit des premiers coups de fusils le fit renoncer à cette entreprise , et ce bon patriote rentra dans la salle
MEMOIRES DE JUVAKOL.
pour n’en plus sortir. Il est du petit nôtnbre qui ne déserta point dans cette nuit fatale, et nous devons le dire.
On voyait aussi les émissaires et les courriers de M. le duc d’Orléans ,• qui allaient de la place d’armes à l’Assemblée , et de l’Assemblée vers Paris. Ce prince les envoyait de Passy où madame de Sillery partageait en ce moment sa sollicitude et ses alarmes. Ces courriers lui rapportaient de minute en minute les nouvelles du château ; et voici en effet ce qui s’y passait.
Les gardes du corps, les Suisses et le régiment de Flandre, ainsi que nous l’avons dit, bordaient le haut de la place d’armes ; ils arrêtaient les progrès et essuyaient les bravades des poissardes , des forts de la halle , habillés en femmes , et de la foule des ouvriers parisiens qui se poussaient toujours contre la grille de la première cour. Les brigands , armés de piques et coiffés de bonnets pointus, se tenaient derrière en corps de réserve j ils étaient destinés à une expédition intérieure , et ne devaient pas se prodiguer sur la place d’armes.
On s’aperçut bientôt de l’intelligence qui réguait entre la milice bourgeoise de Versailles et les brigands , ainsi que du peu d’espoir qu’il fallait fonder sur les soldats du régiment de Flandre. Il était environ six heures lorsqu’un milicien de Paris , qui était venu avec les poissardes , se jeta sur la ligue des gardes du corps , afin de
pénétrer dans la première cour. Pour ne pas le massacrer, on le laissa percer les rangs jusqu à la gril'e ; niais le marquis de Savonnières , officier des gardes du corps , voyant que ce milicien tâchait de poignarder, à travers la grille, la sentinelle suisse qui refusait de lui ouvrir , poussa son cheval sur lui afin de l’écarter. Aussitôt un soldat de la garde nationale de Versailles fit feu sur M. de Saisonnières , et lui cassa le bras. Ce fut là le signal du massacre. L’officier des gardes du corps alla tomber au milieu de son escadron, qui, fidèle aux ordres du roi, ne songea point à la vengeance et garda ses rangs. Une décharge considérable de coups de fusils fut le prix de cette modération ; quelques gardes du corps et beaucoup de leurs chevaux furent grièvement blesses, et les poissardes et les brigands en hurlèrent de joie. On s’aperçut en même temps que la milice de Versailles , peu contente de cette première action, pointait contre les gardes du corps le canon qui est devant les casernes des anciens gardes françaises. Le roi , instruit du sort de ces malheureux gardes , leur fait ordonner de se retirer à leur hôtel , croyant que leur retraite calmerait le peuple. Ils se forment bientôt en colonne et quittent la place d’armes; mais la milice de Versailles les charge encore, et tire sur l’extrémité de la colonne ; plusieurs gardes du corps sont blessés , et des pelotons de cette milice les poursuivent jusqu’à leurs écuries , en tirant toujours. Les coups
Dit
a86 MÉMOIRES DE BIVAROL.
partaient de toutes les rues, et les balles sifflaient de tous côtés. Les gardes du corps, dont quelquesuns sont morts de leurs blessures , se retirent en bon ordre sans jamais user de représailles. Il était environ sept heures.
Ici , deux réflexions se présentent. Quoique la garde nationale (i), ou milice bourgeoise de Versailles, ait fait mettre dans plus d'un papier public que les gardes du corps avaient tiré les premiers, ce mensonge n’a pu réussir un seul instant. Trop de témoins avaient vu le contraire; et d’ailleurs on se souvient que le lendemain de l’action il n’y avait pas de bourgeois à Versailles qui ne se vantât d’avoir Hué son garde du corps. Si , quelques jours après , la tardive réflexion est venue leur ouvrir les yeux , non sur la barbarie , mais sur la fausse politique qui les a rendus instrumens et victimes des Parisiens; s’ils ont vu enfin avec quelle stupidité ils avaient eux-mêmes livré le roi , et perdu , peut-être pour jamais, le profitable hon- : 1
(i) Autrefois le mot garde était féminin , soit qu’on parlât de la garde entière ou d’un seul garde. Aujourd’hui il est masculin en parlant des individus , et féminin en parlant de la troupe. Ainsi il faut dire : la garde nationale à Paris est composée de tant àe gardes nationaux. Si on dit encore les gardes françaises, et un garde marine , c’est que ces expressions datent du temps où le mot garde était féminin ; d’où il résulte aujourd’hui le perpétuel mélange des deux genres : car on dit les gardes françaises sontrévoltés , Ct non révoltées ; les gardes marines sont suppri mes, et non supprimées.
( Note de Rivarot. )
MÉMOIRES DE R 1 VAROL. 287
neur de sa présence , ce n était pas une raison pour qu’on leur permit de calomnier ceux qu’ils venaient d’égorger. Il est donc resté pour incontestable que la milice nationale de Versailles a tiré la première sur les gardes du corps , ou pour mieux dire, quelle a tiré seule pendant la soirée du 5 oc -, tobre : il est peu de vérité dans l’histoire aussi bien constatée. Or, comment concevoir qu’une ville fondée , agrandie, entretenue, enrichie par nos rois, peuplée de quatre-vingt mille gens à gages , dont l’existence est absolument attachée au séjour du prince ; comment, dis-je, peut-on concevoir que Versailles ait expulsé le roi à coups de fusil , et servi, à ses propres dépens, les fureurs intéressées de la capitale? On ne se rejettera pas, je pense, .sur le patriotisme; ce mot n’est point du répertoire de Versailles; celte ville sait quelle a tout à gagner aux profusions du gouvernement; c’cst faire de l’aigle, où abordent les dépouilles des campagnes. D’ailleurs, son repentir sur la perte du roi est trop sincère , et le patriotisme n’a pas regret à ses sacrifices , en supposant en effet que la translation du roi à Paris fût un acte de patriotisme. Voici donc comment on peutexpliquer la folle et barbare conduite de Versailles. Ce n’a été qu’une erreur et un faux calcul de l’intérêt. L’effroi de la banqueroute avait glacé tous les esprits. Il passait pour constant parmi les nombreux valets de Versailles, que le roi était un être usé , un vieux mot , un signe sans valeur ; qu’il n’y avait plus que la nation ,
c’est-à-dire, une nouveauté, qui pût rajeunir l’état , sauver la dette, et payer Versailles. Ce bruit avait prévalu, et s’était fortifié de l’idée que, sans Paris, l’Assemblée nationale ne pouvait rien. Il (al- 1 lait donc plaire à la capitale. Le roi était, mal conseillé ; il fallait donc , pour son bien particulier , et pour le bien général , exterminer sa cour , lui donner une garde parisienne, et L’abandonner aux seules impulsions de l’Assemblée nationale. Mais Versailles entendait seulement que Paris dût laisser une garde au roi , et non qu’il dût l’enlever à jamais. Telle est la solution du problème qu’offrentd’un côté l’inhumaine conduite, et de l’autre le repentir des bourgeois de Versailles ; repentir auquel le départ de l’Assemblée nationale a depuis donné tant d’énergie, et qui s'accroît encore tous les jours , dans le délaissement et la misère où les a plongés leur folie.
L’ordre si souvent répété aux gardes du corps de ne pas tirer sur les citoyens , et de se laisser égorger sans résistance , est l’objet de notre seconde réflexion. Quoi ! des poissardes et des brigands extraits de la lie parisienne sont des citoyens qu’il faut épargner ; des sujets qui méritent toute la tendresse du roi qu’ils viennent égorger! et six cents militaires pleins d’honneur, et prêts à verser tout leur sang pour ce même roi , ne sont que des automates dont il faut enchaîner la valeur , ou dévouer les têtes à une mort obscure et certaine ! La postérité jugera par-là de quels
hommes le roi était entouré. Cette défense est la plus grande faute de Louis X\ I , si parmi tant de malheurs on peut remarquer des fautes: car ce conseil était non-seulement inhumain, il était encore plus impolitique. On n’avait qu’à parler : ces six cents gardes du corps auraient conduit les brigands à coups de plat de sabre jusqu’à Paris , sans qu’il fût besoin de recourir aux Suisses ou au régiment de Flandre , et malgré la milice de Versailles. Mais, dans toute la révolution , et pendant cette journée surtout, un conseil courageux ne tomba dans l’esprit de personne; on craignait, en se défendant, d’irriter la milice de Versailles: on craignait toujours. Si l’un des ministres proposait en tremblant quelque lâcheté , un autre l’écoutait en frémissant , un troisième l’inspirait au roi en balbutiant. Le plus vigoureux projet auquel on s’arrêta , ce fut la fuite. Maisde roi ne voulut pas fuir. On proposa du moins de faire partir la reine et M. le dauphin ; on fit même approcher des voitures ; mais les bourgeois de Versailles coupèrent les traits des chevaux , brisèrent les roues , et se mirent à crier que le roi voulait s'enfuir à Metz (1). Toute retraite fut désormais impossible; et quand même ce moyen eût été praticable, le courage delà reine
(1) C’est l’origine de toutes les fables et de toutes les prétendues conspirations dont on a fait tant de bruit , au sujet de l'enlèvement du roi. C’est là le fond de toutes les poursuites du crime de lèse-nation.
( Note de Riva roi. )
MÉMOIRES DE IUVAKOL.
L’eût rendu inutile. Elle de'clara hautement qu’elle ne quitterait jamais le roi, et qu’elle mourrait avec lui. Quelques personnes instruites prétendent que si celte princesse était partie , elle n’eût jamais échappé aux assassins dont toutes les rues qui aboutissent au château étaient suffisamment garnies.
Nous avons dit que, vers les sept heures, le roi , entendant les coups de feu , et ne pouvant douter du malheur de ses gardes , leur avait fait ordonner de se retirer : on a vu combien , sans jamais se défendre, ils avaient été maltraités dans leur retraite. A huit heures et demie ,1e roi, apprenant avec certitude que vingt mille Parisiens armés étaient en marche, et venaient fondre sur Versailles , redemanda ses gardes du corps. Une partie seulement reçut l’ordre , et vint se ranger en bataille dans la cour royale. Les auti’es, étant avertis plus tard , ne se rendirent que par petites divisions; on faisait feu sur eux dans toutes les rues ; et partout où ils se présentaient ils étaient poursuivis comme des bêtes féroces. Il y en eut quelques-uns de tués , et un plus grand nombre de blessés en cette occasion . A peine étaientils rangés devant la grille de la cour royale , que le roi , toujours irrésolu et toujours malheureux dans ses résolutions, leur fit dire de se replier sur la terrasse de l’orangerie. De sorte que , cette fois , le château qu’ils étaient venus défendre les défendit eux-mêmes en les séparant des brigands de
Paris et des bourgeois de Versailles. Peu de temps après, sa majesté les envoya à Rambouillet , sous la conduite du duc de Guiche , afin de les dérober à la fureur de la milice parisienne qui arrivait pour les égorger. Il ne resta dans le château que la garde de service ; et c’est elle qui, le lendemain , fut en partie massacrée , et en partie traînée à Paris, ainsi que nous allons voir.
Vers dix heures, un aide-de-camp de M. de la Fayette vint annoncer son arrivée prochaine à la tête de l’armée nationale de Paris. Le trouble des ministres redoubla. On savait que lemarquis de la Fayette était parti par ordre delà populace, et pour faire tout ce que voudrait la populace. La cour était loin de partager l’heureuse confiance d’un général qui marche avec l’intention de faire tout ce que lui ordonnera son armée. On ne savait à quoi se résoudre : la stupeur présidait aux délibérations , et la peur donnait des conseils à la peur. Après tant de faux calculs et de pas en arrière, après tant d’amnisties , ou pour mieux dire, tant d’encouragemens donnés aux révoltés de tout genre; après l’abandon de sa prérogative, et le sacrifice de ses goûts et de ses plaisirs , le roi avait enfin à trembler pour la vie de tout ce qui lui était cher , et il n’avait que sa terreur à opposer au danger.
On sait qu’au milieu de toutes ses magnificences, Louis XIV avait laissé un pont de bois à Sèvres , afin, dit-on, que, dans les momens de crise, cette
y itDIgÜîiedl
• MÉMOIRES 1)E JUVÀROL.
communicatiou entre le séjour des rois et une capitale dangereuse, pût être coupée en un clin d’oeil. Mais c’est en Tain que ce pont choquait de- -» puis un siècle la vue et l’imagination des Français et des étrangers qui venaient admirer les bronzes et les marbres de Versailles ; on oublia, quand le moment fut venu, ou peut-être même on craignit d’user d’une précaution imposée par la crainte au luxe et au despotisme : c’est en effet un des caractères de la peur de s’opposer à ses propres mesures. Le pont de bois sur lequel ont passé les brigands nationaux de toute race , de toute forme et de tout sexe, ne fut point coupé. Je ne fais cette observation minutieuse que pour prouver quelle était en ce moment à Versailles la défection de toutes les idées grandis et petites (i). Qu’on nous dise après cela que les cours sont des foyers de dissimulation , de politique et de machiavélisme ! La cour de France a déployé, de nos jours, une profondeur d’ineptie , d’imprévoyance et de nullité d’autant plus remarquable, qu’il n’y a que des hommes au-dessous du médiocre qui aienj figuré dans la révolution. Je ne cfains point de le
(i) On pourrait alléguer que la plaine de Grenelle conduit à Sèvres, indépendamment du pont de bois; mais outre qu’il vaut mieux , dans les dangers , n’avoir qu’un chemin à défendre, notre observation est faite exprès pour ceux qui ne douant point de la raison suffisante qui entretenait un pont de bois à Sèvres , et ceux-ifc sont le grand nombre.
( Note de Rivprol.)
dire : dans cette révolution si vantée, prince du sang, militaire, député , philosophe, peuple, tout a été mauvais, jusqu’aux assassins. Telle est la différence entre la corruption et la barbarie. L’une est plus féconde en vices et l’autre en crimes. La corruption énerve tellement les hommes, qu’elle est souvent réduite à employer la barbarie pour l’exécution de sesdesseins. M. delà Fayette et tous les héros parisiens ont beaucoup moins servile peuple qu’ils ne lui ont échappé. Les députésles plus insignes, tels que les Le Chapelier et les Mirabeau , étaient entrés aux états-généraux extrêmement affaiblis par le mépris public , et devaient craindre que le roi ne s’honorât de leur châtiment. Les philosophes du Palais-Royal étaient à la vérité des malfaiteurs ; mais les assassins gagés se sont trouvés des raisonneurs qui ont distingué entre la reine et le roi (i). Enfin , le duc d’Orléans s’est jugé lui-même indigne de tous les crimes qu’il payait, et s’est enfui, renonçant au prix à cause de la dépense, et
(ï) Dans une taverne de Sèvres , quatre assassins habillés en femmes, s’étant arrêtés pourboire le jour de l’expédition, l’un d’eux disait aux autres : Ma foi ! je ne peux me résoudre à le tuer, lui , cela n’est pas juste ; mais pour elle , volontiers. Son voisin lui répondit : Sauve qui peut , il faudra voir quand nous y serons. L’homme qui entendit ce propos l’a répété inutilement dans Paris. Le comité des recherches a méprisé ces petits détails , pour s’occuper des grandes entreprises des criminels de lèse-nation.
( Note de Rivarol. )
Die
MÉMOIRES DK KIVAUOL.
incitant conjuration à bas , selon sa propre expression. Nous verrons pourtant qu'il n’a déserté qu’au moment où il fallait que l’Assemblée nationale et Paris optassent entre Louis XVI et lui. Il * cédait aux événeiuens, et une erreur de l’avarice le consolait des faux pas de l’ambition..
Le roi , n’ayant plus une épée à opposer à l’armée de M. de la Fayette, voulut du moins se couvrir de l’inviolabilité des représentais de la nation , et fit savoir au président combien il désirait de le voir au château avec le plus grand nombre de députés qu’il pourrait amener. M. Mounier était depuis peu, comme nous l’avons dit , rentré dans la salle avec la constitution et la déclaration signées de la main de sa majesté, et nous avons vu comment il avait été reçu. La salle, pleine à cette heure-là de poissardes , de crocheteurs , de forts de la halle et de quelques députés, offrait, comme le dit M. de Mirabeau , un majestueux assemblage; mais il n’y avait plus d’ Assemblée. Le président fit prier les officiers municipaux de Ver- , sailles , de rappeler au son du tambour et de rue en rue les représentans de la nation. Pendant qu ils arrivaient successivement, la populace qui siégeait dans la salle se plaignit de n’avoir rien mangé de tout le jour. M. Mounier ne savait com-L ment nourrir, sans pain ou sans miracle , cette multitude affamée , au milieu d’une nuit déjà fort avancée ; il ignorait que le duc d’Orléans était pour les brigands une véritable providence : des
MÉMOIRES DE RIVAROL. 2q5
vins , des viandes et des liqueurs entrèrent subitement par toutes les portes de la salle ; et les députés de la nation assistèrent au banquet du peuple-roi.
On fut enGn averti de l’arrivée du marquis de la Fayette entre onze heures et minuit. M. Mou nier pria un député d'aller à sa rencontre , afin de lui faire connaître l’acceptation pure et simple du roi , et d’en instruire l’armée. Cet honnête président offrait cette acceptation à tout venant , et en attendait toujours les meilleurs effets. Pouvait-il ignorer que l’armée ne venait que pour se venger des gardes du corps , et pour prier le roi , à coups de fusils , de vouloir bien abandonner sa personne aux Parisiens? L’acceptation de quelques articles de la constitution n’intéressait pas les soldats et les brigands ; les uns en voulaient à la vie, et les autres à la liberté du roi, parce qu’ils le croyaient toujours roi ; ils ne se doutaient pas alors que l’Assemblée nationale ne leur livrait qu’un fantôme : aujourd’hui même ils ne le retiendraient pas dans Paris , s’ils concevaient clairement que la royauté est morte en lui. A des yeux vulgaires , le roi est toujours roi. L’éclipse politique survenue dans la couronne n’est point visible aux derniers rangs de la société. Il eût fallu que Louis XVI changeât de titre pour qu’il leur semblât avoir changé de nature. Si l’Assemblée nationale eût déclaré franchement que Louis XVI uc s'appellerait plus que stathouder ,
Digiti:
ag6 MÉMOIRES DE rivxbol.
jamais on n’aurait pu engager le peuple à venir l’enlever. Que ce prince ait de l’argent demain, et il aura une armée , et avec cet argent et cette armée la toute-puissance : il sera roi par la raison qu'il n’a pas cessé d’être le roi , et le peuplé ne s’apercevra pas davantage de ce nouveau changement. Les noms font tout en ce monde, et les
• t ♦ , * H5SS
nobles et les prêtres <#nt été perdus dès que la populace a pu retenir le mot aristocrate , et le leur appliquer. La véritable révolution s’est opérée , et gît toute eptière dans la prérogative du monarque ; mais pour le peuple elle ne consiste que dans la ruine du clergé , dans l’incendie des châteaux , et dans les insultes impunies faites à tous les riches (i). Qu’est-ce en effet que la démocratie pour le fond d’une nation , si ce n’est de manger sans travailler , et de ne plus payer d’impôt ? Que l’Assemblée nationale essaie demain de rétablir l’ordre, de faire respecter les lois, de punir les brigands , d’exiger des impôts proportionnés aux besoins , et elle sera lapidée. Sa profonde sagesse le sent bien, et sa haute prudence ne s’y expose pas.
Le marquis de la Fayette , connaissant les stupides et mauvaises intentions de son armée, ne laissa pas, en arrivant aux barrières de Versailles, de lui faire prêter le serment; quel serment? De
(i) Voyez dans les éclaircissemens (N) , un extrait des Actes des apôtres , relatif au pillage de l’hôtel de Castries.
( Note des éditeurs. )
MEMOIRES UE R1VAROL.
respecter l’Assemblée nationale et la loi , dont il n’était pas question , et d’obéir au roi , qu’on ■menait arracher de ses foyers ensanglantés. Il faut plaindre un général qui se place de lui-même entre la stupidité et la perfidie, et qui ne peut gagner de l’indulgence sans perdre de l’estime. En effet, si M. de la Fayette n’avait pas le droit de se rejeter sur sa nature, et de réclamer l’indulgence, on lui demanderait pourquoi il ne fit pas jurer à son armée de chasser les brigands et les poissardes , et de purger de cette horrible vermine le séjour du roi et le siège de l’Assemblée nationale ? Mais , pour ne pas s’occuper davantage d un général qui n’est pas plus responsable de ses idées que de ses soldats , demandons à l’Assemblée elle-même comment il ne s’est pas trouvé dans son sein un seul bon esprit, un seul honnête homme, un Atteins enfin , qui pût sortir de l’Assemblée , s’avancer dans l’avenue, et maudire la Fayette et l’armée au nom de la patrie : oui , il fallait déclarer ennemi de la patrie un général qui marchait contre le roi et l’Assemblée nationale, ou se déclarer son complice par le silence : et c’est le parti que prit l’Assemblée.
M. de la Fayette fit arrêter sa milice à la hauteur de la salle de l’Assemblée nationale , et s’y présenta seul. Il dit d'abord au président : « Qu’il » fallait se rassurer ; que la vue de son armée ne » devait troubler personne*; qu’elle avait juré de » ne faire et de ne souffrir aucune violence. » Le
2f)S MÉMOIRES DE RIVAROl.
président- lui demanda ce que venait donc faire cette armée. Le général répondit : « Qu’il n’en sa- » vait rien ; mais qu’il fallait calmer le mécontefl- » tement du 'peuple en priant le roi d’éloigner » le régiment de Flandre , et de dire quelques » mots en faveur de la cocarde patriotique. »
En terminant cet étrange dialogue , le marquis alla rejoindre son armée , la posta sur la place d’armes, à l’entrée des avenues , dans les rues , partout enfin où elle voulut se placer , et monta chez le roi , auquel il dit en entrant : Sire , fai préféré de venir à vos pieds avec vingt mille hommes armés , plutôt que de périr en place de Grève;. Il ajouta , que cT ailleurs Paris était assez tranquille. Après cette harangue , qui rend si incroyables celles des Thucydide et des Xénophon, M. de la Fayette eut avec le roi un entretien secret et assez long , dans lequel il donna à ce prince tant de motifs de sécurité, que le président de F Assemblée nationale s’étant présenté avec un cortège de députés , le roi lui dit : « J’avais désiré d’êtrè environné des repre'sentans de la nation , dans » les circonstances où je me trouve , et je vous » avais fait dire que je voulais recevoir devant » vous le marquis de la Fayette , afin de profiter » de vos conseils; mais il est venu avant vous, et » je n’ai plus rien à vous dire, sinon que je n’ai « pas eu l’intention de partir , et que je ne m’é- » loignerai jamais de ? Assemblée nationale. » Ces derniers mots signifiaient ou que le roi avait en
MEMOIRES DE RTYAROl.
effet délibéré cle partir, ou qu’il savait que le peuple de Versailles lui en imputait l’envie. Mais l’ascendant du général sur le monarque fut tel , que sa majesté , d’abord si empressée de consulter l’Assemblée nationale , et peut-être même de s’éloigner de Versailles , n’y songea plus après cet entretien , et se repoea de tout sur un général qui 11 ’était sûr de rien.
Le président et les députés retournèrent à minuit dans la salle , et poursuivirent leur séance au milieu de la populace qui les environnait. Comme ils n’attendaient en effet que l’événement , ils ouvrirent, pour gagner du temps, une discussion sur les lois criminelles. Le peuple les interrompait à chaque instant, et leur criait : Du pain , du pain , pas tant de longs discours. Mais le pain ne manquait pas ; car au moment où l’armée parut, elle fut accueillie avec des cris de joie par les brigands et par la milice de Versailles : elle s’unit aussitôt aux dragons et à ce régiment de Flandre , objet de tant d’alarmes et prétexte de l’invasion. Comme cette affreuse nuit était froide et pluvieuse, les troupes alliées se réfugièrent dans les cabarets • dans les écuries , dans les cafés , sous les portes et dans les cours des maisons. D’immenses provisions de viande et de pain leur furent distribuées ; on leur prodigua les plus violentes liqueurs. M. de la Fayette , témoin de cette abondance et de cette joie , bien loin d’en redouter les»suites et les progrès , en conçut le meilleur augure. 11 se hâta de
3qo mémoires de rivarol.
placer quelques sentinelles , et de garnir quelques postes avec ses gardes nationaux parisiens. Satisfait de tant de précautions, il monta chez le roi , et lui communiqua la contagion de sa sécurité. I tépondit des intentions de sa milice ‘et du bon ordre pour le reste de la nuit. Ses propos asioupirent toutes les craintes. Le roi persuadé se coucha. Il était environ deux heures. M. de la Fayette , en sortant de chez le roi , dit à la foule qui était dans la salle de l’œil-de-bœuf : « Je lui « ai fait faire quelques sacrifices , afin de le sau- » ver. » Il parla en même temps des précautions qu’il avait prises; et s’exprima avec tant de calme et de bonheur , qu’il parvint à donner aussi à tous ceux qui l’écoutaient le désir daller se coucher. Les succès en amenèrent d’autres. Le marquis de la Fayette conçut l’idée de faire coucher toute l'Assemblée nationale : il y vole aussitôt. C’était , comme on l’a dit alors, le général M orphée. Il arrive , il parle au président de l’Assemblée , lui expose avec candeur ses motifs de sécurité, et lui inspire la plus forte envie d’aller dormir. Ce président tenait la séance depuis dix-huit heures , et son extrême lassitude lui rendait les conseils du général plus irrésistibles. « Si vous avez quelques » craintes, lui dit pourtant M. Mounier, parlez, » et je retiendrai les députés jusqu’au jour, m M. de la Fayette répondit : « Qu’il était si certain » des pacifiques «plisposi lions de son armée, et » qu’il comptait avec tant de foi sur la tranquil-
MÉMOIRES DF. MVAROL.
3ot
» litë publique, pour cette nuit, qu’il allait se » coucher lui-même. » Le président, pressé du poids de la parole et de l’exemple, leva la séance et se retira. If ne resta que MM. Barnave, Mirabeau , Pe'tion , et quelques autres démagogues ‘ zélés , qui ne voulurent pas quitter la foule dont la salle et toutes ses dépendances regorgeaient. Seuls ils résistèrent aux caïmans de M. de la Fayette , et refusèrent , comme un autre Ulysse ,
de s’endormir sur le bord d’un écueil. Ils ont veillé
toute la nuit sur le vaisseau de la chose publique ; mais comme ils n’ont point empêché les crimes du matin , et qu’au contraire ils les ont vus , et pour ainsi dire consacrés de leurs regards , l’histoire doit en accuser leur présence , plus encore quelle en accuse l’absence des autres.
En entrant chez lui , M. Mounier apprit qu’une vingtaine de brigands étaient venus demander sa tête , et avaient promis de revenir. On sait qu’il avait été désigné au peuple comme aristocrate , pour avoir soutenu le veto royal et la nécessité d’une seconde chambre législative. Malgré ce nouveau sujet d’alarmes , M. Mounier avoue , dans \' exposé de sa conduite , qu’il dormit profondément jusqu’au grand jour, sur la parole de M. de la Fayette qui était allé se jeter aussi dans son lit, après avoir endormi les victimes au milieu des bourreaux. Quand ce général se serait concerté avec les brigands, aurait-il pu mieux faire ? Tant il est vrai que dans les places importantes,
le defaut d’esprit a tous les effets de la perversité ducœur (i).
Au sein de tant de perfidies de tout genre , sur ce théâtre où la peur et la lâcheté conduisaient la faiblesse à sa perte , il s’est pourtant rencontré un grand caractère , et c’est une femme , c’est la * * reine qui l’a montré. Elle a figuré, par sa contenance noble et ferme , parmi tant d’hommes éperdus et consternés , et par une présence d’esprit extraordinaire, quand tout n^était qu’erreur et vêrtige autour d’elle. On la vit pendant celte soirée du 5 octobre recevoir un inonde considérable dans son grand cabinet , parler av^ec force et dignité h tout ce qui l’approchait , et communiquer son assurance à ceux qui ne pouvaient lui cacher leurs alarmes. « Je sais , disait-elle , qu’on » vient de Paris pour demander ma tète ; mais j’ai » appris de ma mère à ne pas craindre la mort ,
» et je l’attendrai avec fermeté. » Un officier des gardes du corps, parlant avec beaucoup d’amertume et peu de mesure de ce nouvel attentat des factieux , et de tout ce qui se passait à Versailles , la reine fit changer d’objet à cet entretien , mais sans affectation. Un moment après, elle se pencha vers un député de la noblesse de Bourgogne , et
i (i) Ferdinand, grand duc de Toscane, disait qu’il aimait
* mieux un ministre corrompu, mais ferme, qu’un ministre
probe, mais faible. '
. [Note de Rwarol. )
MEMOIRES DU RIVAItOL.
5oj
lui dit à demi-voix : « J’ai détourné la conversa- » tiou parce que j’ai aperçu un valet de chambre » de M. le duc d’Orléans; je ne sais comment il a s’est introduit ici. » On verra bientôt cette princesse , quand les périls l’exigeront , déployer la magnanimité de sa mère ; et si, avec le même couras^ , elle n’a pas eu des succès pareils , c’est que Marie-Thérèse avait affaire à la noblesse de Hongrie , et que la reine de France n’a parlé qu’à la bourgeoisie de Paris.
Depuis trois heures du matin jusqu'à cinq et demie, rien ne transpire, et tout parait enseveli dans la tranquille horreur de la nuit. C’était pourtant un spectacle bien digne d’être observé que cette profonde sécurité de la famille royale , dormant sans défense au milieu d’une horde d’assassins renforcés de vingt mille soldats ; et cela sur la parole d’un général qui avoue lui-même qu’il n’a conduit ou suivi son armée que de peur d’être pendu eu place de Grève ! C’est pour la première fois peut-être qu’une si grande peur a inspiré une si grande confiance.
Il y eut néanmoins dans cette nuit quelques personnes qui ne partagèrent point celte sécurité, et qu’un esprit de prévoyance empêcha de dormir. Une surtout, pressée d’une secrète inquiétude , sortit de sa maison et monta au château. Ce témoin , digne de foi , vit que les postes étaient occupés par les anciens gardes françaises et par la milice de Versailles, mais qu’il n’y avait pas une
5o/ t MÉMOIRES UE RIVAR0L.
sentinelle extraordinaire. Seulement il trouva , près de la cour de marbre , un petit bossu à cheval , qui se dit placé là par M. de la Fayette , et qui, sur Tes craintes que lui marquait notre témoin, au sujet des brigands , ajouta qu’il répondait de tout ; que les gens à piques et à bobnets pointus le connaissaient bien. « Mais, insist# le » témoin , puisque votre général est couché , et » que le château est sans défense, comment fe- » rait-on si on avait besoin de la garde natio- » nale? » Le bossu répondit ; « Il ne peut y avoir » du danger qu’au matin. » Ce propos était effrayant ; mais à qui le rendre ? Le témoin parcourut la place d’armes et l’avenue de Paris jusqu’à l’entrée de l’Assemblée nationale. Il vit de proche en proche de grands feux allumés , et autour de ces feux , des groupes de brigands et de poissardes, qui mangeaient et buvaient. La salle de l’Assemblée était absolument pleine d'hommes et de femmes. Quelques députés s’évertuaient dans la foule.
La milice parisienne était dispersée dans tous les quartiers de la ville; les écuries, les cabarets , les cafés regorgeaient. Telle fut la situation de Versailles depuis trois heures du matin jusqu’à la naissance du jour.
Sur les six heures , les dilférens groupes de brigands, de poissardes et d’ouvriers se réunirent, et, après quelques mouvemens, leur foule se porta rapidement vers l’hôtel des gardes du corps , eu
criant : Tue les gardes du corps , point de quartier.
9 *sr
MÉMOIRES DE RIVAROL. 5o5
L’hôtel fut forcé en un moment. Les gardes, qui étaient en petit nombre , cherchèrent à s’échapper : on les poursuivit de tous côtés avec une rage inexprimable ; on en tua quelques-uns ; d’autres furent horriblement maltraités et s’enfuirent vers le château , où ils tombèrent entre les mains de la milice de Versailles et de celle de Paris ; quinze furent pris et conduits vers la grille, où on les retint , en attendant qu’on eût avisé au genre de leur supplice. Presque en même temps arriva le gros des brigands , hommes et femmes, qui avaient déjà pillé et dévasté l’hôtel ; ils se jetèrent dans toutes les cours du château , en présence de la milice de Paris, et sans que les sentinelles posées par M. de la Fayette fissent la moindre résistance ; pénétrèrent aussitôt , les uns par le grand escalier , et les autres par le côté de la chapelle, dans l’intérieur des salles, et forcèrent celle des cent-suisses ; mais auparavant ils égorgèrent deux gardes du corps qui étaient en sentinelle, l’un près de la grille et l’autre sous la voûte. Leurs corps tout palpitans furent traînés sous les fenêtres du roi , où une espèce de monstre, armé d’une hache , portant une* longue barbe , et un bonnet d’une hauteur extraordinaire , leur coupa la tète. Ce sont ces deux mêmes têtes , étalées d’abord dans Versailles, qui ont été portées sur des piques devant le carrosse du roi , et promenées le même jour et le lendemain dans les rues dfe Paris.
Les assassins ayant donc pénétré dans la salle des cent-suisses , et tué un troisième garde du corps sur le haut de l’escalier de marbre , demandent à grands cris la tête de la reine ; les horribles menaces et les hurlemens de ces bêtes féroces retentissaient dans tout le château ; les gardes du corps forment une espèce de barricade dans leur salle, et se replient du côté de l’œil-de-bœuf; mais leur faible barricade est bientôt emportée , et on les poursuit de salle en salle. Le garde qui était en sentinelle à la porte de la reine (i) se défend héroïquement, et, avant de succomber , donne l’alarme par ses cris et par des coups re- • doublés à la porte de l’appartement. La reine , réveillée par ses femmes , saute hors du lit et s’enfuit en chemise par un étroit et long balcon qui borde les fenêtres des -appartenions intérieurs : elle ai’rive à une petite porte qui donne dans l’œil-de-bœuf ; et , après avoir attendu pendant cinq minutes qu’on ouvrit cette porte , elle se sauve dans la chambre du roi. A peine avaitelle quitté son appartement, qu’une bande d’assassins , dont deux étaient habillés en femmes ,
(i) C’est le chevalier de Mioman dre Sainte-Marie : il reçut plusieurs coups de pique et de sabre dans le corps et sur la tête ; il fut trépané , et n’est pas mort de ses blessures. Un de ses camarades , appelé M. du Repaire , vint à son secours , et pour défendre en même temps la porte de la reine. Il fut aussi cruellement blessé que lui.
( Noie de Rivarol.)
entrent et pe'nètrent jusqu’à son lit dont ils soulèvent les rideaux avec leurs piques. Furieux de ne pas la trouver, ils se rejettent dans la galerie, pour forcer l’ocil-de-bœuf ; et sans doute qu’ils auraient mis la France en deuil , s’ils n’avaient • . rencontre' les grenadiers des anciens gardes françaises qui remplissaient déjà cette antichambre, défendaient l’appartement du roi, et arboraient l’e'tendard des gardes du corps , afin de les dérober à la furie des bourreaux, soit en les faisant prisonniers, soit en les laissant passer dans la chambre de Louis XIV, et dans celle du conseil, où ces infortunés étaient résolus de défendre les jours du roi jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Enfin , ces grenadiers , après avoir dégagé les gardes du corps , repoussent peu à peu la foule acharnée des brigands et des assassins , les forcent à descendre dans les cours, et s’emparent de tous les postes , afin de garantir le château d’une nouvelle invasion. Mais je dois dire la cause de cet heureux événement qui , en sauvant la famille royale, épargna une tache éternelle au nom français, renversa l’édifice de la conspiration , et fit perdre aux factieux tout le fruit de leurs crimes.
Le marquis de la Fayette, arraché de son lit, au premier bruit de ce qui se passait , s’était brusquement jeté sur un cheval , et avait couru au château. Désespéré de son sommeil, de sa «gfédulité , de ses promesses et de toutes les sottises qui composaient sa vie depuis vingt-quatre heures ,
il se présente d’un air passionné aux grenadiers des gardes-françaises , incorporés dans la milice parisienne , leur parle des dangers du roi , et s’offre lui-même en victime. Les grenadiers, émus, volent au château sur les traces sanglantes du peuple, et délivrent les gardes du corps, ainsi qu’on a vu, mais toujours en respectant les bandits et les assassins. Presque au même instant , M. de la Fayette aperçoit les quinze gardes sur le supplice desquels la populace délibérait : il y court, il harangue le peuple et gagne du temps. Une seconde troupe de grenadiers passait : « Grenadiers , leur » cria-t-il , souffrirez-vous donc que de braves » gens soient aussi lâchement assassinés ? Je les » mets sous votre sauve-garde. Jurez-moi , foi de » grenadiers, que vous ne souffrirez pas qu’on » les assassine. » Les grenadiers le jurent , et mettent les gardes du corps au milieu d’eux. Mais plus loin, la populace , chassée du château, furieuse et merveilleusement secondée par la milice de Versailles , avait arrêté quelques autres gardes et s’apprêtait à les égorger. Ce fut le désir de rendre leur exécution plus éclatante , en les massacrant sous les fenêtres du roi , qui les sauva. Un officier de la milice nationale de Paris en arracha huit d’entre les mains de cette troupe forcenée. Parmi les autres se trouvaient quelques brigadiers à cheveux blanc^j, dont iis étaient entourés : « Notre vie est » entre vos mains , disaient-ils; vous pouvez nous » égorger , mais vous ne l’abrégerez que de quel-
» ques instans ,^et nous ne mourrons pas déshono- » re's. » Cette courte harangue produisit une sorte de révolution dans les esprits. Un officier de la garde nationale, touché du noble discours et de l’air vénérable de ces militaires, saute au cou du plus âgé et s’écrie : « Nous n’égorgerons pas de bra- » ves gens comme vous. » Son exemple est suivi par quelques officiers de la milice parisienne. Au même instant , le roi , instruit que ses gardes étaient si misérablement égorgés, ouvre lui-même ses fenêtres , se présente sur son balcon , et demande leur grâce au peuple. Les gardes du corps, réfugiés près de sa personne, voulant sauver leurs camarades , jettent du haut du balcon leurs bandoulières à ce même peuple , mettentbas les armes, et crient : Vive la nation ! La démarche du roi , et l’action de ses gardes , flattent et amollissent l’orgueil de ces tigres : des cris redoublés de Vive le roi ! partent de toutes les cours et de toute l’étendue de la place d’armes. En un moment les victimes qu’on allait massacrer sont fêtées, embrassées et portées en tumulte sous les fenêtres du roi: on invite ceux qui étaient auprès de sa majesté à descendre; ils descendent en effet et partagent avec leurs compagnons les caresses bruyantes et les tendres fureurs de celte populace dont nous décrirons bientôt le barbare triomphe et les cruelles joies. Mais voyons auparavant ce qui se passait dans la chambre du roi.
La reine s’y était à peine réfugiée, que Mon-
siedr (i), Madame et madame Élisabeth, vinrent y chercher un asile ; un moment après, arrivèrent les ministres et beaucoup de députés de la noblesse , tous dans le plus grand désordre. On entendait les voix des brigands mêlées au cliquetis des armes , et ce bruit croissait de plus en plus. Bientôt les anciens grenadiei’S des gardes françaises occupèrent l'œil-de-bœuf, pour en défendre l’entrée aux assassins; mais on n’en fut guère plus rassuré. Quelle foi pouvait-on ajouter à des soldats infidèles et corrompus ? Une belle action éttmne plus qu’elle ne rassure, quand l’intention est suspecte. Aussi tout n’étaitque pleurs et confusion autour de la reine et du roi. Les femmes de la reine criaient et sanglotaient; le garde-des-sceauxse désespérait ; MM. de la Luzerne et Montmorin se voyaient tels qu’ils étaient , sans courage et sans idées ; le roi paraissait abattu ; mais la reine , avec une fermeté noble et touchante /consolait et ■ *
(i) Ce prince conserva dans cette matinée le plus grand sangfroid , et donna de bons conseils qui ne furent point suivis. On sait que Monsieur a passé toute sa jeunesse à s'instruire et à cultiver son esprit, et qu’il a toujours fui les vains et bruyans plaisirs auxquels les jeunes princes ne s’abandonnent qu’avec trop de facilité. Quant à la démarche que ce prince fit à l’Hôtelde-Ville, et qu’on lui a reprochée, nous savons positivement qu’il fallut que le roi le lui commandât fortement, et qu’il n’obéit que pour empêcher de nouveaux troubles, et éviter de nouveaux malheurs à la famille royale.
( Note de Rivarvl. )
MEMOIRES ÜE RIVAROL.
encourageait tout le monde. Dans un coin du cabinet du roi était M. Necker , plongé dans la plus profonde consternation , et c’est de toutes les figures du tableau celle qui doit frapper le plus. « Etait-ce donc là votre place, grand homme, mi- » nistre irréprochable, ange tutélaire de la France ? » Sortez, idoledu peuple; montrez-vousàcesrebel- » les, aces brigands, à ces monstres : exposez-leur » cette tête qu’ils ont eux-mêmes chargée de tautde » couronnes : essayez sur eux le pouvoir de votre » popularité et le prestige de votre réputation : » le roi et l’état n’ont que faire de vos larmes. » Jamais , en elfet , M. Necker ne se disculpera de sa conduite eu ce jour; s’il se fût présenté , on ne sait jusqu’à quel pôint il eût influé sur la multitude,; mais du moins on ne dirait pas aujourd’hui que M. Necker ne se montre que pour avoir des statues et des couronnes.
Le peuple, ayant fait grâce aux gardes dmeorps, ne perdait point de vue le principal objet de son entreprise , et demandait à grands cris que le roi vint fixer son séjour à Paris. M. de la Fayette envoyait avis sur avis: le roi, fatigué, sollicité, pressé de toutes parts, se rendit enfin , et donna sa parole qu’il partirait à midi. Celte promesse vola bientôt de bouche en bouche , et les acclamations du peuple , les coups de canon et le feu roulant de la mousqueterie y répondirent. Sa majesté parut elle-même au balcon pour confirmer sa parole. . *
5l2 mémoires de rivarol.
A cette seconde apparition , la joie des Parisiens ne connut plus de bornes , et se manifesta sous les formes les plus hideusès. On s’empara des gardes du corps, auxquels on venait d’accorder la vie ; on leur arracha leur uniforme, et on leur fit endosser celui de la garde nationale. Ils furent réserves comme otages, comme prisonniers, comme ornemens du triomphedes vainqueurs. Lesdeux milices de la capitale et de Versailles ne cessèrent, pendant quelques heures, de donner des preuves mutuelles du bonheur le plus insultant pour le roi et pour la famille royale. L’espèce de monstre à bonnet pointu et à Igngue barbe, dont nous avons déjà fait la peinture , se promenait avec ostentation sur la place, montrant son visage et ses bras, couverts du sang des gardes cfu corps, et sé pl^jgnant qu’on l’eût fait venir à Versailles pour ne couper que deux têtes. Mais rien n’égala le délire inhumain des poissardes : trois d’entre elles s’assirent Itir le cadavre „<!nLin garde du corps , dont eUes mangqrent Je cheval dépecé et apprêté par leurs compagnes : les Parisiens dansaient autour de cet étrange festin^ A leurs transports , à leurs inouvemens , à Jeurs cris inarticulés et barbares , Louis XVI , qui ^s voyait de sa fenêtre , pouvait se croire le roi des cannibales et de toi^s* les anthropophages du pouveau monde. Bientôt après , le peuple et Jes milices , pour ajouter à leur ivresse par un nouveau succès, demandèrent à voir la reine. Cette princesse , qui n’avait en-
MEMOIRES DE R1VAROL.
core vécu que pour les gazettes ou la chronique , et qui vit maintenant pour l’histoire, parut au balcon avec M. le Dauphin et madame Royale à ses côtés. Vingt mille voix lui crièrent, Pointd' enfans : elle lés lit rentrer et se montra seule. Alors son air de grandeur dans cet abaissement, et cette preuve de courage dans une obéissance si périlleuse, l’emportèrent, à force de surprise , sur la barbarie du peuple : elle fut applaudie universellement. Son génie redressa tout à coup l’instinct de là multitude égarée ; et s’il fallut à ses ennemis des crimes , des conjurations et de longues pratiques pour la faire assassiner, il ne luijfallut à elle qu’un moment pour sg faire admirer. .C’est ainsi que la reine tua l’opinion publique en exposant sa vie , tandis que le rm ne conservait la sienne qu'aux dépens de son trône et de sa liberté.
L’austérité de ces annales ne permet pas qu’on dissimule ce qui avait armé l'opinion publique Contre la reine : Paris attend de nous que nous éclairions sa haine, et les provinces leur incertitude. Je sais qu’on ne craint pas detre trop sévères envers les princes;; qu’il n’y a de la honte qu’ji louer , et que les mensonges de la satire sont presque honorables pour un historien ; fciais on a dit tant de mal de la reine, qu’il nous ferait possible de profiter de la lassitude générale pour en dire du bien, si un tel artifice n’était pas indigne de l’histoire.
Il faut d’abord convenir c^ue la tendresse exclu-^
MÉMOIRES DE RiVAROE.
sive du roi pour la reine a excité contre elle une haine que les peuples n’ont ordinairement que pour les maîtresses. On sait qu’il est de bonnes moeurs , en France, que les reines soient consolées des infidélités de leurs époux , par la malveillance publique contre les favorites. Jeune et sans expérience , la reine n’a point vu le danger de ses avantages ; elle a régné sur le roi comme une maîtresse, et l’a trop fait sentir aux peuples. De là ces firuitsde prodigalités et de dons excessifs à sa famille , regardés comme la caisse de la dette nationale ; bruits si absurdes , lorsqu’on pense à l’origine et à l’énormité de cette dette ; mais si la haine n’ose imaginer certaines calomnies, elle les emprunte et les rend à la sottise (i). »
L'affaiblissement de l’étiquette est une autre source d’objections contre la reine. Par-là , dit-on , elle a diminué la considération et le respect des' peuples. Il est certain que cette princessg^ toujours plus près de son sexe que de son rang 1 , s’est trop livrée aux charmes de la vie privée. Les rois .sont des acteurs condamnés à ne pas quitter le théâtre. Il ne faut pas quune reine, qui doit vivre et mourir sur un trône réel, veuille goûter
(1) La dette, qu’on n’est pas encore parvenu à bien déter- "* miner, était dé quatre milliards en 1776, selon^l’abbé Baudcau. Qu’on explique une telle dette avec les profusions , je ne dis pas de la reine de France, mais de toutes les reines de l’Europe. En 1776 , la reine ne, régnait que depuis deux ans.
, ç ? ( Note de Rivarol. )
* MÉMOIRES UE RIVAROL.^ 3l5
de cet empire fictif et passager que les grâces et la beauté donnent aux femmes ordinaires , et qui en fait des reines d’un moment.
On reproche encore à la reine son goût pour les étolfes anglaises, si funeste à nos manufactures ; et ce reproche n’est point injuste. Quand le ciel accorde à une nation industrieuse et galante une reine qui a les charmes de la taille et de la beauté, ce présent devient une richesse nationale. La France se montra jalouse de la reine , et la reine n’y fut pas assez sensible (i).
On dilrenfin , en manière de résultat , que la conduite de la reine a été aussi fatale au roi , que celle du roi à la monarchie. Sans combattre une phrase qui plaît autant à la paresse de l’esprit qu’à la malignité' du cœur , nous .dirons qu’il n’est point de Français qui ne dût souhaiter au roi le caractère de la reine, et * l’Assemblée nationale les boflnes intentions du roi. En un ipot , la conduite de la^ reine, depuis qu’èllé'est abandonnée à elle-même, force l’histoire à rejeter ses fautes sur ceux qu’elle appelait ses amis.
Cependant les factieux, désespérés d’avoir manqué leur coup , et les démagogues , ravis de
(i) Comment les Parisiens, qui s’irritent contre le goût de la reine pour lçs marchandises anglaises , supportent-ils de sangfroid que l’Assemblée nationale n’ait pas encore voulu prêter l’oreille aux réclamations de tout notre commerce contre le traité avec l’Angleterre ?
( Note de Rivarol.)
5 1 6 MÉMOIRES DE R1VAROL.
la dernière victoire du peuple , se donnaient de grands mouvemens sur la place d’armes. Us faisaient circuler des listes de proscription dans les mains du peuple , étalés plus honnêtes' gens de l’ Assemblée nationale n’y e'taient point oublies. On assure que M. le duc d’Orléans parut dans le salon d’Hercule au plus fort du tumulte, je veux dire entre six et sept heures du matin ; mais s’il est vrai qu’il soit venu , son apparition fut courte (i). Il sentit sans doute qu’il fallait profiter du crime, et non pas s’en charger. Ce qu’il y a de certain , c’est que ce prince, afin d’apprendre à chaque inst,ant où en était l’entreprise , n’a pas quitté pendant la nuit la grande route de Passy à Versailles. Je ne crois pas que le marquis de la Fayette lui eût persuadé d’aller dormir ; et cependant M. le duc d’Orléans est de tous les hommes le moins propre aux fatigues et aux angoisses d’une conjuration : j’en appelle à tous ceux qui le connaissent. Épicurien , contempteur de d’opfnion , plus fait aux calculs toujours sûrs de l’avarice qu’aux projets vagues de l’ambition , il s’est passé peu de jours depuis la révolution où ce prince n’ait regretté ses plaisirs et son or.
On demandera peut-être quel était le plan de
(i) Le comité des recLcrches s’est trop occupé à effacer tous, les vestiges de^pette conspiration , pour qu’on puisse jamais parvenir à une clarté parfaite sur certains détails.
*<■ ( Note i le Rivarol. )
t MÉMOIRES DK R1VARCL. 3 1 j
sa faction , et il est difficile de le dire avec quelque précision. On ne doute pas que les brigands et les poissardes n’aient eu le projet d’assassiner la • reine ; mais y avait-il parmi tant d’assassins une main gagnée pour tuer le roi ? Voilà le problème. Pourrait-on dire en effet ce qui fût arrivé si les brigands eussent poursuivi et atteint la reine dans les bras du roi? Et si la famille royale eût été massacrée , aurait-on pu arrêter le duc d Orléans secondé par une faction puissante à Paris et dans l’ Assemblée nationale ? Ce prince eût été porté ¥ au delà même de ses espérances ; car on n’eût pas hésité à déclarer M. le comte d’Artois et les autres , princes fugitifs , ennemis de l’État. Il parait que la faction d’Orléans n’eut pas de plan bien déterminé ; elle voulut profiter de la crue des peuples et de la baisse du tronc , et donner un but quelconque à tant d’agitation. Le parti d’Orléans, selon l’expression orientale d’un poète hébreu , sema du vent et recueillit des tempêtes. -
Dès huit heures du matin , et avant qu’il eût donné sa parole de suivre les rebelles à Paris , le roi avait témoigné à quelques députés de la noblesse combien il désirait que tous les membres de l’Assemblée nationale se rendissent auprès de lui , pour l’assister de leurs conseils dans la crise effrayante où il se trouvait. Ces députés vinrent avertir ou plutôt réveiller le président qui dormait encore , et chemin faisant ils prièrent quelques députés qu’ils rencontrèrent de sc rendre au
3t8 MÉMOIRES DE RIVAROL. *
château. Ils entrèrent même dans la salle , où , ayant trouvé un assez grand nombre de députés, tant de ceux qui n’avaient pas désemparé de la nuit, que de ceux qui s’y étaient rendus le matin „• ils notifièrent le désir du roi au nom du président. M. de Mirabeau répondit : « Que le pré- » sident ne pouvait les faire aller chez le roi sans » délibérer. Les galeries , pleines de la plus vile canaille , se joignirent à lui, et déclarèrent qu’il ne fallait pas sortir de la salle.
Vers dix heures le président y arriva ? et fit part des intentions du roi. M. de Mirabeau se leva et dit : « Qu’il était contre la dignité de l’As- » semblée d’aller chez sa majesté; qu’on ne pou-, » vait délibérer dans le palais des rois ; que les » délibérations seraient suspectes, et qu’il suffisait » d’y envoyer une députation de trente-six mem- » bres. » Il y a beaucoup d'hypocrisie et de sottise dans cette réponse. 11 n’était point contraire à la dignité de f Assemblée de se rendre auprès du chef de la nation ; et d’ailleurs , c’était bien de la dignité qu’il s’agissait en ce moment ! Le roi allait être enlevé, conduit de force à Paris, et peut-être massacré ; il demandait aide et conseil, et on feignait de craindre l’influence de son autorité si on délibérait avec lui , quand lui-même n’était pas sûr de sa vie. Au reste le roi, implorant l’assistance de l’Assemblée, lui offrait une occasion de prouver qu’elle n’était pas complice des brigands ; et quelques-uns de ses membres ,
t MÉMOIRES DE R1VAROL. 3lCJ
moins habiles que malintentionnés , lui faisaient perdre, par un refus, cette unique occasion. M. Mou nier protesta inutilement contre ce refus ; il dit en vain que c’était nn devoir sacré que d’accourir à la voix du monarque lorsqu’il était en danger, et que l’Assemblée nationale se préparait une honte et des regrets éternels. On ne lui répondit qu’en dressant la liste des trente -six députés qui devaient tenir lieu au roi de toute l’Assemblée.
Ce fut alors qu'on apprit que sa majesté , réduite aux dernières extrémités , s’était engagée à la suite des brigands et des héros parisiens. Sans examiner à quelles affreuses conjonctures on devait cette résolution du roi , ce même Mirabeau , qui avait opiné qu’il ne lui fallait que trente-six députés dans le péril , proposa de lui en donner cent pour témoins de sa captivité ; et comme il s’était refusé à la première députation qui pouvait craindre quelque danger en secourant le roi , il s’offrit pour la seconde , qui ne devait qu’avilir sa majesté , en grossissant le cortège de ses vainqueurs. Il demanda en même temps qu’on fit une adresse aux provinces pour leur apprendre que le vaisseau de la chose publique allait s’élancer plus rapidement que jamais Çi). Le roi aie partit qu’à une
(i) n Je sais, me disait un jour M. de Mirabeau , que vous et tous les gens de l’art ne faites pas grand cas de mon style; mais soyez sûr que je suis de moitié avec vous pour me moquer de
heure après midi. Tout e'tait prêt depuis assez long-temps pour la marche triomphale dont il e'tait le sujet ; et déjà le peuple murmurait hautement du retard qu’on apportait à cette exécution.
On vit d’abord défiler le gros des troupes parisiennes : chaque? soldat emportait un pain au bout de sa baïonnette. Ensuite parurent les poissardes , ivres de fureur, de joie et de vin , tenant
ceux qui m’admirent. Je ne me sers de nia réputation et de la sottise de mes lecteurs que pour ma fortune. » Nous rapportons ce propos pour le petit nombre de ceux qui, en lisant M. de Mirabeau , sont étonnés qu’il soit fameux , et pour ceux qui, en songeant à sa célébrité, sont surpris qu’il écrive si mal. 11 est en effet des gens dont le goût chancelle devant toutes les grandes réputations, et qui trouveraient le testament de Cartouche bien écrit. Que cette classe de lecteurs apprenne qu’il serait, encore plus aisé de trouver M. de Mirabeau honnête homme que bon écrivain. Le grând et le seul avantage de M. de Mirabeau a toujours été d’écrire sur des à-propos , sur des événemens récens , sur des objets encore tout chauds de l’intérêt public. Son style était mort ou corrompu , mais son sujet était plein de vie , et voilà ce qui l’a soutenu. Quand il a voulu porter ce même style sur des matières mortes , alors il s’est établi un accord parfait entre le sujet et le style , et le tout est tombé des mains de l’écrivain dans l’oubli. Témoin sa grosse histoire du roi de Prusse. Les temps modernes n’offraient pourtant pas de sujets plus grands que la vie de Frédéric II ; mais ce héros n’a pu résister aux mortels pinceaux du député de Provence, toujours éloquent aux yeux des Parisiens , à condition qu’il parlera toujours à la bourse ou dans l’Assemblée nationale , dans le moment et pour le moment.
-, -( Note île Riva roi. )
des branches d’arbres orne'es de rubans , assises à califourchon sur les canons, monte'cs sur les chevaux et coiffées des chapeaux des gardes du corps ; les unes étaient en cuirasse devant et derrière , les autres armées de sabres et de fusils. La multitude des brigands et des ouvriers parisiens . les environnait, et c’est du milieu xle cette troupe que deux hommes, avec leurs bras nus et ensanglantés , élevaient au bout de leurs longues piques les têtes des deux gardes du corps. Les chariots de blé et de farine, enlevés à Versailles, et recouverts de feuillages et de rameaux verts , formaient un convoi suivi des grenadiers qui s’étaient emparés des gardes du corps dont le roi avait racheté la vie. Ces captifs, conduits un à un, étaient désarmés , nu-tête et à pied. Les dragons ^
les soldats de Flandre et les cent-suisses étaient là ;
ils précédaient , entouraient ek suivaient le carrosse du roi. Ce prince y paraissait avec toute la famille royale et la gouvernante des enfans , on se figure aisément dans quel état ; quoique la reine, de peur qu’on ne se montrât à la capitale avec moins de décence que de douleur , eût recommandé aux princesses et à toute sa suite de réparer le désordre du matin. Il serait difficile de peindre la confuse et lente ordonnance de cette marche , qui dura depuis uhe heure et demie jusqu’à sept. Elle commença par une décharge gérie- - raie de toute la mousqueterie de la garde de Versailles et des inilicjgs parisiennes. On s’arrêtait de
3a 7 MÉMOIRES DE «IVAROI..
distance en dislance pour faire de nouvelles salveé ; et alors les poissardes descendaient de leurs canons et de leurs chevaux , pour former des rondes autour de ces deux têtes coupées , et devant le carrosse du roi ; elles vomissaient des acclama- • tions , embrassaient les soldats , et hurlaient des chansons dont le refrain étaitj: Voicile boulanger, la boulangère et le petit mitron. L’horreur d’un jour sombre , froid et pluvieux ; cette infâme milice barbotant dans la boue ; ces Ijarpies h ces monstres à visages humains , et ces deux têtes portées dans les airs ; au milieu de ses gardes captifs, un monarque traîné lentement avec toute sa famille ; tout cela formait un spectacle si effroyable , un si lamentable mélange de honte et *de douleur, que ceux qui en ont été les témoins n’ont encoi’e pu rasseoir leur imagination ; et de là viennent tant" de récits divers et mutilés de cette nuit et de cette journée qni préparent encore plus de remords aux Français que de détails à l’histoire. ^ .. *
Yoilà comment le roi de France futarrachédu sé-
jour de ses pères par lesmeurtriers de ses serviteurs, et traduit par une armée rebelle à l’ Hôte l*de- Ville de sa capitale. Aurait-on cru , lorsque cet infortuné monarque passa devant la $alle de l’Assemblée nationale, qu’il lui restât encore un spectacle qui pdt ajouter à ses amertumes et à l'horreur de sa situation ?< Mirabeau était là , abusant de son visage, et fort de la horde des députés qui devaient
MÉMOlftlS DK R1VAROL. 323
se joindre à la troupe victorieuse. Plus loin , sur la roule de Passy, était le duc d’Orléans contemplant, d’un air agité , l'arrivée du roi, et se réservant pour dernier outrage.
Leurs majestés et la' famille royale entrèrent dans Paris vers les sept heures du soir, et furent aussitôt conduites i 1’ Hôtel-de-Ville , à travers les Ilots et les cris d’une populace en délire, qui attendait sa proie depuis pl'usieux*s heures , malgré le froid et la pluie. Les rues étaient illuminées, mais c’était pour éclairer le triomphe de la ville.
• Le roi essuya deux fois l’éloquence de M. Bailly. Lorsquecet orateur rendit aux assistans la réponse de sa majesté , il oublia quelques mots , que la reine , toujours maîtresse d’elle-même, lui rappela avec grâce, et dont cet académicien tira pai’ti pour faire un compliment aux spectateurs. Tant d’horreurs et d’atrocités finirent donc par une fadeur académique. Leurs majestés allèrent loger aux Tuileries ; Monsieur et Madame au Luxembourg. Le reste de la nuit fut consacré aux joies ' parisiennes, au spectacle des deux têtes promenées dans les rues, enfin aux excès de la corruption secondée par la barbarie.
Le lendemain et les jours suivans, la commune de Paris se mit à chercher des torts aux vaincus , afin de couvrir les attentats des vainqueurs ; et , pour donner le change aux provinces, aux étrangers et à la postérité , oû répandit que les gardes du roi avaient d’abord tiré sur les milices , et que
3a4 MÉMOIRES DÉ ’fclV^ROL.
sa majesté avait eu le projet de s’enfuir à Metz. Cette accusation a plongé dans les cachots de la capitale une foule de personnes. Nous avons déjà parlé de ce tribunal d’inquisition civile, intitulé comité des recherches. On a aussi excité l’hydre des journaux et donné des ailes à la calomnie. M. de Mirabeau , une des têtes de l’hydre , a écrit , daj&s son Courrier de Provence , que : « Dans cette joïur- » née les gardes du corps avaient montré du dépit » et de la colère; qu’ils avaient voulu s échapper, et » s’étaient livrés à des emportemens qui les avaient » fait massacrer ; que la milice parisienne a été » pure et irréprochable. Il ajoute qu’il ne conçoit » pfts pourquoi il y a eu si peu de désordre et » d’actes de cruauté dans cette expédition , et finit â par dire que le peuple de Paris a toujours le coeur » bon (i). »
' ' jfc
Si ces annales franchissent lg temps dè barbarie dontnous sommes menacés, si elles peuvent jamais se dégager de la foule toujours renaissante des men- * songes périodiques dont la France pullule , et qui sont un des finaux de la révolution , les lecteurs , effrayés du délaissement universel où s’çst trouvé Louis XVI , se diront sans doute : « Sont-ce là les
(r) Nous renvoyons aux éclaircissemens (O et P) deux relations de cette journée , l’une par M. de Lally-Tollendal, l’autre par Mirabeau ; il est intéressant de les comparer. La première est tirée des Actes des apôtres , et la seconde du Courrier de * - Provence. •
( Note des éditeurs. )
MÉMOIRES DE BIVÀROL.
» Français qui ont tant de fois prpdigué leur vie » pour leurs rois , qui les serraient de si près au » fort du combat , et qui croyaient leur sang assez » payé d’un regard de leurs princes? »
C’est là en elfet un des caractères les plus sensibles de la révolution. Elle a dévoilé tout-à-coup ce qu’on soupçonnait depuis long-temps, que cet honneur dont Montesquieu a voulu faire le principe des monarchies n’était plus en France qu’une vieille tradition. Une nouvelle opinion s’était établie, même à Versailles, que ralfaiblissement de la royauté ouvrirait d’autres routes à la fortune , et que l’or sortirait du pavé des rues si le trône était abaissé. Jadis l’honneur, le fanatisme et l’attachement à un parti décidaient d’une révolution ; mais , de nos jours , tout n’a été qu’avarice et calcul. La religion pour le prince étant presque éteinte, il fallait des prodiges pour la ranimer } et Louis XVI ne les a pas tentés. L’idole, arrachée de ses autels , n’est plus aujourd’hui qu’une statue sans piédestal. Ses prêtres et ses serviteurs ont été dispersés ou corrompus; jamais il n’y eut d’exemple d’une défection semblable et d’un tel abandon, si ce y’est au temps des anciennes excommunications , mais Louis XVI est en effet excommunié : car la philosophie aussi a ses bulles, et le Palais-Royal est son Vatican (i).
Lorsque j’ai raconté les malheurs de la famille
(t) Nous trouvons dans les Actes des Apôtres une peinture vive
royale , les crimes de Paris et de Versailles , les perfidies de l’Assemblée, les mouvemens et la lé-
et rapide des premiers excès de la révolution, et surtout de l’influence des jacobins ; la voici :
« Au commencement de la révolution , nos législateurs , la municipalité , et la populace de Paris imaginèrent , de concert , que beaucoup dé Français seraient rebelles au nouveau plan. Afin de diminuer le nombre des réfractaires , le peuple crut devoir les intimider par quelques exécutions choisies ; il égorgea une douzaine de. citoyens avant de les juger. Ceci pouvait devenir dangereux ; alors on forma deux comités en tribunaux d’inquisition , dont les fonctions furent de surveiller les pendaisons à faire ; la tâche était délicate : ces tribunaux n’en ordonnèrent qu’une seule"; et comme elle ne réussit pas , ils n’allèrent pas plus avant. Cependant le zèle de la révolution pouvait se rajentir, ces tribunaux prouvèrent que leur conservation était nécessaire , et on les conserva. Leur inactivité déplut aux esprits ardens. C’est alors qu’on institua cette divine société des jacobins qui devait être le bras gauche de la législature. Un citoyen professait-il son attachement à la constitution monarchique , quoique décrétée ; il était dénoncé à la tribune démagogue des jacobins , et bientôt une insurrection populaire dirigée contre lui. ou contre son habitation avertissait les autres citoyens de ne pas l’imiter. Une opinion contraire aux principes , ou seulement aux vues des amis de la constitution , surgissait-elle ; un citoyen songeait-il à s’élever sans l’appui de la société; une société avait-elle l’air de vouloir rivalise* avec elle, les cris des orateurs jacobites, les insultes de ses écrivassiers , les menées de ses sociétés affiliées, tout concourait à détruire violemment l’opinion, la société, le citoyen réfractaire; et, dans toute la France, on ne put rien être si l’on n’était jacobin. Mirabeau le grand Mirabeau lui-même , fut obligé de fléchir devant l’idole du jour pour monter au fauteuil, où son éloquence au moins l’appelait. La nation entière idolâtre de uouveatjlés , sembla se
MEMOIRES UE H1VAROL.
thargie du général la Fayette, dans les journées et dans la nuit du 5 au 6 octobre , j’ai trop onblié la conduite des amis du roi.
Vers la lin de septembre , on parlait déjà , dans tout Paris, de la nécessité d’aller à Versailles enlever le roi et toute la famille uoyale ; et , dès le 3 du mois d’octobre, le fameux repas des gardes du corps servait déjà de prétexte aux malintentionnés , et de mot de ralliement aux différentes cabales. Ce fut aussi vers la lin de septembre qu’on mit en question au château , si on retiendrait à Versailles le quartier d’avril ( 1 ) qui , avec les quartiers de juillet et d’octobre, aurait formé uu corps de neuf cents gardes autour du roi. Mais, malgré les menaces de Paris, malgré les inquiétudes que
prosterner devant celle-ci j de toutes les forces publiques, c’était la seule active, la seule qui sût mettre en mouvement les peuples des faubourgs de la capitale et le corps des représentans nationaux. 1789 s’élève ( c 'était une société modérée ) ; elle la dénonce comme suspecte ; le club monarchique se montre , elle arme contre lui ses phalanges. Enfin, si le pouvoir législatif siégeait aux Tuileries , le pouvoir exécutif s’établit à sa porte , de l’autre côté du ruisseau de la rue Saint-Honoré , et ces detix pouvoirs si voisins se coalisèrent bientôt pour nommer les àgens
et du pouvoir administratif et du pouvoir judiciaire
Voilà l’historique de la révolution..
„ ( Note des éditeurs. )
(1) Un quartier est composé d’un quart des gardes du corps, pris sur les quatre compagnies. C’est environ 3oo hommes qui servent trois mois.
. (Note de Rivai ol . J
MÉMOIRES DE IlIVAROL.
donnait le régiment de Flandre , et toute l’hoçreur dés circonstances , le duc d’Ayen-Noailles obtint qu’on ferait partir le quartier d’avril ; et , comme s’il eût craint que sa majesté ne fût encore trop bien gardée , il fit ajouter , pour sa compagnie , que ceux qui avaient des affaires pouvaient s’absenter pendant huit jours. Enfin , dans la soirée du 5 octobre, à l’heure où la milice bourgeoise de Versailles commençait à tirer sur les gardes du corps, le duc d’Ayen refusa de donner des ordres, sous prétexte que le comte de Luxembourg , qui était de service, se portait mieux, et il disparut ' de suite. ■■ .•
Telle a été la conduite du duc d’Ayen , un des démagogues de la cour, et capi|aine des gardes du corps. Les philosophes économistes-, et tous les clubs philanthropiques, avaient fondé des espérances sur lui : mais il les servit si mal par son genre d’éloquence , dans l’assemblée provinciale de la Haute-Gui en ne j il fut ensuite si brusquement rejeté des élections aux états-généraux, qu’il comprit qu’il ne devait mettre au service de la philosophie et de la révolution , que son silence ou soit absence. Le duc d’4yen est uu de ces hommes qu’on fuit dans les temps calmes , et qui, fuient dans les temps d’orage. , »
Dans cette même soirée du 5 octobre,, quelques personnes découvrirent le prince de Poix, fils du maréchal de Noailles-Mouchy , affublé d’une vieille redingote à sa livrée , et protégé d’un grand cha—
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peau rabattu. Il allait, en cet humble équipage, se glissant le long des murs de l’avenue, et s’enquérant aux brigands et aux miliciens, de l’état des choses et de la révolution.
On demandera peut-être pourquoi le prince de Poix , n’étant pas auprès de son maître, ou à la tête de sa compagnie , ne s’était pas réfugié dans l’Assemblée nationale , à l’exemple du colonel de Flandre? Je réponds que, dans un tel moment de crise, ce député-capitaine des gardes ne sut à quel parti se rendre , ni à quel costume se vouer ; il préféra sans doute l’avenue et la redingote, comme des partis moyens et tempérés qui pouvaient le dérober également à la gloire et à la honte. En effet , pour peu qu’un officier se cache , dans un jour de combat, la gloire ne sait plus où le trouver ; et c’est ainsi que le prince de Poix remplit du moins la moitié de ses vues. Si l’on veut savoir quel est ce courtisan chargé des faveurs du roi et des rubans de la vanité , j’avouerai qu’il est plus aisé de le décorer que de le peindre : il a tous les airs de son père, excepte celui de grand seigneur; toutes ses superstitions, excepté sa piété; toutes ses assiduités autour du maître , excepté sou attachement.
Au reste , le duc d’Ayen et le prince de Poix , avaient de tels liens de sang et de système avec le prince de Beauvau , qu’on appelait déjà père de là patrie ; avec M. Necker , promoteur du tiersétat; et, à leur insu même, avec la cabale d’Or-
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léans, qu’il était impossible qu’ils ne favorisassent pas la re'volution. Peut-être aussi que ces deux courtisans , habiles déserteurs du château de Versailles , n’ont suivi , en s’éloignant du trône, que l’instinct toujours sûr dé ces animaux qui présagent la chute des maisons qu’ils abandonnent.
M. de Pontécoulant , fils de l’ancien major des gardes du corps, las d’un trop long déguisement , endossa l’habit de son laquais , à la faveur duquel il obtint, deux jours après , l’uniforme de la garde parisienne. Plusieurs autres officiers se retirèrent, à l’exception du duc de Guiche-Grammont, et de quelques braves auxquels, ni- le civisme de nos philosophes, ni les pavots de M. de la Fayette, ni la mauvaise fortune du roi, ne purent faire entendre raison.
Au moment où Louis XVI quittait, pour jamais peut-être, le séjour des rois, l’Assemblée nationalb • se déclarait inséparable de sa personne : elle vouai à ce malheureux prince l’attachement d’un geôlier pour son captif. Cfest en effet sous de telles epuleurs que l’Assemblée déguisait l’affreux événement du 6 octobre , dans .une adresse aux provinces : Ce jour de conquête , disait-elle , est un jour de triomphe, et le monarque est notre conquête. Les brigands étaient donc une armée victorieuse aux 3 ordres de l’Assamblée, qui était elle-même le sénat le plus auguste , ramenant un prince égaré
sous le joug de la tendresse nationale, et l’attachant au char de la félicité publique (i).
Cette fiction d’un vainqueur qui daigne encore mentir , les cris d’une populace ivre de ses succès , et les couronnes qu’on préparait à nos législateurs , ne purent rassurer MM. Mounier , de Villequier, de Lally, et une foule d’autres députés qui donnèrent leur démission , et demandèrent Jes passe-ports , afin de se dérober à la fois aux lauriers de la capitale, et aux poignards des provinces. L’Assemblée s’effraya de cette désertion , et décréta qu’.on n’accorderait plus de passe-ports que pour des affaires urgentes (2).
(1) Voyez dans les éclaircissemens (Q) un extrait piquant et ingénieux des Actes des Apôtres, où, dans le récit d’une conspiration imaginaire pour rendre à Louis XVI tout son pouvoir, on fait la satire de plusieurs députés.
( Note des éditeurs.')
(a) Je ne suis pas de ceux qui ont blâmé les déserteurs de l'Assemblée; ils ont eu deux fois raison en fuyant: et plût à Dieu! que tout ce qu’on appelle la, minorité eût suivi leur exemple. La majorité , abandonnée à elle-même, ne suivant que les violentes impulsions de ses chefs et de ses galeries, aurait depuis long-temps résolu le triste problème de notre situation actuelle ; nous n’aurions pas notre fausse constitution ; on eût déjà dépouillé tous les riches; le roi, forcé de s’enfuir, n’aurait pas eu le choix de sa destinée ; il n’aurait pas arrêté les derniers développemens de la démocratie : elle aurait déployé toutes ses fureurs; et la France se serait constituée convenablement , ou morcelée en petites républiques. Si la minorité avait fui, on aurait donc vu clairement que les démagogues avaient chassé les
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Elle de'créta en même temps qu’elle se transporterait, le i5 octobre à Paris, bien sûre de trouver un trône où le roi n’aurait trouvé qu’une prison. . , *-•
Ce décret excita une joie universelle, excepté à
esprits modérés ; ceux-là auraient été chassés eux-mêmes, ou ils auraient régné à leur mode. Au lieu que la perpétuelle contradiction de cette minorité a servi de frein aux furieux , et a donné je ne sais quel air de justice à tous les actes de Jeur despotisme. Les provinces disent que chaque décret a été plaidé contradictoirement. On ne saurait donc croire combien une minorité donne de force à une majorité : on ne saurait donc croire combien de fautes elle lui épargne. Sans compter que les premiers hommes de la minorité, MM. l’abbé Maury, Malouet Cazalès , etc. , ont toujours parlé de manière à prouver nettement qu’ils n’entendaient pas ce que c’est qu’une constitution convenable à la France, et qu’ils ne voyaient pas où en est Louis XVI dans celle qu’on vient'de nous donner. Prenez garde , disent-ils sans cesse , vous lésez le roi ( comme si le roi existait encore dans la personne de Louis XVI ) ; vous empiétez , disentils encore, sur le pouvoir exécutif; et on voit clairement qu’il» entendent par pouvoir exécutif , le despotisme. Aussi la démagogie de l’Assemblée ne s’y méprend point , elle qui a réuni tous les pouvoirs. C’est comme si on avait dit autrefois au conseil- . « d’état : Prenez garde , messieurs , vous empiétez sur les droits des intendans. Or, Louis XVI est-il autre chose que le commissaire de l’Assemblée? Je le répète donc : les premiers hommes de la minorité ont fait beaucoup de mal. Mais , dira-t-on , ils ont souvent de l’éloquence et des mouvemens oratoires , et toujours des intentions louables : j’en conviens de bon cœur : mais qu’est-ce que le talent qui manque de lumières et s’égare sans
( Note de Riva roi.)
cesse ?
MEMOIRES DE RIVABOL.
Versailles, dont la municipalité, toute en larmes, vint se jeter aux pieds de l’Assemblée, et lui exprimer ses cuisans regrets sur le départ du roi. On répondit à ces misérables comme à des victimes indociles et nécessaires, qui ouvraient les yeux ' mal à propos sur leur ruine particulière, quand il ne fallait voir que la prospérité générale et la gloire d’y avoir contribué. lisse retirèrent avec la douleur d’avoir chassé le roi , et la honte de s’en être repentis.
Louis XVI voulut aussi affaiblir l’intérêt de ses * malheurs ; il écrivit à l’Assemblée nationale pour lui apprendre* son arrivée dans la bonne ville de Paris ; le séjour qu’il comptait y faire désormais, et la joie qu’il ressentait du décret sur leur inséparabilité mutuelle : enfin , sa. majesté fit si bien entendre qu’elle avait suivi librement ses assassins £ à Paris ; elle en donna de telles assurances à l’Assemblée , qu’on pourrait dire que ce prince , à force de félicitations , diminuait le triomphe et la félicité de ses vainqueurs (i).
L’Assemblée voulut à son tour lui donner quel-
(i) Cette lettre n’était ni de l’archevêque de Bordeaux, ni de M. Necker, ni de M. de Saint- Priest , comme on l’a dit; elle était du roi lui-même. Ces trois ministres viennent d’être congédiés. Le roi a senti que la statue était trop petite pour le piédestal. Ceux qu’il leur^t substitués conviennent parfaitement à son état : car il ne s’agissait pas d’élever les hommes , mais d’abaisser les places. -■ ' .
i • ( Note de Rivarol. )
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que marque de sa reconnaissance : elle ouvrit une grande discussion sur les titres et sur les qualités dont il fallait dorénavant le décorer. Quoiqu’il fût hors du trône et de la constitution , on décida qu’il serait toujours intitulé roi. Il fut ensuite question de savoir s’il s’appellerait encore roi de France et de Navarre. Après de longs débats , on décida qu’il ne porterait plus lettre de Navarre, malgré les prétentions légitimes ae nos rois sur la Navarre espagnole. Il né resta donc qu’à prononcer s'il s’appellerait roi de France ou roi des Français : c’est à quoi on réduisit la question qui n’en était pas une : car on sent biën qu’entre ces deux titres la différence est nulle (i). Que seraitce en effet qu’un roi de France qui ne serait pas roi des Français , ou un roi des Français qui ne serait pas roi de France ? Mais c’est précisément* sur ce rien , sur cette distinction puérile que l’Assemblée voulut exercer sa métaphysique. La raison la plus évidente de cette discussion , celte pourtant qu’on n’osait avouer, c’est que la prérogative de Louis XVI ayant éprouvé un SS rude changement, il fallait bien aussi que son titresubît quelque métamorphose. L’Assemblée a, par excellence, le génie d’innovation. Les Mirabeau épuisèrent donc, sur ce problème, toutes les ressoür-
(1) C’est un paradoxe du Contrat Social, qui fut sans doute la cause de cette ridicule discussion*
, ( Note de Rivarol. )
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MEMOIRES DE R1VAROL.
ces du mauvais goût , fortifié par la mauvaise foi ; et, apres bien des séances et des discussions, il fut enfin décrété que Louis XVI ,• régénéré par un baptême de sang, confiné au palais des Tuileries , comme un sultan au vieux sérail, sans amis, sans sujets, sans vengeance, au milieu deses assassins, porterait le titre de roi des Français. L’Europe , indignée , le nomma roi des Barbares.
Pendant plus de huit jours, leurs majestés restèrent exposées aux fenêtres du palais des Tuileries, pour satisfaire l’avide et tumultueuse curiosité d’une populace eu délire , qui les appelait et rappelait sans cesse, afin de s’accoutumer au miracle de leur présence dans les murs de la capitale. L’Asemblée usa ces huit jours dans l’examen de quelques motions sur la procédure criminelle, et abolit tous les lieux privilégiés. Un de ses mem- * bres, ébloui des succès de ses heureux collègues, leur proposa de se donner la décoration d’une médaille, et ce projet sollicita puissamment leur • vanité. Mais 1 esprit d’ostracisme et de démocratie l’emporta , et ils rejetèrent tout signe distinctif.
C’est à cette époque aussi que l’Assemblée déci’éta la liberté de tous ceux qui étaient détenus , par lettres-de-cachet , sans observer que cette espèce de captifs n’avait été frappée des coups du despotisme que par une grâce* spéciale et abusive de la toute-puissance royale, et que pas un d’eux, peut-être , ne devait sortir de sa prison que pour
aller au gibet. Car , depuis long-temps , l’ancien gouvernement , excepté en matière d’iiripôt ne péchait que par indulgence ; ce n’était plus l’humanité, mais la justice qu’outrageaient les lettresde-cachet.
Cependant , une motion importante , par ses suites et ses effets sur la révolution , attira l’attention publique : un membre proposa de déclarer que les biens du clergé appartenaient à la nation (i). L’Assemblée et les galeries applaudirent avec fureur, le Palais-Royal fermenta ; et sans doute que ces premiers mouvemens auraient conduit le clergé à une prompte extinction , si un événement inattendu n’avait ralenti ou détourné le torrent de l’opinion. Une lettre de M. de Montmorin annonça tout-à-coup à l’Assemblée que le roi avait donné au duc d’Orléans une commission pour l’Angleterre, et que ce prince , prêt à partir , s’attendait qu’un passe-port des représenta ns de la nation.
C’est ainsi qu’un roi, captif et détfué de tout crédit , mettait en fuite le chef d’une faction formidable, un prince riche et maître de la populace , l’homme en un mot qui venait de lui disputer la couronne et la vie î ' t
(i) Sans approuver le discours que Mirabeau prononça sur cette importante Question , et les effets dont il fut suivi , cela seul nous force de le donner en partie dans les éclaircisse-
mens (R).
( Note des éditeurs. )