CHAPITRE VII
QUELQUES MOTS SUR L'AGITATION POLITIQUE ANTÉRIEURE AU MOUVEMENT INSURRECTIONNEL DE 1837.
Je me résignai difficilement à cette cruelle séparation. Je cherchais vainement à m'en distraire, en me livrant énergiquement à la pratique de ma profession, lorsque les événements politiques prirent une gravité qui rendait l'indifférentisme presque impossible. Je me rangeai sans hésitation du côté des libéraux, quoiqu'il m'en coûtât beaucoup de me séparer de ma famille et de beaucoup de mes
amis personnels qui sympathisaient avec le parti qui avait pris bien à tort le titre de constitutionnel. La politique vint ainsi me distraire des angoisses dont souffrait mon cœur et je me lançai dans l'arène avec l'enthousiasme qui m'est naturel et avec toute l'ardeur que m'inspirait ma conviction profonde de la justice de la cause libérale.
En 1836 et en 1837, je pris une part active aux assemblées publiques de la capitale (Québec) et des comtés avoisinants. Je fondai un journal, le Libéral, qui paraissait trois fois la semaine dans les deux langues. Me réservant la partie française, je confiai la rédaction de la partie anglaise à mon habile ami et confrère M. Hunter.
Quelque temps auparavant, j'avais posé ma candidature comme député à l'Assemblée dans le comté de Saguenay (alors Northumberland). Mon adversaire, M. Drolet, était aussi un libéral. A la baie Saint-Paul, je l'avais emporté sur lui par une majorité de six cents voix, mais à la Malbaie, M. Drolet combla son déficit et fut finalement élu par une majorité de soixante-quatre voix, grâce à l'influence de M. Papineau. (*)
Une des importantes assemblées qui eurent lieu à cette époque fut celle dite de la Gar dérobe, parce qu'elle fut tenue dans la grande «salle du vestiaire de l'Assemblée législative, dimanche, le 28 mai 1837.
Cette assemblée avait été convoquée par nos adversaires, avec invitation au public de s'y rendre. Sachant qu'on devait y prendre en considération les résolutions odieuses passées le 8 mai à la Chambre des Communes, sur la proposition de lord John Russell, alors ministre des colonies,
(1) Malgré cette lutte, mon père et M, Drolet restèrent amis personnels aussi bien qu'amis politiques. Cette élection, qui ne changeait rien à la force des partis, puisque les deux candidats avaient les mêmes opinions, prouve d'une façon irréfutable l'influence énorme dont jouissait alors M. Papineau. Mon père était plus influent que M. Drolet à la Malbaie, tous les chefs locaux étaient ses partisans. Cependant la région toute entière obéit à la voix du chef politique de la province. Cette influence entraînait avec elle une bien lourde responsabilité.
je me rendis à l'église de la grande et influente paroisse de Saint-Roeh, au moment où allait se terminer l'office de vêpres. A la sortie, j'adressai la parole à la foule; je rappelai aux électeurs combien il était de notre devoir de nous rendre à cette assemblée, afin de nous opposer à l'adoption de toute résolution qui pourrait compromettre l'honneur ou la liberté du Canada.
Un acquiescement général suivit mon invitation, et je m'acheminai en tête de plus de huit cents hommes vers le palais de la Législature. Nous y arrivâmes avec un accroissement assez considérable de partisans qui s'étaient joints à nous à la sortie de vêpres à la cathédrale, l'office se terminant au moment où nous passions.
J'aurais voulu que l'entrée se fût faite tranquillement et sans déranger nos adversaires, dont nous supposions l'assemblée déjà organisée. Mais la foule n'étant plus sous contrôle, il était impossible de la réprimer, et elle envahit la salle du vestiaire presque en masse. Cette brusque irruption jeta l'épouvante parmi nos adversaires, qui soudain se dispersèrent. On voyait tous les préparatifs d'une assemblée, table, fauteuils, papier, encre et plumes, enfin, rien ne manquait sauf les assistants. Que faire dans les circonstances? Je n'hésitai pas un instant. Je m'élançai sur la table et m'adressant à la foule qui comblait l'enceinte: " Messieurs, leur dis-je, nom» sommes venus ici pour prendre une part paisible et légitime, en notre qualité de citoyens de Québec, à une assemblée convoquée par la voix des journaux, pour la considération de questions importantes touchant gravement nos droits et nos libertés politiques. Nous n'y trouvons personne, pas même ceux qui ont convoqué l'assemblée. Que nous reste-t-il à faire? Nous organiser tout de suite (applaudissements). Je propose donc que notre digne et estimé concitoyen M. Légaré, que je vois ici devant moi, soit appelé au fauteuil." La proposition fut adoptée unanimement. M. Legaré ayant pris
le fauteuil, un secrétaire fut élu, et rassemblée procéda aux affaires.
Je ne donnerai pas ici un compte rendu des discours prononcés ni des résolutions adoptées en cette circonstance. Les journaux du temps qu'on peut consulter en sont remplis et le résultat général est aujourd'hui connu. Je ferai seulement remarquer la grande portée qu'eurent cet incident et ces résolutions. Une révolution soudaine semblait s'être opérée dans l'esprit des libéraux temporisateurs. Le Canadien, par exemple, journal influent qui jusqu'alors tenait le juste milieu, se déclara approbateur des résolutions; le parti libéral se recrutait partout et nos adversaires fléchissaient devant l'énergie qu'il déployait. (*) M. Van Felson, représentant la basse- ville de Québec à la Chambre et partisan de l'exécutif, cédant à la force de l'opinion publique, démissionna quelques jours après.
Vint plus tard, en octobre, la fameuse assemblée dite des cinq comtés, mais où six comtés étaient réellement représentés, dans le district de Montréal. Elle fut suivie de l'organisation de nombreux comités de consultation et de surveillance à Québec et ailleurs. Ces comités, au moins à Québec, tout en protestant énergiquement contre la vio-
(1) L'épisode dont parle Bouchette est bien curieux et montre comment les choses se passent en temps de révolution. Voici un homme qui harangue une foule, l'entraîne à sa suite à une assemblée ; arrivé là, la salle de réunion est encore vide et Bouchette est tout disposé à attendre l'arrivée de ceux qui ont convoqué la réunion, mais le peuple souverain n'a pas le don de la patience, et il pousse Bouchette à s'emparer, un peu malgré lui, d'un terrain qui ne lui appartient pas et de se faire l'organe des sentiments qu'il a fait naître un instant auparavant, un peu d'après le principe : "Je suis leur chef, donc il faut que je les suive ; " le Canadien, dont le jeune disciple de Papineau semble blâmer la froideur en cette circonstance, ne se gêne pas de le rendre responsable de cet esclandre et de dénoncer sa conduite. Quelques jours plus tard, le 4 juin, on retrouve Bouchette dans une autre assemblée proposant de» résolutions de circonstances, en compagnie de Morin, de Narcisse-Fortunat Belleau, plus tard ministre et lieutenant-gouverneur, des députés Drolet, Bardy, Blanchet et Besserer. A cette assemblée, après avoir récapitulé tous les griefs du pays, on passa condamnation sur les résolutions de lord John Russell présentées à la Chambre des Communes au mois de février 1837, lesquelles donnaient au gouverneur le droit de se servir de l'argent public en dehors du contrôle de la Chambre d'Assemblée, et qui furent les causes déterminantes de l'agitation qui aboutit à l'explosion de 1837. Le Canadien, rédigé par Etienne Parent, s'était séparé quelque temps de la fraction avancée des Patriotes qui le décrétèrent de trahison.
lation par le Parlement anglais de nos droits constitutionnels les plus sacrés, n'ont pas, à ce que je crois, outrepassé ce qui aurait pu se dire en Angleterre en de semblables circonstances. Néanmoins, il fut émané des mandats d'arrestation contre tous les présidents de ces comités. Me trouvant dans la catégorie de ces présidents, je me disposai à subir les conséquences auxquelles m'exposaient mes convictions. Cédant cependant aux vœux de mes amis, je quittai la ville et remontant la rive sud du Saint-Laurent, je me rendis à la rivière Chambly. Me trouvant ainsi an foyer même du mouvement, je croyais pouvoir m'y rendre utile en faisant partie d'une organisation puissante dirigée par M. Papineau lui-même.