‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 9 sur 26 · UN VOYAGE EN ITALIE — MARIAGE A DOUVRES — UN ÉVÉNE- MENT TRAGIQUE · texte numérisé non relu

UN VOYAGE EN ITALIE — MARIAGE A DOUVRES — UN ÉVÉNE- MENT TRAGIQUE

Au moment de l'incident remarquable que j'ai raconté à la fin du dernier chapitre, mon père revenait d'un voyage assez prolongé à travers la France et l'Italie. Il était parti avec un ami, M. Fricker, autant que je puis déchiffrer le nom dans le manuscrit qui était porteur de dépêches du roi d'Angleterre pour l'Italie, et qui lui avait offert une place dans sa briska. Il fait une description de cette excellente voiture de voyage si vaste et si confortable et contenant tout ce qu'il fallait pour la toilette et pour la table. Vraiment nos pères n'étaient pas si arriérés qu'on veut le dire. Les voyageurs d'alors voyaient au moins le pays qu'ils traversaient et c'est à cette époque qu'on pouvait dire avec vérité que les voyages forment la jeunesse.

Leur itinéraire sur le continent fut celui des courriers ordinaires de l'époque et pourra par conséquent intéresser ceux qui veulent lire avec une intelligence plus complète des détails l'histoire si attachante du commencement du dix-neuvième siècle. Débarquant à Calais, ils se rendirent à Paris. Après un séjour peu prolongé dans cette capitale, ils prirent le chemin de l'Italie en passant par Mélun, Auxerre, Maçon, Port-Beauvoisin, Chambéry, la vallée de l'Isère, le Mont-Cénis, Suze, Turin, Alexandrie, Marengo, Pise, Florence, (Sienne, jusqu'à Rome où ils demeurèrent trois semaines. Puis, après une excursion jusqu'à Naples et Pompéi, ils revinrent, mais en passant cette fois par la Suisse et le Jura. La plupart des cahiers de ce voyage étant détruits, je me contenterai de donner quelques extraits de l'unique cahier qui me reste.

" Je n'oublierai jamais, dit l'auteur des Mémoires les

passes terribles de l'Apennin. Même au sortir des paysages grandioses des Alpes, elles me causèrent une impression durable. Nous sortîmes de Montefiascone à la nuit tombante, mais par un magnifique clair de lune. De Montefiascone à Viterbe, la route étroite longe d'un côté des hauteurs escarpées, de l'autre le fleuve qui coule au fond d'un second précipice. Elle est coupée de temps à autre par de profondes coulées sur lesquelles on a jeté des ponts de bois. Rien de tout cela n'arrêtait nos postillons qui descendaient, malgré qu'il fût nuit, au grand galop.

" Au moment où nous approchions de Viterbe, une troupe de taureaux sauvages nous dépassa comme une avalanche; nous crûmes un instant que nous étions perdus. Ils étaient poursuivis de très près par plusieurs cavaliers. C'étaient des bouviers de l'Apennin qui cherchaient à dépasser les bêtes pour leur faire rebrousser chemin. Nous les voyions à la lumière de la lune avec leurs longues lances en arrêt, courir ventre à terre et en poussant de grands cris sur l'étroit ruban de verdure entre la route et la rive élevée. Toute la troupe passa comme un éclair, mais nous entendîmes pendant quelque temps encore le bruit de leur course vertigineuse réveillant les échos dans les profondeurs des ravins. Ces bouviers de l'Apennin sont de beaux et hardis cavaliers. Ils me rappellent les picatoros d'Espagne." < ,

" C'est des hauteurs de Baccano, dit-il un peu plus loin, à environ neuf milles de Rome, que nous vîmes pour la première fois le dôme de iSaint-Pierre. Un sentiment de vénération et de bonheur inexprimables me saisit à ce premier regard jeté sur la Ville-Eternelle. Rome! autrefois la maîtresse du monde. Rome! où naquirent les héros antiques. Rome! la mère des orateurs et des poètes. Rome! le siège des arts, le centre de toutes les grandeurs, dont les vestiges grandioses sont encore aujourd'hui les

modèles des modernes, dont le génie législatif, littéraire, artistique est de nos jours encore la merveille par excellence de l'univers! Rome, dis-je, était là devant mes yeux. Dans un transport irrésistible je me dressai dans la voiture, et soulevant mon chapeau je saluai de loin la capitale de l'Occident."

Je terminerai ces extraits par la description d'une cérémonie pontificale d'il y a trois quarts de siècle.

" Samedi, le 8 septembre (1832) à neuf heures du matin, nous nous rendîmes à l'église de Santa Maria del Popolo pour assister à la célébration de la Nativité de la Vierge. Le Pape assistait à cette cérémonie; il était entouré de toute la pompe pontificale et suivi d'un grand nombre de cardinaux. Une garde d'honneur faisait haie depuis le portique jusqu'au chœur. Les rues par lesquelles Sa Sainteté devait passer pour se rendre de son palais, qui est situé à l'autre extrémité de la ville, jusqu'à l'église, étaient soigneusement étendues de sable fin, et sur la piazza del popolo, vis-à-vis l'église s'étendait un immense auvent. Nous attendions dans l'église depuis près d'une heure lorsque le Pape parut précédé d'une vingtaine de cardinaux. Il se tenait sur un trône magnifique, la sedla gestatoria, portée sur les épaules de quatre officiers en brillants unr ormes. Le Pape portait de somptueux vêtements de satin blanc, deux cardinaux soutenaient la longue queue de sa robe. Ceux-ci, ainsi que les autres cardinaux, portaient la robe de pourpre dont la queue était soutenue par des prélats en soutane violette. Le pontife fit son entrée tiare en tête, il remonta là nef en distribuant des bénédictions à droite et à gauche sur la foule agenouillée, puis arrivé au chœur, il quitta la sédia pour occuper un trône encore plus magnifique. Autour de lui se rangèrent les cardinaux par ordre d'ancienneté, et aux pieds de ceux-ci, sur des tabourets, les camériers et les caudataires. Derrière les cardinaux se rangèrent les évêques et le haut-

clergé parmi lesquels deux dignitaires grecs étaient remarquables par leur longue -barbe blanche et la solennité de leur maintien. La messe fut chantée par un évoque et la cérémonie ne fut pas trop longue. La musique était bonne, mais entièrement vocale; il me sembla que l'orgue en aurait rehaussé l'éclat.

" Après la messe, le Pape se retira avec le même cérémonial, et nous nous hâtâmes de sortir pour être témoins du départ. La grande place del popolo offrait un spectacle très brillant. Le carrosse du Pape, un carrosse immense, de forme antique, mais richement orné de mitres et de tiares et couvert de dorures, était traîné par six magnifiques chevaux noirs somptueusement harnachés et guidés par trois postillons. Venait ensuite une seconde voiture, moins riche, mais de même forme et de même dimension et traînée aussi par six chevaux, c'était la voiture de la famille du Pape. Les carrosses des cardinaux sont rouges, ainsi que les harnais de leurs ichevaux. Quelques-uns de ces équipages sont plus beaux que les autres, mais à l'arrière de chaque carrosse on voit au moins trois laquais en livrée. L'effet général est fort impressionnant, il combine la pompe de la royauté avec la solennité de ila religion, et en recevant la bénédiction papale je ressentis quelque chose de ces deux influences, qui donnent au pape un avantage considérable sur les autres souverains de l'Europe. En revenant nous trouvâmes le Corso encombré d'une foule immense, mais rien dans les costumes n'était remarquable, rien ne nous rappelait que nous nous trouvions dans la Rome moderne, isî ce n'est le langage de cette foule et son empressement extraordinaire à se courber sous la main bénissante du pontife-roi."

C'est, comme je l'ai dit, au retour de ce voyage que mon père rencontra Marianne Gardner, obtint la promesse de sa main et s'embarqua quelque temps après pour le Canada. En décembre il se rembarqua à New- York pour

l'Angleterre sur le navire Caledonia. Ce voilier arriva à Liverpool après une traversée jde seize jours seulement. De Liverpool, mon père se rendit à Douvres où résidait sa fiancée. C'est là qu'il rencontra, entre autres person^ nés, le colonel Dundas, un noble et généreux cœur, dont il sera question plus tard au cours de ce récit. Là se trouvait aussi le capitaine Surgison Smith, des dragons de la garde, qui devait épouser Georgiana, la sœur de Marianne Gardner. Il fut décidé que les deux mariages seraient célébrés le même jour.

Le double mariage eut lieu en effet en grande pompe, à Douvres, le 6 mars 1834. Bouchette se rendit avec sa femme au château de Deal, sur les côtes de l'Atlantique, résidence du comte de Carrington, oncle de madame Bouchette. De là, ils s'embarquèrent pour le Canada à la fin d'avril, " Le bonheur dont cet hymen me combla, dit mon père, devait, dans les décrets de la Providence, n'être que de courte durée. De retour dans mes foyers, depuis trois mois à peine, mon épouse bien-aimée devint une des premières victimes du choléra asiatique qui sévit en Canada en 1834. Elle succomba le 27 juillet à cette funeste épidémie. "

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