‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 11 sur 26 · LE DISTRICT DE MONTRÉAL EN NOVEMBRE ET DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

LE DISTRICT DE MONTRÉAL EN NOVEMBRE ET DÉCEMBRE

Arrivé à Saint-Denis, le vingt-trois novembre 1837, je descendis chez le colonel Deschambault. Le docteur Wolfred Nelson vint m'y rencontrer. Je l'accompagnai chez lui et je trouvai sa maison bien gardée par de braves habitants, l'arme au bras. Ils devaient s'opposer à l'arrestation dont leur bien-aimé chef, le docteur Nelson était menacé. Je couchai chez le docteur. La nuit se passa sans alerte. Le lendemain, continuant ma route suivant les instructions de Nelson, en remontant les bords de la rivière Chambly.

Je descendis un instant chez M. Drolet, à Saint-Marc. M. Drolet n'y était pas, mais son fils (*) s'offrit à m'aceompagner. A peine avions-nous fait une lieue que nous rencontrâmes deux personnes en calèche, venant à toute vitesse.

(1) C'était le père du colonel G. Drolet, de Montréal. — D.

Ces messieurs, dont je ne me rappelle pas les noms, reconnurent en passant M. Drolet, fils, et «'arrêtant, ils nous firent signe d'arrêter aussi. Ils demandèrent avec empressement où se trouvait M. Papineau. Ils étaient des délégués et venaient de la pointe Olivier où se tenait une grande assemblée des personnes les plus influentes de toutes les paroisses circonvoisines. On demandait avec véhémence que M. Papineau, qu'on savait être quelque part sur les bords du Richelieu, se rendît auprès d'eux pour aviser à ce qu'il fallait faire dans la crise menaçante actuelle. M. Drolet répondit qu'il ne pouvait dire où se trouvait M. Papineau, qu'il n'était pas chez son père. Enfin nous nous séparâmes, les délégués toujours à la recherche de M. Papineau, et nous continuant notre route dans la direction de Chambly.

Rendus sur les confins du village de Chambly, nous fûmes arrêtés par une sentinelle armée d'un fusil de chasse. Nous nous rendions chez le docteur Kimber. Mon ami Drolet me servit de passeport et nous nous rendîmes à destination sous la garde d'une autre sentinelle. Après beaucoup d'hésitation, on nous permit de franchir le seuil de la porte, et nous fûmes admis dans une grande salle où se trouvait beaucoup de monde. A peine y étions-nous entrés, que nous vîmes les personnes qui occupaient le fond de la salle se diviser respectueusement pour laisser passer une dame qui s'avançait vers nous avec calme et dignité. Elle tenait dans sa main droite un pistolet dont le canon reposait sur son bras gauche. M. Drolet me présenta à madame Kimber. Mon nom ne lui était pas inconnu, mais ce qui sembla lui inspirer une confiance entière en l'étranger qu'elle recevait c'était ma qualité de rédacteur du Libéral, de Québec.

Madame Kimber, dont la physionomie et le maintien étaient empreints d'une noble fermeté, s'entretint avec moi de l'événement de la veille, la délivrance de Davignon

et de Démaray par le vaillant Bonaventure Viger sur le chemin de Longueuil. Ces deux messieurs, le docteur Davignon et M. Démaray, notaire, avaient été arrachés de leurs demeures, à Saint-Jean, au milieu de la nuit par un détachement de la cavalerie volontaire de Montréal. On ne se contenta pas de les charger de chaînes, de les garrotter, et de les attacher à la banquette d'une voiture, on leur mit encore, en dérision, la corde au cou pour indiquer le sort qui les attendait. On les acheminait dans cet état vers les prisons de Montréal, lorsque Bonaventure Viger attaqua l'escorte, la mit en fuite et délivra les prisonniers.

Il se faisait tard. Mon excellent guide et ami M. Drolet, me proposa d'aller passer la nuit chez un de ses intimes, un fidèle patriote dont la demeure était au milieu du village. Nous souhaitâmes le bonsoir à madame Kimber, et nous nous rendîmes chez M. X. . . (*) qui nous reçut avec grande cordialité. Il était bien renseigné sur ce qui se passait au dehors. Il venait d'apprendre qu'une batterie d'artillerie de deux pièces était en route pour Saint-Jean et qu'un détachement d'infanterie régulière l'accompagnait. Quant à ce qui se faisait de notre côté, il nous apprit que les patriotes s'assemblaient en nombre dans la Grande- Ligne-de-1'Acadie (Pointe-à-la-Mule). Parmi les chefs qui s'y trouvaient, on mentionnait les noms d'Edouard Rodier, Ludger Duvernay, le docteur Cote et autres.

Le docteur Boudreault, un jeune médecin de Chambly, qui se trouvait chez notre hôte, prenait comme nous un vif intérêt à la conversation. Je lui demandai s'il connaissait les routes par lesquelles on pourrait se rendre à la Grande- Ligne, en évitant les chemins les plus fréquentés. Il me répondit qu'il croyait assez bien les connaître, mais qu'il y avait dans le village un de nos chauds partisans qui non seulement connaissait tous les grands chemins et toutes

(1) Nom en blanc dans le manuscrit.

les routes, mais qui pourrait aussi nous procurer de bons chevaux pour nous rendre à la Grande-Ligne. Le docteur Boudreault consentait à nous accompagner. Il fut arrêté que nous nous mettrions en route le lendemain avant le jour, et je priai le docteur de faire pour moi tous les arrangements qu'il jugerait convenables.

Longtemps avant le jour — nous étions en novembre — j'entendis le bruit d'une voiture qui arrivait. Elle s'arrêta devant la porte. J'étais tout prêt. Le docteur Boudreault entre avec notre brave et vigilant cocher. Notre hôte est debout pour nous souhaiter bon voyage. Il nous fortifie au départ d'un délicieux punch au lait. Nous lui serrons la main ainsi qu'à mon ami M. Drolet, dont je prends congé ici, et nous partons.

Nous éloignant des chemins les plus fréquentés autant que les circonstances nous le permettaient sans trop allonger notre route, afin d'éviter la rencontre des troupe-s, nous atteignîmes enfin, en dépit de la boue et des ornières, le haut ou l'extrémité de la Grande-Ligne. Il faisait déjà grand jour lorsque nous arrivâmes à la maison d'un cultivateur riche et influent de cette région où nos amis avaient établi leur quartier général. Je trouvai là Rodier, Duvernay, Cote et aussi M. Gagnon, de la Pointe-à-la-Mule. Ces messieurs nous firent immédiatement part d'un plan d'opérations arrêté d'avance. L'on se proposait d'attaquer Saint-Jean ce soir-là même.

Je crus de mon devoir de communiquer sur-le-champ à nos amis le renseignement qu'on m'avait donné à Chambly. Je leur fis remarquer que les autorités militaires étaient évidemment prémunies contre le mouvement projeté, je leur demandai de réfléchir et de décider si, dans les circonstances, il ne serait pas plus prudent d'en différer l'exécution ou même de l'abandonner. Mon opinion exprimée le matin se confirma lorsque vers quatre ou cinq heures du soir, nos braves habitants s'assemblèrent au lieu du

rendez-vous, précédés de leur chef M. Gagnon de la Pointeà-la-Mule, monté sur un magnifique cheval bai qu'il maniait avec tout l'aplomb et toute la grâce d'un Bayard. Il y avait là une centaine d'hommes dont pas un tiers ne portaient des armes à feu, et ces armes de simples fusils de chasse. Les autres étaient armés de fourches et de faux diversement emmanchées. Mais ce défaut d'armement ne semblait nullement faire fléchir leur courage.

Tous les chefs à cette vue se rangèrent de mon avis et jugèrent l'attaque intempestive. Nous réussîmes, mais non sans peine, à persuader à ces braves gens de retourner chez eux.

Le défaut d'armement se faisant ainsi péniblement sentir, Duvernay ou Gagnon, je ne me rappelle pas bien lequel des deux, fit remarquer que nous pourrions suppléer à ce défaut de l'autre côté de la frontière, qui n'était éloignée que de cinq ou six lieues. Gagnon connaissait parfaitement tous les chemins conduisant à la frontière, et ce projet étant adopté, il se chargea spontanément de la tâche difficile et périlleuse de nous transporter cette nuit-là même, soit à Swanton, soit à Highgate, villes limitrophes de l'Etat du Vermont. Vers minuit, sous sa direction, nous traversâmes le Richelieu armes et bagages, dans des canots. Les officiers de cette expédition étaient M. Gagnon, qui nous servait de chef et de guide, le docteur Malhiot, de la paroisse de Boucherville, Ludger Duvernay, Edouard Rodier, le docteur Cote, le docteur Boudreault et moimême.

Sur la rive gauche, dans Sabrevois, nous montâmes dans deux charrettes à foin qui nous attendaient, toujours par les soins de Gagnon, et nous atteignîmes la frontière sans rencontre aucune, même en traversant le village de La Baie ou Phillipsburg, dont la population nous était politiquement hostile. Avant l'aurore nous étions arrivés sains et saufs dans la jolie petite ville de Swanton. Des-

cendant à l'auberge, nous entrâmes dans une grande salle tout à la fois chauffée et éclairée par un brasier ardent qui remplissait un âtre énorme. Rien ne pouvait se trouver plus à point. Nous arrivions glacés par les froids de novembre et fort soucieux sur les destinées de notre cher pays. Et voilà que tout à coup une chaleur bienfaisante vient dégourdir nos membres transis et une lumière quasi éblouissante dissipe la tristesse de nos pensées.

Nous ne fûmes pas longtemps à Swanton sans nous apercevoir que nous nous trouvions dans un milieu sympathique. Le nombre de nos amis croissait tous les jours. Nous nous mîmes sans tarder à la recherche d'armes pour suppléer à ce qui nous manquait le plus dans la lutte à main armée où nos adversaires politiques nous avaient entraînés. Nous avions fait sous ce rapport des progrès satisfaisants, lorsque dans une de nos courses aux environs de Swanton, nous fîmes la rencontre de l'honorable L.-J. Papineau (*) et du docteur O'Callaghan, ce qui précipita nos plans et hâta le retour des réfugiés sur le sol canadien.

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