‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 12 sur 26 · COMBAT DE MOORE'S CORNER · texte numérisé non relu

COMBAT DE MOORE'S CORNER

Au commencement de décembre 1837, nous nous trouvions une dizaine de Canadiens à Swanton, jolie petite ville de l'Etat du Vermont, située à sept ou huit milles de la frontière canadienne. Au nombre de ces Canadiens étaient Ludger Duvernay, éditeur-propriétaire de La Minerve, Edouard Rodier, député à la Législature, le docteur Malhiot, le docteur Boudreault, le docteur Cote et le capitaine

(1) M. Papineau voyageait sous le nom de M. Martin. — Note de l'auteur.

(2) Quelques-uns des détails de ce combat ont été communiqués par mon père à M. L.-O. David, qui les a publiés dans son ouvrage : les Patriotes de 1887-38.

Gagnon, de la Pointe-à-la-Mule, homme remarquable par son caractère intrépide et héroïque.

Nous n'avions pas été oisifs pendant notre séjour à Swanton. Engagés dans une lutte de principes dont dépendait Pavenir de notre cher Canada, tous jeunes et pleins d'exaltation patriotique, nous avions foi en l'avenir. Mais dans cette lutte, quand de part et d'autre les partis grossissaient, nos adversaires avaient tous les avantages d'un facile armement, tandis que nous nous trouvions contraints de repousser leurs attaques et leurs atteintes à nos libertés et à nos droits constitutionnels avec des armes improvisées, des fourches et des faux. Nous avions donc pourvu, en autant que nos ressources nous le permettaient, aux moyens de nous défendre. Nous nous trouvâmes bientôt en possession d'une centaine d'armes à feu dont plusieurs étaient des carabines, deux peties pièces de canon et des munitions convenables pour toutes armes. Tout ceci se faisait autant que possible à l'insu des autorités américaines.

Une de nos difficultés étaient de rendre ces armements à Saint-Césaire, sur la rivière Richelieu, où, nous avait dit l'honorable L.-J. Papineau, nous étions attendus, un camp ayant été formé en cet endroit sous le commandement du docteur Wolfred Nelson.

Nous partons de Swanton le 6 décembre 1837. Passant par Highgate, nous franchissons la ligne 45e et nous nous retrouvons sur le sol canadien. Nous sommes en tout et partout soixante-quinze à quatre-vingts hommes, dont les trois quarts sont des habitants de la Grande-Ligne (Pointe-à-la-Mule). Ils nous sont arrivés sur le haut du jour précédés de leur chef le brave, l'héroïque Gagnon. Il était passé comme un coup de foudre avec son petit corp3 d'élite à travers le village de Missisquoi. Il avait, par la hardiesse de cette manœuvre, paralysé les habitants et pétrifié les sentinelles, à tel point que personne n'avait

osé s'opposer sérieusement à son passage. Il s'était rendu ainsi, presque sans coup férir, jusqu'à Swanton pour nous rejoindre et former la masse de la force qui devait ce soirlà même se mettre en route pour Saint-Césaire.

L'organisation de notre petite troupe se fit, si ma mémoire ne me trompe, avec un peu de précipitation et au moment même du départ. Le commandement fut décerné au docteur Malhiot, ayant sous ses ordres en qualité d'offi- . ciers, Gagnon, Duvernay, Rodier, Boudreault et moi. Je fus chargé de l'avant-garde composée d'une dizaine d'hommes.

Nous avançons dans cet ordre sur la grande route. Arrivés à l'endroit appelé Moore's Corner, un des éclaireurs vient m'avertir de l'approche d'un corps de troupes. Je commande aussitôt la halte et le corps principal nous rejoint. Je m'approche du commandant Malhiot et des autres officiers groupés autour de lui et je leur indique les hauteurs qui, à une distance de moins de deux cents pieds, sont hérissés de baïonnettes.

Presque au même instant des coups de feu partent de ces hauteurs, et nous n'avons que le temps, pour nous mettre en position de riposter, de nous déployer en tirailleurs diagonalement sur la grande route, en longeant les clôtures. Nous aurions pu nous retrancher dans la maison Moore, mais la force numérique de l'ennemi était si manifestement supérieure à la nôtre que celui-ci aurait pu nous y cerner et nous couper la retraite. Nous fûmes en effet obligés de retraiter, mais ce ne fut qu'après un feu vivement soutenu de part et d'autre que notre brave petite cohorte laissa la victoire à nos adversaires. Ce résultat était inévitable. Nous combattions un contre quatre au moins, et l'ennemi avait l'avantage de la position et de l'armement.

Je me trouvais avec mon avant-garde au centre de la ligne. Chacun se tint courageusement à son poste sur la ligne entière, jusqu'à ce que le commandant eût donné

l'ordre de la retraite. Presque tous purent regagner la frontière.

Un seul des nôtres fut tué sur place, un jeune homme nommé Patenaude, âgé de vingt ans à peine. Gagnon et Rodier dangereusement blessés, cinq ou six autres, plus ou moins gravement atteints furent transportés par leurs camarades en lieu sûr. Deux jeunes gens de la Grande-Ligne, légèrement atteints, tombèrent aux mains des soldats. Dès le commencement de l'action, je reçus au pied une balle de mousquet. Au moment de la retraite, on me transporta dans une remise, mais comme les balles y pleuvaient, on me reçut dans la maison de M. Moore, où les soldats me trouvèrent, après le combat.

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