‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 13 sur 26 · OBSERVATIONS SUR CE QUI PRÉCÈDE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS SUR CE QUI PRÉCÈDE

Il y a ici une seconde interruption dans les mémoires de Bouchette. Comme pour la première interruption, on peut continuer le récit, se guidant sur les notes laissées par Fauteur, lesquelles sont assez complètes et suivies pour donner une connaissance des faits et même des détails. Il reste un seul point qu'il faut reconstituer par la tradition orale principalement, c'est le jugement que portait mon père sur les événements auxquels nous venons d'assister et ceux de même nature que nous savons s'être passés ailleurs à peu près simultanément. J'ai recueilli ce jugement de la bouche de l'auteur des Mémoires, à une époque éloignée des événements dont il est question. Je le donne ici exactement tel qu'il se présente à mon souvenir. Je n'avais que dix-sept ans lorsque mon père mourut le 4 juin

(1) Rédaction de M. Errol Bouchette.

1879, mais il m'avait déjà raconté sa vie, et en me remettant les documents que je publie aujourd'hui et dont il n'avait pu terminer la rédaction, il me donna les explications que j'essaye de résumer ici et dans un chapitre qu'on trouvera plus loin.

Une chose devient évidente à la lecture des événements qui ont précédé et accompagné l'insurrection de 1837, c'est que l'on n'est pas en présence d'un soulèvement voulu et préparé, mais d'une explosion provoquée par une suite d'actes injustifiables. Ce n'est qu'un épisode, l'événement, c'est la conquête du gouvernement responsable. Les contemporains, comme cela arrive presque toujours, ne croyaient pas l'œuvre aussi avancée qu'elle l'était réellement. Le pays en était pourtant à ce moment critique où, dans l'ancienne Rome, les plébéiens se préparant à la résistance, les patriciens se voyaient obligés de céder. L'oligarchie canadienne, comme jadis celle de Rome, sentait venir la fin de son règne et elle se cramponnait désespérément au pouvoir qui lui échappait. C'était là précisément la cause de l'embrasement qui se produisit simultanément dans les deux Canadas. La situation créée par le family compact ou par la domination de la caste était en effet à peu près la même dans les deux provinces, sauf sur ce point très important, que dans la province inférieure elle se compliquait d'une question de race et dans la province supérieure d'une question d'allégeance.

Les agitateurs haut-canadiens, sans renoncer à leur allégeance britannique, n'envisageaient cependant pas avec beaucoup de répugnance l'annexion à une république composée d'hommes de leur race et de leur langue.

Il en était autrement des Canadiens-Français. Pour des raisons nationales, ils ne pouvaient vouloir de l'annexion — pas plus qu'ils n'en veulent aujourd'hui. L'indépendance, qu'ils auraient pu souhaiter dans d'autres circonstances étant irréalisable, il leur restait un seul objectif, la réforme

constitutionnelle qui leur procurerait une liberté politique suffisante sans changement de drapeau. Ils s'étaient organisés dans ce but, ils comprenaient tous la chose ainsi, depuis le citoyen le plus humble jusqu'au plus illustre.

Les partis dans le Bas-Canada pouvaient donc se classifier comme suit:

1° Les Canadiens-Français, voulant la liberté constitutionnelle et acceptant volontiers le lien colonial;

2° L'Angleterre, voulant le maintien du lien colonial et la paix, ne s'objectant pas au fond à accorder des réformes constitutionnelles, mais craignant les conséquences d'une trop grande libéralité;

3° L'oligarchie; un petit groupe d'hommes détenant le pouvoir dans la colonie, craignant de le perdre et prêt à tout tenter pour le conserver.

Il est certain que les résolutions iniques de lord John Russell lui furent inspirées par ce dernier groupe. Lord John Russell lui-même n'avait pas de parti pris. Ses actes subséquents le prouvent, puisque c'est lui qui a enfin décrété le gouvernement responsable colonial. On s'était trompé en Angleterre.

Au Canada, M. Papineau eut à résister à l'insurrection d'une caste contre l'évolution constitutionnelle. La population française ne songeait nullement à la résistance armée, mais elle était bien organisée pour la défense constitutionnelle. Dans tous les principaux centres et dans les grandes paroisses, il existait des comités de surveillance dirigés par des hommes éclairés et animés d'un excellent esprit. Toute cette organisation était entre les mains de M. Papineau qui jouissait de la confiance universelle et d'une autorité absolue. Même les modérés, M. Parent en tête, s'étaient ralliés à lui entièrement. Cette cuirasse constitutionnelle devait être invulnérable, à moins de fautes de tactique ou d'imprudences de la part de ceux qu'elle abritait. Or les imprudences étaient à craindre

dans la région qui s'étend au sud de Montréal jusqu'à la frontière des Etats-Unis. Là, la population était plus dense, les esprits plus exaltés, on pouvait y provoquer, en décrétant l'arrestation des chefs de paroisses, par exemple, des manifestations inconsidérées qui permettraient de crier à la rébellion.

Mon père croyait que M. Papineau aurait pu tirer un grand parti de cette belle organisation nationale en provoquant simultanément, dans toutes les parties du pays, une protestation solennelle où le peuple aurait réaffirmé son intention de vivre sous l'égide de l'Angleterre, à la seule condition qu'on lui accordât la jouissance de tous les droits des sujets britanniques. On aurait supplié, en même temps, les autorités de ne pas pousser la population, en désespoir de cause, aux résolutions extrêmes. Puis se saisissant fortement de la région menacée, on y aurait organisé la résistance; non pas la résistance inutile par les armes, mais par le moyen de grands rassemblements pacifiques qu'on aurait dérobés à la rencontre des troupes en rétrogradant vers la frontière qu'on aurait franchie au besoin. C'eût été mettre en opposition éclatante, le droit et la force.

Par cette tactique, croyait-il, on eût fait forcément entrer en scène le clergé catholique, dont l'intervention, dans ces conditions, eût sans doute mis fin à la lutte et permis peut-être à M. Papineau de recueillir la gloire qui fut plus tard le partage de LaFontaine.

Un tel effort aurait-il pu réussir? Sans pouvoir, à cette distance, l'affirmer positivement, il faut convenir que cette tactique eût été la continuation, dans des circonstances plus difficiles, il est vrai, du système invariablement adopté par les Canadiens-Français dans leurs revendications et qui avait donné par le passé de bons résultats. Quoi qu'il en soit, une chose reste acquise, c'est que disposant de l'immense force morale qui résulte de l'unanimité d'un peuple, le chef de ce peuple ne sut rien faire ni rien tenter.

Et le récit circonstancié de Bouchette nous fait voir le résultat inévitable de cette inaction, les chefs subalternes livrés à eux-mêmes, sans direction et sans entente, ne communiquant pas même entre eux, et dans un complet désarroi; une population héroïque et dévouée résistant en vain à la force militaire organisée.

Faisons pourtant la part des difficultés de la situation et reconnaissons que les accusations avilissantes portées contre les hommes qui ont fait de grandes choses, contiennent presque toujours un élément d'injustice. Admirons donc sans réserve en Papineau le tribun et le chef populaire, reconnaissons la noblesse de ses services durant la première et la belle partie de sa vie. Imputons ses graves erreurs, puisqu'elles sont indéniables, à la faiblesse humaine uniquement et nous resterons dans le vrai. Plaignons-le d'être, en ce moment décisif, tombé dans un désordre d'esprit qui le rendit incapable de former et d'exécuter les résolutions énergiques qu'exigeaient la circonstances. Il dut lui-même en souffrir cruellement. Il disparut de la scène, on peut dire qu'il en disparut à jamais, car là, en vérité, se termine sa carrière.

Papineau disparut, mais le peuple resta debout et vraiment victorieux, même au moment où Wolfred Nelson et ses vaillants compagnons se faisaient écharper pour un principe dans des escarmouches insignifiantes dont leurs compatriotes ne perdront jamais le souvenir.

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