MONTRÉAL — PAUVRE DICK
Nous avons laissé l'auteur des Mémoires blessé et alité dans la maison hospitalière de M. Moore. Celui-ci se montra pour son hôte involontaire plein d'égards et de bonté. Quant à madame Moore, dit mon père, elle fut vraiment la bonne Samaritaine. Il y avait aussi dans la maison, M. Moore, fils, alors un jeune garçon, que j'ai revu plus tard lorsqu'il était déjà âgé. J'ai pu le remercier des bons procédés des siens envers mon père. Toutes les circonstances de cet événement étaient restées profondément gravés dans la mémoire de M. Moore. Il se rappelait bien que sa mère avait protégé Bouchette contre la première fureur des volontaires qui menaçaient de lui faire un mauvais parti. Cependant, elle ne put les empêcher d'amener le blessé, malgré son état, qui était sérieux.
Le 7 décembre il fut, avec les autres prisonniers, jeté dans une charrette sans ressorts et conduit à l'île aux Noix par des chemins affreux. Le voyage dura toute la journée, les saccades de la voiture le faisant cruellement souffrir. Une des pièces de 9 ramenés par des libéraux des Etats- Unis, était tombée aux mains des volontaires. A la halte de midi, ceux-ci voulurent s'amuser en tirant à la cible avec ce canon, mais au premier coup il éclata, blessant deux hommes assez sérieusement. Ce détail fera juger de la qualité des armes dont disposaient les Canadiens.
La garde du fort de l'île aux Noix était à cette époque confiée à une compagnie de vétérans sous le commandement du major Johnson. Celui-ci se montra, en autant que les circonstances le lui permettaient, bon et même
généreux envers les prisonniers. Son subalterne, le capitaine Knight, fut au contraire d'une sévérité outrée. Mon père, alors très malade et souffrant de la fièvre, fut placé dans la salle du corps de garde, où la famille du commandant et surtout son fils, un jeune clergyman, lui prodiguèrent des soins. Il en parle avec reconnaissance. On avait placé les autres prisonniers dans les cachots. Il en arrivait deux ou trois nouveaux chaque jour. Bientôt ils furent au nombre d'une vingtaine, parmi lesquels le docteur Kimber, le major Jalbert et Rodolphe des Rivières. On les traitait fort mal. Les cachots n'étaient pas chauffés et on ne leur donnait pas même de la paille pour se coucher. " Cependant, remarque l'auteur, nous n'étions pas des rebelles, nous n'avions jamais eu l'intention de renoncer à notre allégeance. Nous n'avions fait que nous défendre contre l'agression."
Après dix jours de souffrances au fort de l'île aux Noix, on achemina les prisonniers sur Montréal. Ils devaient voyager sous l'escorte d'un détachement de volontaires commandé par un très vilain personnage nommé Marsh. Bien qu'il fit grand froid, ce Marsh fit garrotter les prisonniers. Comme on les transportait dans des traîneaux sans abri, et qu'ils ne pouvaient faire un mouvement pour se réchauffer en activant la circulation du sang, ils étaient transis de froid. Mon père seul ne fut pas garrotté. Il était trop malade pour se mouvoir. On le coucha sur de la paille au fond d'un traîneau. Avant de mettre sa troupe en marche, Marsh donna à ses hommes des instructions tellement barbares que mon père ne put s'empêcher de protester hautement.
A la Pointe-à-la-Mule, un détachement du 66e régiment, sous le commandement du lieutenant Johnson, vint remplacer les volontaires à la garde des prisonniers. Ceux-ci s'en trouvèrent bien. Les volontaires manquaient de discipline. Ils étaient des partisans fanatiques ou des im-
migrants ignorants et grossiers, croyant s'attirer les faveurs du pouvoir en se montrant impitoyables. Les soldats réguliers au contraire étaient disciplinés et savaient à l'occasion se montrer humains. Ils soulagèrent autant que possible les souffrances de ceux qui étaient confiés à leur garde. A Saint-Jean, les prisonniers furent incarcérés pour la nuit. Ils furent en butte à une cruauté féroce, de la part de leurs gardiens.
Le lendemain, les prisonniers continuèrent leur voyage jusqu'à Montréal, cette fois par le chemin de fer (1). Ils y arrivèrent le matin. La ville était sous le coup d'une excitation intense. Les patriotes traversèrent la ville enchaînés, sauf mon père, qui, toujours très malade, dévoré par la fièvre et incapable de se mouvoir, fut placé dans une carriole entre deux grenadiers. Un citoyen de Montréal, feu M. Peter-S. Murphy, frère de feu le sénateur Murphy, m'a décrit cette entrée des prisonniers. La foule faisait haie, silencieuse mais menaçante. Elle se préoccupait surtout de protéger les prisonniers contre les insultes et les projectiles des membres du Doric Club. Ceux-ci n'osèrent pas exécuter ce projet qu'ils avaient, paraît-il, formé et qui aurait, disait M. Murphy, provoqué une émeute sanglante.
On les enferma d'abord dans l'ancienne prison, mais deux ou trois heures après on les transporta à la prison nouvelle sous une escorte de volontaires commandée par M. de Bleury. On assigna à quelques-uns des chefs des chambres dans l'appartement du geôlier. Quant à mon père, on le logea au troisième étage dans une pièce assez vaste et dont la fenêtre n'était pas grillée. Elle le fut dans la suite, mais la prison n'était pas tout à fait terminée, et l'on jugeait avec raison que dans son état de faiblesse il ne pourrait s'évader. C'est là du reste une idée à laquelle
(1) Le premier chemin.de fer construit au Canada.
mon père et ses principaux compagnons ne se sont jamais arrêtés. On le plaça sur un lit qui se trouvait dans cette chambre et on l'enferma. La chaleur que répandait un gros poêle chauffé à blanc était intense au point que, se sentant défaillir, il parvint à enlever sa chaussure et la lança contre la fenêtre dans l'espoir de briser une vitre. Mais il n'eut pas la force d'atteindre la vitre et il tomba dans le délire. Sur les entrefaites, le geôlier, un nommé Ward, entra et ouvrit la fenêtre toute grande. C'était une froide journée du mois de décembre. Ce brusque changement de la chaleur intolérable au froid le plus vif faillit causer la mort de mon père. Pendant plusieurs semaines il souffrit d'une violente attaque de rhumatisme articulaire.
" Quelques jours après mon incarcération, continue l'auteur, le docteur Nelson, cet homme bon et héroïque, fut fait prisonnier. On l'enferma tout d'abord dans un cachot. Il demanda à être conduit auprès de moi et dès que je fus suffisamment rétabli, les autorités y consentirent. On finit même par lui donner une chambre vis^à-vis la mienne et nous pûmes nous consulter ensemble au sujet de notre défense. La loi martiale était proclamée et nous attendions tous les jours à comparaître devant un conseil de guerre."
Ces détails font voir, comme le dit d'ailleurs Bouchette, que la discipline de la prison, d'abord très sévère, était devenue peu à peu, plus tolérable. Les prisonniers purent communiquer entre eux. Ils organisèrent même une fête assez joyeuse à l'occasion du premier janvier 1838. " Je décorai ma chambre, continue l'auteur, au moyen de mon pinceau et en reproduisant sur les murs des paysages qui se trouvaient dans mes cartons. D'un côté, je peignis les chutes Montmorency, de l'autre la villa de M. Atkinson, au Cap-Rouge. Autour de ma fenêtre cintrée s'enlaçaient une vigne et un chèvrefeuille. Les deux autres pans, car
ma chambre affectait la forme d'un pentagone irrégulier, étaient occupés, l'un par des tablettes où j'avais placé mes livres, l'autre par ma petite batterie de cuisine, mon service de table, ma cafetière, etc., le tout autant que possible dissimulé et disposé de manière à ne pas nuire à l'harmonie générale. Dans un coin de la pièce, je plaçai mes portefeuilles, dans l'autre ma guitare. Le plafond, naturellement, devait être bleu ciel. J'étais en robe de chambre, et monté sur une échelle j'achevais de brosser le ciel de mon jardin, lorsque je reçus la visite de M. Aaron Vail, ancien chargé d'affaires des Etats-Unis à Londres, où je l'avais rencontré en 1833, chez le colonel Stanhope. Nous causâmes longuement des choses du passé et il se mit entièrement à ma disposition, paraissant désireux de me rendre service. Le capitaine Marriott, que j'avais également rencontré à Londres, vint aussi me faire visite.
" Peu à peu nous avions organisé un système qui nous permettait de communiquer avec le dehors et d'obtenir des nouvelles. Au point de vue matériel, nous ne manquions de rien, grâce aux dames du parti libéral qui nous comblaient de mets et d'objets de luxe. On m'avait permis de prendre à mon service un jeune garçon muet, emprisonné pour quelque menu vol. Cet enfant me fut très utile. Il s'attacha à moi et me fit cadeau d'un serin appelé Dick. Bientôt Dick devint mon ami. Il perchait sur mon épaule et partageait mes repas. Son chant m'éveillait le matin. Pendant quatre mois nous fûmes inséparables. Mais un beau matin d'avril il sortit par la fenêtre ouverte, qui maintenant était grillée, et malgré mes appels, ne revint plus.