‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 15 sur 26 · UNE CORRESPONDANCE QUI A UNE VALEUR HISTORIQUE · texte numérisé non relu

UNE CORRESPONDANCE QUI A UNE VALEUR HISTORIQUE

On avait fini par permettre aux prisonniers de recevoir certaines lettres et d'en écrire. Mon père avait conservé plusieurs de ces souvenirs de sa captivité. J'ai devant moi une correspondance qu'il a voulu transcrire en entier dans ses mémoires. Il écrit à ce sujet:

" Je retrouve parmi mes papiers une lettre que m'écrivit mon excellent ami le colonel Dundas, pendant que j'étais prisonnier à Montréal, en 1837. Même après tant d'années, cette lettre généreuse m'est encore d'un grand prix, et la réponse que j'y fis et dont j'ai conservé une copie, possède quelque valeur historique. Lorsqu'on la publiera on comprendra non seulement mes propres sentiments quant à ce qu'on a appelé " la rébellion," mais aussi la cause et le motif du mouvement tout entier, au fond duquel on ne trouve aucune déloyauté véritable envers la couronne anglaise. Cette lettre, jointe à la narration que je préparai à bord de la frégate Vestal, à la demande des officiers de ce vaisseau, pendant que j'étais en route pour les Bermudes, servira à rectifier l'opinion quant aux événements dont elles traitent. Un exemplaire de cette narration écrite sur la Vestal se trouve entre les mains du docteur Nelson qui l'a approuvée et signée avec moi. (*) Depuis

(]) Une copie de ce mémoire important était restée entre les mains de l'auteur. Malheureusement, il m'a été impossible de le retrouver, et je crains bien qu'il soit perdu. La copie du docteur Nelson a été détruite par un incendie. L'historien Kingsford m'ayant dit que lord Durham l'avait insérée comme annexe à son rapport. J'ai feuilleté avec grand soin ce tome volumineux, mais sans pouvoir le retrouver. Il est donc probable que M. Kingsford était sous une fausse impression. L'auteur s'attache, dans ce document, à démontrer, comme il le fait plus succinctement dans la lettre qu'on va lire, que les Canadiens n'ont jamais eu l'intention de se révolter contre la couronne anglaise, qu'ils n'avaient rien préparé pour cela, bien qu'il leur eût été facile de se procurer des armes et d'organiser une résistance formidable. Qu'en résistant à l'arrestation inique et illégale de leurs chefs, ils ont cédé à ce sentiment naturel et spontané qui porte tout homme digne de ce nom à résister à l'agression et à défendre sa vie et sa liberté. Les Canadiens-Français ont, en effet, de hautes aspirations, et dès le début ils ont compris que pour y atteindre ils devaient se servir de l'arme constitutionnelle seule.

longtemps déjà le gouvernement anglais a pratiquement reconnu que ceux qui participèrent à ce mouvement n'étaient pas coupables de haute trahison. L'histoire leur rendra justice encore plus entière en reconnaissant formellement qu'ils s'engagèrent dans cette lutte par patriotisme pur, afin d'obtenir pour leur pays de libres institutions politiques.

Voici la lettre du colonel Dundas, dont l'original anglais fait partie des Mémoires:

Mon cher Bouehette,

Je me reproche de ne pas vous avoir écrit, surtout à l'occasion du malheur qui vous a atteint au seuil même de votre nouvelle vie. Je vois d'autre part, par les journaux, que vous avez été mêlé à la révolte canadienne, que vous avez été blessé et fait prisonnier. Je vous écris pour vous exprimer l'intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde et cet intérêt n'est aucunement diminué par la ligne de conduite que vous avez adoptée, bien que je la désapprouve aussi énergiquement que possible. Une partie de votre conduite me fait un sensible plaisir: vous n'êtes pas de ceux qui, ayant provoqué une révolte, ont bassement abandonné leurs camarades, mais vous avez bravement combattu pour la défense de votre drapeau et versé votre sang pour la cause que vous aviez épousée. J'aurais voulu vous voir mieux user de vos talents, mais une conduite conséquente est toujours respectable, et j'espère vous rencontrer en des temps plus heureux lorsque le tumulte sera apaisé. Vous avez, je crois, quelque confiance en mon intégrité. Je vous dirai donc que l'opinion de tous en Angleterre est que la révolte est absolument gratuite. Dans la chambre des Communes, quelques-uns des plus outrés (baser sort) prédirent, dès la première nouvelle, un soulèvement général et les conséquences les plus sinistres. Maintenant que leurs prédictions se sont trou-

vées fausses, ils voudraient faire oublier les mesures violentes qu'ils proposaient si prématurément. L'envoi de lord Durham doit indiquer les intentions pacifiques du gouvernement et j'ai la confiance qu'on fera disparaître tous les griefs réels.

Encore une fois, croyez à l'intérêt profond que nous prenons tous à votre bonheur. J'espère que vous m'écrirez. Madame Dundas est bien, ainsi que notre famille. Mon fils aîné est enseigne dans le 79e régiment. J'aurais voulu vous voir embrasser la même carrière. Le cadet étudie à Edimbourg, chez un M. Terrot, un homme de grande érudition et qui, comme vous, est à moitié français. Il me reste à ajouter que si, comme je le crois, vous devez quitter le Canada pour quelque temps, j'espère que vous viendrez nous voir ici. Ma femme et ma famille vous feront l'accueil le plus cordial, et il en sera de même de votre très sincère ami,

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