‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 16 sur 26 · THOMAS DUNDAS · texte numérisé non relu

THOMAS DUNDAS

Carron Hall, 29 janvier 1838.

(M. Bouchette, au colonel Dundas.)

De ma prison, Montréal, 9 juin 1838.

Mon cher colonel,

Votre excellente lettre en date de Carron Hall, le 29 janvier, ne m'est parvenue que le 31 mai dernier. Elle me fut transmise par mon père qui la reçut le 26 ou le 27 de mai avec certaines dépêches de lord Glenelg, que lui envoyait le colonel Rowan, alors secrétaire du gouvernement. Je ne puis expliquer ce retard, mais il convient que j'en fasse mention, afin que vous ne m'accusiez pas d'une indifférence qui serait bien coupable après une lettre aussi généreuse que la vôtre. Vraiment votre démarche m'a

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causé une vive surprise, non pas que je vous crusse incapable de nobles sentiments. Loin de là. Mais les amitiés magnanimes sont rares dans la vie, vous en conviendrez; quelquefois elles nous surprennent. Vous m'avez donc surpris et causé aussi un bien grand plaisir.

Je ne puis vous dire ce que j'ai ressenti en vous lisant. Vous avez su réveiller mes souvenirs les plus chers. Vos reproches sont du présent, votre bonne et consolante amitié est un reflet des beaux jours disparus. Le malheur dont vous parlez a jeté un voile sur ma vie et a eu une influence incontestable sur ma carrière. Sans lui, je ne serais peut-être pas entré dans l'arène politique. . . En entrant dans le parti des libéraux ou des radicaux, j'agissais conformément à mes convictions, mais je faisais violence à mes goûts, car je m'aliénais un grand nombre d'amis personnels qui se trouvaient au nombre de mes adversaires politiques. Néanmoins, je m'y résignai et cela d'autant plus facilement que j'avais renoncé aux distractions sociales. Les devoirs de ma profession et les droits du peuple occupèrent désormais toute mon attention. Par droits du peuple, je n'entends nullement ces prétentions extravagantes qui sont incompatibles avec le bon fonctionnement de toute société organisée; mais les droits fondamentaux de tout sujet britannique, et qu'on ne saurait avec justice lui refuser quelque éloigné qu'il puisse être du centre de l'empire.

Sachant qu'on refusait ces droits au peuple canadien, que nous avions l'ombre et non pas la substance de la constitution britannique; voyant le gouvernement embourbé dans la corruption, la partialité empoisonnant les sources de la confiance publique et du pouvoir, l'irresponsabilité dominant dans tous les départements du gouvernement local et la colonie devenue la pépinière du patronage de la métropole. Une connaissance intime, dis-je, de ces griefs me porta à combattre les odieux abus du système et je

crus voir le remède dans une application plus générale du système représentatif.

Depuis 1834 l'horizon politique s'était graduellement obscurci. L'assemblée législative usa audacieusement de son privilège constitutionnel de refuser les subsides. En 1837, le Parlement adopta les trop fameuses résolutions canadiennes de lord John Russell, résolutions plus impolitiques encore qu'elles n'étaient despotiques. Sir Robert Peel, en discutant la question canadienne, avait bien raison d'accuser le gouvernement d'imprévoyance en n'envoyant pas en Canada une armée en même temps que les résolutions, car on devait présumer que de libres citoyens britanniques ne se soumettraient pas docilement à la dégradation politique qu'elles comportent.

La mesure de lord John Russell provoqua une indignation universelle. Dans des assemblées tenues sur tous les points de la province, le peuple déclara hautement que les résolutions étaient une violation flagrante de leurs droits constitutionnels. Leur langage était énergique, l'excitation était intense, et cette excitation s'accroissait encore par la virulence du parti opposé, lequel s'intitulait constitutionnel ou conservateur, c'est-à-dire conservateur des abus existants. Ces assemblées eurent lieu pendant l'été. En octobre dernier, la fameuse assemblée des cinq comtés fut convoquée à Saint-Charles. Les procédures de cette assemblée n'indiquaient pas autrement l'état de l'opinion publique que les résolutions adoptées aux assemblées précédentes; cependant on en fit le prétexte d'une série d'arrestations comprenant tous les principaux hommes publics de la colonie, au nombre de quarante ou de cinquante. C'est cette violente mesure du gouvernement exécutif qui força le peuple à la résistance. Et ceci m'amène à vous dire un mot au sujet d'une expression dont vous vous êtes servi dans votre lettre, et que, j'en suis sûr, vous considérerez comme non avenue lorsque vous connaîtrez la vérité; je

veux dire les mots révolte gratuite. Je crois même en avoir dit assez pour vous convaincre que s'il y eut révolte elle n'était rien moins que gratuite. Croyez-vous que le peuple des Iles Britanniques eût vu sans s'émouvoir ses communes foulées aux pieds, ses amis et partisans les plus zélés et les plus capables emprisonnés, et ses libertés abolies! Bolingbroke eût rougi du pays qui, en une telle conjoncture, ne se fût pas soulevé pour défendre sa liberté. Telle était absolument la position du Bas-Canada après les résolutions avilissantes de lord John Russell.

Les Canadiens s'étaient ralliés autour de leur Assemblée, ils avaient affirmé ses droits constitutionnels, et à cause de cela on les qualifiait de traîtres et de séditieux. Autant pourrait-on dire que les assemblées populaires de Londres ou de Birmingham visent le renversement du roi et de la constitution. Mais en vérité, en donnant à ce mot son sens véritable, il n'y eut pas de révolte; le tout se résume en la résistance, à l'arrestation. Le peuple, spontanément et sans entente préalable, résolut de protéger ses chefs. De là des réunions d'hommes armés qui pouvaient produire l'illusion d'un mouvement de révolte préconçue. Mais il n'y eut rien de tel, et s'il en fallait une preuve, on la trouverait irréfutable dans le défaut absolu d'armement sérieux. Dans ces rassemblements on comptait généralement deux ou trois fourches et autant de faux et de fléaux contre un seul fusil de chasse, la plupart du temps de pauvre qualité. Eût-on médité une révolte, il eût été facile de se procurer dans les Etats voisins un armement suffisant pour toute la population canadienne. Mais le but immédiat du pays n'était pas de renverser la domination britannique; on voulait se protéger contre l'exercice arbitraire du pouvoir ministériel et judiciaire, et la résistance fut en certains cas d'autant plus désespérée qu'on croyait que le gouvernement avait déjà désigné plusieurs victimes.

Cette appréhension devint plus forte encore par suite

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des circonstances barbares qui accompagnèrent les premières arrestations effectuées à Saint-Jean par un détachement de la cavalerie volontaire de Montréal. Les deux messieurs arrêtés, le docteur Davignon et M. Démaray, N. P., furent arrachés de leurs demeures au milieu de la nuit, chargés de chaînes, jetés dans une charrette où ils furent solidement garrottés; on leur passa des cordes autour du cou pour indiquer le sort qui les attendait. Ils furent délivrés par un parti de Canadiens sur le chemin de Longueuil pendant qu'on les transportait à la prison de Montréal. Le détachement de cavalerie fut mis en déroute, la charrette contenant les prisonniers renversée dans un fossé et les victimes délivrées sans grand mal, bien que la cavalerie eût tiré sur eux trois ou quatre coups de pistolet, trait de froide barbarie bien faite pour confirmer l'impression première et activer la résistance. C'est ainsi que commença la rencontre entre les deux partis.

Les limites d'une lettre (même de celle-ci, déjà beaucoup trop longue) ne me permettent pas de narrer les événements qui suivirent. Les journaux suppléeront en partie à cette lacune, bien que leurs comptes rendus soient sujets à caution, la presse étant présentement un monopole entre les mains de nos adversaires, dans ce district. On nous calomnie donc ad libitum. J'ai cru qu'il était de mon devoir tant pour la cause qu'en ce qui me regarde personnellement, d'entrer dans ces détails afin de me justifier de l'odieuse accusation d'avoir pris part à une révolte gratuite.

Quant à ma position individuelle, elle est la plus difficile et la plus pénible qui se puisse imaginer. Isolé jusqu'à un certain point de ma famille à cause de mes sentiments politiques, bien que nous soyons toujours unis par les liens de l'affection, m'ayant aliéné mes amis et rompu avec toutes mes relations sociales, sacrifiant sur l'autel du patriotisme des perspectives certaines de promotion, combattant même contre mes prédilections et mes préjugés en

faveur de ce qui est anglais, telle est la position anormale où je me trouve. Assurément, il doit être animé de fortes convictions celui que de telles considérations ne sauraient arrêter. Il me serait impossible de vous dire combien me répugne ce mot rebelle . . .

Comme vous, mon cher colonel, je crois que le choix de lord Durham pour gouverner la colonie est un gage des intentions pacifiques du gouvernement de la métropole, et de son désir de voir les idées politiques libérales et éclairées de cet homme d'Etat appliquées à notre pays. Sa tâche sera vraiment délicate et difficile. Notre position en ce moment est extrêmement humiliante. Nous sommes sans constitution, sans voix ni pouvoir et soumis à une dictature absolue. Cependant, il peut encore résulter du bien de cet état de choses exceptionnel, et si lord Durham sait mettre en pratique les théories politiques dont il fait parade, je crois pouvoir lui promettre la coopération du peuple canadien tout entier. Du fond du cœur je souhaite le succès de sa mission, qui devrait assurer pendant longtemps encore le maintien du lien entre ces colonies et la métropole.

Voilà près de quinze jours que le nouveau gouverneur général a pris le pouvoir. Il se tient éloigné de tous les partis. Il assume toutes les responsabilités et paraît vouloir cueillir seul tous les lauriers, s'il réussit. Il a démis les conseils existants à son arrivée et en a formés d'autres composés de ses secrétaires et du Commissary General (Routh). Nous, les prisonniers d'Etat, attendons patiemment qu'il décide de notre sort. Serons-nous jugés ou libérés sur amnistie générale? C'est à lui d'en décider. La plupart d'entre nous sommes depuis six mois entre les murs d'une prison, privés du droit de voir nos familles et nos amis et même de leur écrire. Depuis l'arrivée de lord Durham on a mitigé quelque peu cette sévérité. Nous pouvons maintenant écrire et recevoir des lettres.

Le dessin m'a été d'une grande ressource dans ma solitude.. . (*)

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