CHAPITRE XIII
NÉGOCIATIONS ENTAMÉES PAR LORD DURHAM — ATTITUDE DES PRISONNIERS — ILS CONSENTENT A L'EXIL POUR PROCURER LA LIBÉRATION DES AUTRES PRI- SONNIERS.
Nous sommes au 28 juin 1838. Nous espérions que le couronnement de la reine serait signalée par une amnistie générale, mais il n'en est rien apparemment. La rumeur veut que lord Durhara, gouverneur général et haut-commissaire, investi de pouvoirs très amples, soit favorable à nos prétentions. C'est ce que nous saurons bientôt, car le docteur Nelson et moi avons reçu il y a quelques jours une visite importante, celle de M. John Simpson. Nous avons eu avec lui une entrevue privée dans la chambre du geôlier. Il nous a laissé entendre que lord Durham était favorable à une amnistie générale, mais qu'il lui manquait quelque déclaration qui pourrait faire la base d'une proclamation officielle d'amnistie. Il nous a alors communiqué un projet de lettre au gouverneur général qu'il avait préparée et qu'il nous a invités à signer, ainsi que les autres chefs qui ont pris part au mouvement insurrectionnel. Nous avons rejeté ce projet qui était tout à fait inacceptable. Cependant, le but avoué de cette démarche nous parut recommandable. On nous représenta que de ce que nous déciderions dans cette occasion dépendrait le sort de trois ou quatre cents prisonniers politiques dans les deux Canadas. Nous proposâmes donc à M. Simpson de rédiger nous
(1) La fiirde cette lettre traite d'affaires personnelles.
mêmes un projet qui pourrait peut-être servir à lord Durham, s'il désirait donner un effet pratique à ses idées de clémence. M. Simpson y consentit. Il laissa le projet qu'il avait préparé entre les mains du docteur Nelson, à titre de document confidentiel, et fixa une nouvelle entrevue pour le lendemain.
Ayant rédigé notre projet, nous le soumîmes à ceux de nos amis qui nous entouraient et qui se trouvaient en état de nous donner des conseils. Le lendemain, à l'heure convenue, nous vîmes de nouveau M. Simpson, et nous remîmes entre ses mains le projet que nous avions ainsi préparé. Je me souviens qu'en le lisant il secoua la tête en déclarant que notre lettre lui faisait bien plutôt l'effet d'un plaidoyer de justification et qu'elle n'était pas du tout une reconnaissance de notre culpabilité. Cependant, il finit par dire qu'il l'emporterait avec lui, qu'il y réfléchirait et qu'il reviendrait nous voir. Nous nous rencontrâmes de nouveau, le projet fut quelque peu modifié et finalement signé.
Cet incident ayant donné lieu à quelque discussion et même à de fausses représentations, je crois devoir transcrire ici une lettre que les exilés des Bermudes publièrent à ce sujet et qui contient outre notre lettre à lord Durhain, une description des circonstances où elle fut écrite. Cette lettre a du reste été publiée au long dans F histoire du Canada de M. Robert Christie.
Voici cette correspondance:
" Monsieur — Nous conformant à la règle que nous nous sommes imposée, nous avons jusqu'ici évité toute discussion relative aux questions politiques qui agitent notre pays. Nous n'avons rien relevé des nombreux articles publiés à notre sujet. Cependant, notre réputation exige que nous rompions, par exception, ce rigide silence, pour nous justifier des diffamations publiées contre nous par le London Sun du 20 août dernier et fidèlement reproduites par la Royal Gazette de ces îles (les Bermudes).
" Quelque calomnieux que soit cet article nous n'en aurions peut-être rien dit, s'il n'avait pas paru s'appuyer de la sanction de M. Charles Buller, premier secrétaire de lord Durham. Le nom et le caractère officiel de ce personnage donneraient un certain poids à cet écrit s'il restait sans réfutation.
" Pour établir la mauvaise foi et la fausseté de l'article du London Sun, nous n'avons qu'à citer les pièces sur lesquelles il prétend s'appuyer. Jamais nous n'avons pétitionné. Jamais nous n'avons sollicité notre " déportation ", suivant l'expression du Sun. Jamais nous n'avons demandé grâce, clémence ou merci à lord Durham ou à qui que ce soit. Jamais nous n'avons imploré le gouverneur général de ne pas nous mettre en accusation. Il est faux que l'ordonnance nous exilant, et dont la nullité absolue a été récemment proclamée par le Parlement anglais, pourvoit à la mise en accusation des personnes ainsi expatriées, au cas de leur retour. Il est sans doute absurde de déclarer que les gens seront mis à mort sans forme de procès, mais nous ne pouvons être tenus responsables de cette absurdité.
Avant de mettre sous les yeux du public les lettres qui vont suivre, il convient de dire que la négociation fut entamée par M. John Simpson, percepteur des douanes de Sa Majesté au Côteau-du-Lac. Le principal secrétaire de lord Durham lui donna carte blanche pour communiquer avec les prisonniers d'Etat dans la prison de Montréal.
Il se présenta sans être sollicité et inopinément. Il demanda et obtint de communiquer avec nous, et, avec beaucoup de précautions oratoires, il nous présenta un projet de lettre à lord Durham, et il nous invita, ainsi qu'une douzaine d'autres, à la signer. Toute cette conversation a été soigneusement notée et attestée, mais nous ne nous proposons pas d'en divulguer davantage maintenant. Qu'il suffise de dire que la lettre en question fut revisée, mo-
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difiée dans ses parties essentielles, revêtue de huit signatures et, dans la forme suivante, acceptée avec reconnaissance par M. Simpson.
Montréal, Nouvelle prison, 18 juin, 1838.
Monseigneur. — Vous venez parmi nous ne représentant ni une classe, ni une caste, mais avec un caractère qui vous est propre et qui vous donne droit à la confiance que nous vous accordons. Ne croyez pas que nous cherchions à capter votre faveur par de vains compliments. Nos âmes ne sont pas, comme nos personnes, prisonnières. Nous ne saurions jamais descendre jusqu'à invoquer la clémence pour nous-mêmes. Nous appartenons à notre pays et nous nous sacrifions volontiers sur l'autel de ses libertés.
Nous nous sommes révoltés, monseigneur, — que cet aveu ne vous étonne pas. Nous nous sommes révoltés ni contre la personne de Sa Majesté ni contre son gouvernement, mais contre une vicieuse administration coloniale; et nous attendons l'événement, prêts à subir la peine qu'on voudra nous imposer.
Votre venue plus hâtive eût été un bienfait; elle sera un bienfait même à cette heure tardive. Et si nos efforts y sont pour quelque chose, ils n'auront pas été inutiles au bonheur de notre patrie — et nous ne murmurons pas.
Votre venue plus hâtive eût mis fin à une administration vicieuse; la justice eût triomphé; la loi appliquée fidèlement et impartialement, eût fait disparaître les griefs et procuré au gouvernement la confiance et l'affection de tous les citoyens.
Nous protestâmes, on se moqua de nous; on épuisa contre nous l'invective, la calomnie, l'outrage. Poussés à bout, nous eûmes soit à résister courageusement à l'injustice, ou bien, acceptant l'esclavage, à devenir un peuple dégradé et apostat. Nous nous mîmes en armes pour nous dé-
fendre, non pas pour attaquer. Le gouvernement nous en empêcha-t-il, essaya-t-il de nous en empêcher? Non! S'il n'encouragea pas, il toléra tout au moins notre tentative, et ce pour des motifs auxquels nous ne voulons pas penser. Pour calmer la fièvre d'un peuple que son malheur poussait aux mesures extrêmes, lord Gosford, par une proclamation, invita ceux qui avaient fui à rentrer dans leurs foyers. La magistrature tint-elle compte des intentions conciliantes que le gouverneur exprimait? Non! La trame était ourdie, les mandats lancés contre tous ceux qui, se réclamant de leurs droits inaliénables de sujets britanniques, osaient critiquer les hommes et les mesures publiques. Ainsi, monseigneur, les autorités elles-mêmes, non moins que la violence de cette classe qui nous était opposée en politique, nous poussait à la résistance. Nous voulons cependant oublier et même pardonner.
Revêtu d'un pouvoir dictatorial, sans injustes préventions et d'un honneur sans tache, vous êtes puissant dans les conseils de votre pays comme dans le nôtre, et votre voix pourra parvenir jusqu'au trône.
Ardent à réclamer la liberté civile, vous comprendrez ce qu'éprouve un peuple que ce principe anime, mais qu'on prive de cette liberté. Ressentant et déplorant la violation de notre constitution, nous luttâmes, non pas pour l'indépendance, mais pour le maintien du véritable esprit de la constitution et de la liberté britanniques.
Nous ne voulons pas vous distraire du grand et glorieux objet de votre haute mission, ni vous supplier pour nousmêmes, ni tenter de nous soustraire au sort qui nous attend. Nous désirons éviter les formalités d'un procès, convaincus que nous ne saurions trouver un tribunal impartial et devant lequel nous pourrions comparaître sans crainte. Rétablir la tranquillité, la paix et l'ordre parmi un peuple confiant et généreux, voilà ce que nous vous prions de nous permettre d'accomplir. Et si, monseigneur,
nous avons des liens qui nous rendent la vie aussi chère qu'à vous-même, nous ne pouvons néanmoins faire appel à votre sympathie par des supplications qui froisseraient la noblesse de vos sentiments et qui seraient d'ailleurs contraires à la dignité humaine.
Nous vous prions cependant de rendre à la liberté et à la société nos infortunés compagnons de prison et de rappeler ceux qui sont aujourd'hui fugitifs, convaincus que tous voudraient verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour un gouvernement qui saurait comprendre et maintenir les droits de ses sujets, quelque éloignés qu'ils puissent être du siège de V empire.
Nous prions Dieu pour le succès de votre mission pacifique, et pour que le peuple, adorant un même Dieu, puisse devenir un peuple uni; répudiant, ainsi que nous l'avons toujours fait et comme vous-même en donnez l'exemple, tout ce qui différencie entre les origines, l'accomplissement de ce souhait sera le couronnement de nos efforts passés et la garantie de l'avenir.
Puissiez- vous, monseigneur, apporter le salut à ce pays si déchiré; puissiez-vous longtemps jouir du bonheur domestique que le sort nous refuse.
Nous prions Dieu de vous bénir, et si ces hautes aspirations sont coupables, nous reconnaissons notre culpabilité.
Wolfred Nelson, R.-S.-M. Bouchette, Bonaventure Viger, S. Marchessault, H.-A. Gauvin, T. Goddu, R. DesRivières, L. Masson.
Au très Honorable le Comte de Durham, Gouverneur général, etc.
La lettre ci-dessus fut présentée à lord Durham, à Québec, par M. Simpson, le 23 juin. Le 26 il revint à Montréal, et ayant demandé à voir les messieurs qui avaient signé le document, il leur représenta qu'un document supplémentaire serait nécessaire pour compléter la négociation, et permettre à lord Durham, ainsi qu'il le laissait entendre, de montrer sa magnanimité par une amnistie générale. Il nous soumit une courte lettre qui était une reconnaissance pure et simple de culpabilité. A cela les signataires ne pouvaient souscrire. Nous étions cordialement disposés à faciliter les voies à lord Durham, très désireux d'être les instruments de la libération de cent quarante de nos concitoyens alors prisonniers et du rappel d'un grand nombre d'autres, mais nous ne pouvions le faire en nous reconnaissant coupables, étant convaincus du contraire, et en contredisant par là notre déclaration du 18 juin. Nous défiant de notre propre opinion dans une question qui nous était si personnelle, nous refusâmes de rien faire sans l'assistance d'un aviseur légal. Jusqu'alors, on nous avait toujours refusé cet avantage, mais M. Simpson, se croyant sans doute autorisé à cet effet, nous permit de consulter un des avocats les plus éminents du barreau de Montréal, lequel modifia la lettre et lui donna la forme où nous la transcrivons ci-après, affirmant sur sa réputation d'homme de loi qu'elle ne contenait rien de dérogatoire pour nous ni aucun aveu de culpabilité. Non s basant sur cette opinion nous signâmes la lettre suivante:
Prison de Montréal, 26 juin, 1838.
Monseigneur, — Nous avons raison de craindre que les expressions dont nous nous sommes servis dans notre lettre du 18 courant, adressée à Votre Seigneurie, peuvent paraître vagues et ambiguës.
Notre intention était d'avouer sans ambages qu'en poursuivant un but cher à la grande masse de notre population,
nous avons pris part aux événements qui ont eu pour conséquence une accusation de hautre trahison.
Nous déclarions que nous voulions bien souscrire à une reconnaissance de culpabilité afin d'éviter la nécessité d'un procès et donner ainsi, en autant que cela dépendait de nous, la tranquillité à notre pays; mais que tout en étant ainsi disposés à contribuer au bonheur des autres, nous ne pouvions condescendre à nous abriter derrière les clauses d'une ordonnance adoptée par l'ex-conseil spécial de la province.
Permettez-nous donc, monseigneur, d'accomplir ce grand devoir, de marquer notre entière confiance en vous, et de nous placer à votre disposition sans nous prévaloir de clauses qui nous dégraderaient à nos propres yeux en manifestant une indigne défiance de part et d'autre.
Avec cette courte explication de nos sentiments nous nous plaçons de nouveau à votre discrétion et nous prions que la paix du pays ne soit pas mise en danger par un procès.
Nous avons l'honneur d'être, avec un sincère respect, vos obéissants serviteurs,
(Mêmes signatures.)
C'est avec beaucoup de regret que nous donnons publicité en ces îles, aux documents ci-dessus. Nous aurions voulu aider lord Durham dans quelque projet sage et juste de politique coloniale. Nous lui souhaitions sincèrement succès dans la tâche herculéenne qu'il avait entreprise d'apaiser la tempête soulevée par ses prédécesseurs. Nous croyons cependant qu'il s'est trompé et lourdement, et nous en éprouvons un vif regret.