‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 18 sur 26 · R.-S.-M. BOUCHETTE · texte numérisé non relu

R.-S.-M. BOUCHETTE

Hamilton, Bermudes, 19 octobre 1838.

La lettre du 18 juin, puis celle du 26 furent placées entre les mains de M. Simpson qui les remit à lord D-urham, et peu après une ordonnance du gouverneur condamnait les huit signataires à l'exil aux Bermudes, pour une période de temps indéterminée, en alléguant qu'ils s'étaient reconnus coupables de haute trahison. (*)

Nous allons maintenant suivre les condamnés jusqu'au lieu de leur détention, en transcrivant cette partie des Mémoires que l'auteur intitule " le journal d'un exilé ".

(1) L'épisode dont parle la lettre des exilés aux Bermudes forme une page curieuse de l'histoire du règne de lord Durham au Canada. Arrivé à Québec en qualité de Haut-Commissionnaire, il était revêtu à ce titre d'une autorité très étendue qu'il outrepassa tout de même. On sait qu'après les affaires de Saint-Denis, de Saint-Charles et de Saint-Eustache, la prison de Montréal regorgeait de patriotes arrêtés un peu partout. Lord Durham se demanda ce qu'il allait en faire. Les livrer à un procès par jury, il n'y avait pas à y songer : leurs compatriotes les auraient acquittés comme leurs adversaires les auraient aveuglément condamnés. Il redoutait également, à bon droit, une cour martiale, dont les accusés seraient sortis sous le coup d'une condamnation à mort. C'est dans cette perplexité qu'il résolut de sortir des voies ordinaires de la légalité et d'agir en dictateur. Prenant occasion du couronnement de la reine Victoria, il proclama une amnistie dont tous les insurgés furent appelés à bénéficier, sauf les huit exilés aux Bermudes, dont Bouchette nous raconte ici les aventures. Cet acte général d'illégalité en renferme un second : la recherche des aveux chez les accusés Nelson et Bouchette, et leur procédure contraire au droit anglais qui présume innocent tout homme prévenu d'une infraction aux lois, tant que sa culpabilité n'a pas été établie devant un tribunal. On ne saurait trop blâmer Durham d'avoir mis Nelson et ses amis dans la pénible alternative de s'avouer coupables et de sauver à ce prix les patriotes tombés entre les mains de la police, ou bien de subir les peines de la loi dans toute leur rigueur. Se rendre au désir du gouverneur répugnait à leur conscience et à la haute idée qu'ils se faisaient du rôle qu'ils avaient joué. Mais s'ils persistaient dans leur refus, c'étaient des misères sans nombre pour une centaine d'accusés et leurs familles. C'est dans ce terrible dilemme qu'ils firent ce singulier aveu, portant une condition qui l'annule : " Si les hautes aspirations sont coupables, nous reconnaissons notre culpabilité." Aussi lord Durham ne voulut s'en contenter, ce qui arracha aux exilés ce supplément de lettre dans laquelle ils retirent d'un côté ce qu'ils avouent de l'autre.

L'ordonnance de lord Durham fut désavouée en Angleterre comme entachée d'illégalité. Il avait agi sans consulter le conseil spécial qui existait à son arrivée au Canada, et dont il avait modifié la composition en réduisant le nombre des conseillers et en substituant à quelques-uns d'entre eux, ses secrétaires, des officiers et des fonctionnaires publics. Personnage hautain, plein de morgue et très emporté, Durham, en apprenant le désaveu, résigna sa charge et lança une proclamation qui était une réponse directe au gouvernement anglais dont il ne se gênait pas de critiquer la conduite à son égard. Cet acte de quasi-révolte lui valut du Times de Londres l'épithète de " Lord High Seditioner." Lorsqu'on lui reprochait l'illégalité de ses actes, il répondait : " Où est le respect de la constitution et de la loi dans un pays où l'on dépense l'argent du peuple sans le consentement de ses représentants ? " Cette réponse de Durham n'est-elle pas la justification de la conduite de l'Assemblée Législative avant 1837 ?

Page 1