DÉPART POUR L'EXIL
Lundi, 3 juillet, 1838. — A quatre heures cet après-midi, en compagnie du docteur Nelson et de nos six autres amis, j'ai dit adieu à ceux qui, pendant plus de six mois, furent nos compagnons de captivité dans la prison de Montréal.
Par ordonnance de lord Durham et de son conseil spécial, nous sommes condamnés à l'exil aux Bermudes pour une période de temps illimitée. L'ordonnance déclare que nous sommes ainsi condamnés parce que nous nous sommes reconnus coupables de haute trahison. Cela cependant n'est pas très exact, car nous n'avons jamais admis, nous n'aurions certes jamais voulu admettre qu'il y eut culpabilité, surtout culpabilité morale, dans nos actes politiques.
Au contraire, nous avons désavoué toute intention de changer notre allégeance ou de renverser le gouvernement de la reine, au Canada. Nous avons affirmé qu'en prenant les armes nous croyions avoir combattu pour la liberté dont se réclame tout sujet britannique et pour résister à des arrestations illégales qui mettaient cette liberté en danger.
La raison première de notre résistance, avons-nous déclaré, se trouve dans la loi naturelle même qui porte l'homme à défendre sa vie lorsqu'elle est menacée. La rumeur s'était accréditée, et cette rumeur était fondée, que quarante ou cinquante victimes devaient être arrêtées et qu'on devait faire un certain nombre d'exemples, afin, sans doute, d'inspirer au peuple un amour plus grand pour le gouvernement du jour. La vigueur spontanée des habitants du district de Montréal dans l'exécution de leur projet de protéger leurs chefs, pouvait, au premier aspect, et auprès de personnes ne connaissant pas les faits, passer
pour une tentative de révolte. Mais si l'on examine le mouvement de plus près, l'on ne saurait y trouver autre chose qu'une de ces explosions d'indignation populaire qu'on a souvent vues se produire en des circonstances analogues et qui avaient pour cause la conviction que la liberté et la vie des chefs du parti radical étaient menacées par le parti au pouvoir, par les fonctionnaires et leurs enragés partisans du Doric-Club et autres organisations du même genre.
Voilà ce que contient notre déclaration, pas autre chose. Et pour ma part, je la crois rigoureusement exacte. Personne ici n'eut jamais, à ce que je crois, sérieusement dessein de renverser la domination britannique. Mais on espérait que l'énergie déployée par le peuple ferait voir combien il est sérieux dans sa revendication de réformes constitutionnelles et de réformes générales, et que le gouvernement comprendrait enfin que les Canadiens-Français conscients de leurs droits, n'hésiteraient pas à les faire valoir.
Cependant, nos actions nous avaient exposés à Y accusation de haute trahison. Un jury impartial nous eût sans doute acquittés. Mais où le trouver ce jury impartial? Nous étions plus de cent quarante, pour la plupart des pères de famille, qui languissions depuis des mois dans les prisons de Montréal, sans qu'on nous permît de voir nos amis, ni même de consulter des avocats, malgré la position difficile où nous nous trouvions.
C'est dans ces circonstances que M. Simpson vint de la part de lord Durham nous soumettre certaines propositions. Après les avoir examinées et modifiées dans leurs parties essentielles, le docteur Nelson et nos autres compagnons d'exil consentirent à signer l'adresse à lord Durham que je viens d'analyser. J'ai en ma possession des documents qui expliquent toute la négociation. (*) Nous
(1) Beaucoup de ces documents sont malheureusement perdus.
nous sentions fiers d'être les instruments de la délivrance de nos compatriotes prisonniers, et c'était là la condition fondamentale de notre négociation avec M. Simpson. Sans doute, M. Simpson nous avait dit que lord Durham ne se laisserait pas vaincre en générosité, il nous avait laissé entendre que le résultat de notre action serait une amnistie générale. Il s'y était même engagé sur l'honneur. Cependant, ce n'était pas là la partie essentielle de notre convention, et puisque nos amis qui languissaient dans les cachots sont libres, nous acceptons l'exil d'un cœur satisfait.
M. Simpson nous avait donné, samedi, l'assurance qu'on ne nous soumettrait à aucune indignité. Cependant, violant cette promesse, le shérif du district, après nous avoir perfidement serré la main à tous, donna l'ordre de nous enchaîner. Exerçant une haute fonction judiciaire et indépendant de tout contrôle militaire, il eut cependant la faiblesse, la pusillanimité de vouloir se justifier en invoquant les ordres du général Clithrow. C'était de sa part une grave erreur. Le shérif connaissait personnellement les huit prisonniers; quelques-uns d'entre eux se croyaient même ses amis personnels. Il aurait pu se dispenser de leur infliger cette insulte et en laisser tout l'odieux à celui qui semblait croire que la chose était nécessaire. (*)
Clithrow lui-même arriva sur ces entrefaites et parut impressionné par la remontrance pleine de dignité que lui fit le docteur Nelson, mais il ne nous enleva pas nos chaînes.
En sortant de la prison pour gagner la voiture qui nous
(1) Nous croyons que Bouchette commet, sans le vouloir, faute de renseignements suffisants, une injustice à l'égard du shérif. Il nous a été donné de connaître un bon nombre de ses amis qui tous nous ont fait l'éloge de la bonté de cœur, des sentiments de pitié et de miséricorde dont débordaient le cœur de M. de Saint-Ours, pris à partie par Bouchette, sentiments qui l'ont porté aussi loin que possible à ordonner le sort des prisonniers politiques de 1837-38. Comme tous les fonctionnaires de l'époque, les shérifs étaient sous la coupe de l'Exécutif, dont il fallait exécuter les ordres sans discuter (D.).
attendait, nous n'éprouvâmes aucune honte de nous voir ainsi. Au contraire, nous élevâmes comme en triomphe nos bras chargés de chaînes, afin que nos amis qui se pressaient en foule aux fenêtres et aux soupiraux de la prison, pussent voir et tirer leurs propres conclusions quant au passé, au présent et à l'avenir.
L'escorte se composait d'un détachement du 7e de hussards. Le général Clithrow les accompagna jusqu'au quai. On nous embarqua au pied du courant Sainte-Marie, ce qui évita aux autorités les dangers d'une émeute et à nous les vociférations des furieux du Doric-Club. Sans l'insulte des chaînes, nos amis auraient eu lieu d'être satisfaits de cet itinéraire. Nous croyons que c'est lord Durham luimême qui l'a prescrit.
A bord du vapeur Canada qui nous transporte en ce moment à Québec, on nous traite convenablement. M. Simpson était présent lors de notre embarquement et paraissait animé de dispositions amicales, bien que nous lui reprochâmes sa parole d'honneur violée. Sir Hugh Dalrymple commande l'escorte du 71e d'infanterie sur le bateau. Le patron, M. Douglas, un vieil ami, me serra cordialement la main, — la main gauche, la droite étant enchaînée à la main gauche de Nelson. Il avait les larmes aux yeux. Il nous combla d'attentions pendant le trajet. Avant notre départ, nous remerciâmes par écrit les hussards qui nous avaient témoigné des égards pendant le trajet de la prison au quai; nous adressâmes aussi à lord Durham une protestation contre l'indignité qu'on nous avait fait subir. Le forgeron qui nous enlevait nos fers, dit ironiquement au docteur Nelson qu'il espérait nous rencontrer au ciel.
— En enfer, alors, mon ami, en enfer, répondit Nelson, soyez sûr que nous ne vous retrouverons jamais ailleurs.
Québec, mardi matin, 3 juillet. — A quatre heures et demie ce matin, on nous a embarqués sur la frégate Testai
qui doit nous transporter au lieu de notre exil. C'est notre qualité de prisonniers politiques qui nous procure l'avantage de faire le voyage sur un vaisseau de guerre; les forçats n'y sont jamais admis.
On nous a assigné pour domicile une partie du pont, à l'arrière, près de la cabine du capitaine, et on y a transporté nos malles qui nous servent de sièges en attendant mieux. M. Simpson arrive. Il annonce que le vaisseau restera pendant deux jours à l'ancre à environ quatre milles en aval de la ville. Nous lui remettons tout ce que nous possédons en billets de banque et en argent français, et il nous rapporte une lettre de change payable aux Bermudes au montant de £212,7,6.
Vers midi, M. Charles Buller, premier secrétaire de lord Durham, vient à bord; en se rendant à la chambre du capitaine il nous salue avec politesse. Un instant après, on vient prier le docteur Nelson et moi de nous rendre auprès de lui.
Le capitaine ainsi que M. Buller nous reçoivent convenablement. Celui-ci, au nom de lord Durham, exprime son regret qu'on nous ait mis aux fers, à Montréal. Il cherche à nous expliquer comment la chose est arrivée et désavoue de la part et au nom du gouverneur toute intention de nous faire cet affront, affirmant que si lord Durham eût soupçonné qu'on en agirait ainsi, il serait intervenu pour nous protéger. Cette explication nous fait plaisir et nous prions M. Buller de transmettre nos remerciements à qui de droit, ajoutant toutefois que nous regrettons l'effet probable de cette indignité sur l'opinion publique.
M. Buller nous demande ensuite de nous indiquer ce dont nous aurons besoin pour notre voyage. Nous lui soumettons une liste, il la sanctionne et y ajoute même une foule de choses que nous n'avions pas demandées. Evidemment, on a l'intention d'adoucir autant que possible l'amertume de notre départ pour l'exil.
.Te laisse le docteur Nelson en conférence avec M. Buller pour aller rejoindre mon père et mes frères qui viennent d'arriver. Ah! Mon pauvre père! Absolu dans sa conception du devoir et de la loyauté, entièrement dévoué depuis plus de quarante ans au service de la science, de son pays et de son souverain, il ne comprenait guère ma conduite, et en m'embrassant il pleura sur mes péchés autant que sur mon infortune. Je lui présentai mes frères d'exil; notre fermeté, notre calme et notre dignité l'impressionnèrent plus même que l'idée de notre séparation prochaine ne le chagrinait. Que mon cceur saigne pour ce bon père! En lui s'incarnent l'honneur sans tache, la tendresse, la générosité sans limites. Et moi, son fils, je l'ai blessé, j'ai peut-être contribué à l'affaiblissement de sa santé par ma trop grande ardeur d'esprit et de cœur. Que puis-je faire pour soulager le chagrin dont je suis cause? A cette pensée mon cœur se gonfle. Cependant, j'ai pu me contenir, et il m'a vu comme je suis sûr qu'il désirait me voir, courageusement résigné à l'exil et, comme mes amis, du reste, supportant mon infortune de manière à imposer le respect. Il a dû se convaincre, à la manière qu'on nous traite en ce moment, que notre situation comporte bien plus de gloire que de honte. Enfin, il est parti, ainsi que mes frères. Us étaient venus ces excellents frères le cœur plein d'une angoisse qu'ils ne parvenaient pas à dissimuler. Mais ils partent consolés, heureux même, car c'était surtout la détresse morale et physique dans laquelle ils me croyaient plongé qui les affligeait.
J'aurais bien voulu dire adieu à ma mère bien-aimée. Peut-être aurais-je réussi à sécher ses larmes, mais je ne suis pas assuré qu'en sa présence j'aurais su retenir les miennes. La tendresse d'une mère a quelque chose qui désarme. Comment résister à l'amour qui se traduit par ses regards, par ses accents! Aussi, je crains bien que j'aurais succombé. Peut-être valait-il mieux qu'elle ne vienne
pas. Mon père, mes frères calmeront sa douleur en dissipant ses craintes.
On m'envoie de Québec une foule de choses dont j'ai besoin, mon secrétaire, mes livres, ma guitare; ce dernier objet n'est pas le moins important. Vers quatre heures on apporte les approvisionnements commandés pour nous par M. Buller; des provisions de bouche, des services et du linge de table et de toilette.
Dans l'après-midi aussi, M. T. Bouthillier et M. Beaubien viennent prendre congé de Rodolphe des Rivières, leur parent. Pendant leur visite le commis aux vivres du bord nous envoie du vin et des biscuits. Ce soir nous dînons tous ensemble, et en organisant notre mess, le docteur Nelson est appelé à la présidence. On m'invite à siéger à l'autre bout de la table en qualité de vice-président. Lord Durham et les officiers du bord, continuant à faire les choses très largement, n'ont rien oublié, pas même les vins dont on nous offre un excellent choix. Nous buvons à la santé de notre cher pays, à celle des officiers de la Testai et aussi à celle du gouverneur. Je propose moimôme cette dernière santé dans un petit discours où je fais remarquer que nous pouvions sans inconvenance, dans la situation où nous étions, rendre hommage à l'élévation de son caractère et exprimer l'espoir qu'il saura réaliser l'intention dont il se réclame, celui d'administrer le pays de façon à procurer le bonheur du plus grand nombre.
J'allais oublier un incident. Nous étions sur la Testai depuis quatre heures du matin; il était neuf heures et les prisonniers n'avaient pas encore déjeuné, ce que voyant, un des matelots vint placer devant eux un grand seau, de cocoa. J'étais en ce moment-là occupé à écrire, mais mes amis remercièrent cet homme et la plupart mangèrent sans façon, à la gamelle. Quelques instants après on nous servait à déjeuner dans la salle du mess des lieutenants où l'officier commandant l'infanterie de marine vint nous tenir compagnie.
Mercredi, 4 juillet. — Ce matin, entre quatre et cinq heures, la Vestal leva l'ancre et se laissant descendre avec la marée, elle alla mouiller de nouveau à neuf milles en bas de Québec, à la hauteur du Trou-Saint-Patrice, île d'Orléans. Le vent souffle du nord-est et le ciel est sombre. On nous a donné pour serviteur un mousse nommé George Atkins. Nos hamacs étant descendus et la tafole dressée, nous déjeunons tous ensemble. Nos places à table pour le voyage seront comme suit: à tribord, MM. Masson, Goddu, Viger et Marchessault, à bâbord, les docteurs Nelson et Gauvin, DesRivières et moi.
On nous avait promis qu'un vapeur nous amènerait nos amis qui désirent nous voir une dernière fois. Cependant, la matinée se passe dans une vaine attente; il est midi et rien ne vient. On tire deux coups de canon pour avertir nos amis de se hâter; encore une heure de répit, puis l'ordre est donné de lever l'ancre. Le sifflet du maître « l'équipage retentit, les marins se précipitent au virevaut; chantant et marchant en cadence, ils font tourner le lourd cabestan. Spectacle intéressant, mais de triste augure pour nous. Nous ne reverrons pas nos amis. Déjà le vaisseau s'incline sous ses voiles déployées, lorsque nous apercevons une chaloupe qui s'approche à force de rames; elle nous atteint, elle accoste, M. Simpson monte sur le pont et la frégate reste en panne.
M. Simpson remet au docteur Nelson une traite au montant de £172. Il nous apporte aussi certaines provisions de bouche et autres objets pour le voyage. Il nous expliquait par quel malentendu nos amis ne devaient pas pouvoir nous dire adieu et il était près de sept heures du soir, lorsque MM. Charles Drolet, député à l'Assemblée législative, et Hunier, accostent au navire et sont admis à bord. Ils nous annoncent qu'une réunion de plusieurs milliers de personnes a eu lieu à Québec aujourd'hui, afin d'adopter une pétition à lord Durham au sujet de
SG MEMOIRES DE KOBERT-S.-M. BOUOHETTE
notre exil. Le texte des résolutions nous sera envoyé plus tard.
La visite de MM. Drolet et Hunter est très opportune. Ils se trouveront par là en mesure de témoigner de notre attitude au moment où nous allons quitter la terre canadienne en de si pénibles circonstances et peut-être pour si longtemps. Ils pourront aussi se rendre compte de ce que fait lord Durham pour rendre moins pénible l'exécution de la sentence de bannissement qu'il a prononcée contre nous et pour réparer l'injure gratuite qu'on nous a faite lors de notre départ de Montréal.
Enfin, à huit heures, nos amis s'en vont chargés de nombreuses lettres d'adieu, le navire reprend sa route, et nous restons seuls, bien seuls, séparés de notre pays et de tout ce que nous aimons, voguant sous la garde d'étrangers vers la terre d'exil. Nous restâmes silencieux méditant ces choses et la soirée se passa ainsi jusqu'à ce que vint l'heure de nous retirer pour la nuit. C'était la première fois que nous tentions d'entrer dans nos hamacs, le vaisseau étant en mouvement, et ce n'est pas chose facile pour qui n'en a pas l'habitude. Les efforts inutiles de plusieurs d'entre nous pour y parvenir, dissipèrent notre tristesse. Nous rîmes de bon cœur les uns des autres, bien que les larmes ne fussent pas loin. Enfin, mes compagnons parurent s'endormir. Quant à moi, je restai longtemps sans sommeil, écoutant le bruit des vagues battant le flanc du navire et le chant monotone des matelots de quart.