LE VOYAGE SUR LA VESTAL
Jeudi, 5 juillet. — Le navire avait mouillé pendant la nuit à la hauteur de l'île aux Grues. Ce matin, il continue sa route, en compagnie de V Andromache, 28 canons, ayant à bord, sir William Harvey, gouverneur de l'île du Prince- Edouard. Du pont où nous nous trouvons nous ne voyons absolument rien de ce qui se passe, cependant on ne nous invite pas à monter sur le faux-pont. Craindrait-on de notre part quelque tentative d'évasion? Eprouve-t-on la nécessité de nous interdire quelque chose? Il est certain que personne parmi nous ne songe à se jeter dans le Saint- Laurent.
Le commis aux vivres, libre par suite de l'absence du capitaine qui dîne à bord de YAndromache, nous aide à ranger nos malles et nos provisions. Il nous assigne un second serviteur meilleur que le premier, qui sait faire le service de la table et qui surtout est cuisinier. Il devient notre Vatel attitré, et grâce à lui notre cuisine sera excellente.
Après dîner, deux officiers sont venus causer avec nous. La conversation, un peu gênée d'abord, s'anima bientôt grâce au sans-gêne d'un autre membre de l'équipage. Ce personnage se nomme Billy, c'est une chèvre, mais une chèvre d'une éducation soignée et qui aspire à l'élégance, malgré ses jambes cagneuses. Elle sait danser et boit son grog avec une satisfaction évidente. Elle sut rompre la glace bien mieux que la traditionnelle tabatière. Circonstance encore plus favorable, elle est née aux îles Bermudes; c'était un prétexte pour parler de son pays, sujet d'un vif intérêt pour nous en ce moment.
Vendredi, 6 juillet. — La Testai lève l'ancre au jour. ISAndromache a pris les devants, mais notre pilote, M.
Saint- Amand, n'a pas voulu voyager de nuit par une brise très légère et dans le voisinage de la Traverse. Il hésite sans doute d'autant plus à encourir une trop lourde responsabilité que la rumeur s'est répandue, avant notre départ, qu'il était assez patriote pour mettre la Testai à la côte et nous permettre ainsi de recouvrer notre liberté et fouler encore une fois le sol de notre pays. Inutile de dire que M. Saint-Amand ne médite rien de tel. Et même s'il en était autrement, il me semble que les exilés seraient assez généreux pour ne pas vouloir profiter d'un zèle inconsidéré. Se soumettre fièrement au destin, c'est grand. Une évasion, en général et si l'on en excepte l'émotion passagère de la fuite, c'est échanger un péril noble contre une aventure souvent ignominieuse. Il n'en saurait être autrement dans notre cas. Aussi ai-je toujours rejeté toute pensée d'évasion même au moment où on nous indiquait l'échafaud comme la seule fin probable de notre aventure. La pensée que j'offrirais ma vie en sacrifice pour mon pays enlevait vraiment à l'échafaud presque toutes ses terreurs; elle faisait du bois infâme un autel sacré.
Non, je n'aurais pas voulu m'enfuir. Un jour, dans la prison de Montréal, un homme condamné à la déportation pour divers crimes, travaillait dans ma chambre à un ouvrage quelconque de menuiserie. Il me proposa un projet d'évasion. Je me sentis aussitôt plein d'indignation et de colère et je menaçai cet homme de le dénoncer si jamais il osait encore me parler de la sorte.
La V estai est une frégate nouveau type. Elle porte 180 hommes d'équipage et 28 canons. Le maître canonnier m'a fait voir aujourd'hui une nouvelle bouée de sauvetage dont on se sert lorsqu'un homme tombe à la mer. Elle se compose de deux pièces de bois disposées en forme de croix et dont chaque extrémité est soutenue par un globe de cuivre d'un diamètre de douze pouces. Au centre se trouve un appareil phosphorique qui jette une faible lu-
mière pendant quelques heures. Mardi dernier, un des marins de la Testai tomba à la mer. La bouée lui fut inutile. Il fut entraîné sous le vaisseau et ne reparut plus. On ne put même retrouver son corps. Cet incident passa presque inaperçu à bord, non pas qu'on soit indifférent à la vie humaine, mais à cause de la familiarité de tous avec un péril toujours présent.
Notre pilote doit nous quitter à l'île Verte. Nous lui confions donc par avance nos dernières lettres.
Samedi, 7 juillet. — Ce matin, nous sommes surpris de retrouver à bord M. Saint-Amand. Il faisait, à l'heure où il devait partir, un calme plat dangereux en ces parages; il est donc resté avec nous quelque temps encore et n'est débarqué qu'au Bic. En voyant s'éloigner sa chaloupe, nous comprenons que le dernier lien est maintenant rompu entre nous et la patrie et que nous ne sommes plus désormais que des exilés.
Un des offiieers m'apporte Pttrdeifs Memoïr, un ouvrage descriptif des mers du globe. On y parle comme suit des Bermudes: "Dans ces parages, ainsi que nous le verrons plus tard, on essuie de fréquentes tempêtes et des ouragans d'une extrême violence; les vents du sud et de l'ouest qui régnent le plus souvent sont cependant des indices de beau temps. Un explorateur, écrivant en 1598, dit que la mer des Bermudes est diabolique, que le tonnerre, les éclairs et la tempête s'y déchaînent sans cesse. Un autre voyageur, écrivant en 1615, décrit comme suit une visite à ces îles: "Sir Wm. Sommers se tenait sur la poupe et voyait le vaisseau en danger de donner sur les récifs de cette terrible côte des Bermudes. Chez toutes les nations on croyait autrefois que ces îles étaient enchantées et habitées par des sorciers et des démons. Cette croyance a pour source les terribles tempêtes et les effrayants coups de tonnerre qui se produisent dans ces parages, ainsi que l'extrême danger qu'offre la côte, à ce point qu'il est
presque impossible d'en approcher sans faire naufrage." Nous sourions aujourd'hui à la lecture de ces descriptions, sachant que le climat des Bermudes est plus doux et plus uniforme que celui de Madère même, que son atmosphère est plus pure et ses fruits et ses légumes de meilleure qualité.
Après le départ du pilote aujourd'hui, un aspirant est venu nous annoncer de la part du capitaine que nous étions libres de monter sur le faux-pont si nous le désirions. Gauvin, DesRivières et Viger profitèrent aussitôt de cette permission, Nelson les suivit bientôt. Quant à moi, je préférai profiter de la tranquillité pour continuer ma lecture.
Le temps est toujours beau et la brise légère. Les officiers qui s'étaient d'abord tenus sur la réserve, commencent à causer plus librement avec nous et nous témoignent des dispositions amicales et beaucoup de courtoisie.
Dimanche, 8 juillet. — Nous nous réveillons ce matin au son de la cloche d'alarme. Nous sommes dans une brume épaisse et le vaisseau signale ainsi présence afin d'éviter les abordages. Le froid à cette heure matinale est intense.
La coutume de fauberter les ponts est excellente, elle est sans doute essentielle aussi à la propreté du navire. Mais vraiment nous ne serions pas fâchés qu'on l'omît par des matinées comme celle-ci. Suspendus dans ces nids aériens que nous appelons hamacs, le vent nous glace la tête; si nous en descendons, nos pieds se posent sur les planches humides et glacées du pont. Et cependant, malgré tout, si ce n'était de mon satané rhumatisme, je m'accommoderais assez bien de ce régime d'air salin et d'eau de mer.
Les officiers sont aujourd'hui en grande tenue, c'est le seul indice du dimanche. L'inspection des hommes et du navire se fait par le commandant aux heures ordinaires.
Nous savons à peu près ce qui se passe, grâce aux roulements du tambour et aux mots de commandement, mais nous n'assistons pas aux manœuvres, ne désirant pas le faire à inoins qu'on nous y invite. Notre position nous impose cette réserve. Après l'inspection, chaque homme retourne à son ouvrage spécial. Les uns font du bitord, d'autres le convertissent en fil de câble ou de lusin, celui-ci se rend à l'établi, celui-là à la forge, cet autre à la voilerie. Le tailleur, qui taille au couteau, jamais aux ciseaux, reprend sa coupe; cuisiniers, marmitons, serviteurs, tous sont occupés et personne ne reste oisif. M. Viner, aspirant qui sera bientôt promu lieutenant, est un homme aimable et courtois. Il me prête avec beaucoup d'obligeance, un ouvrage contenant les règlements de la marine militaire.
Entre six et sept heures, une bourrasque soudaine atteint le vaisseau qui penche au point que ses sabords sous le vent affleurent l'eau. Aussitôt, au signal du maître d'équipage, les matelots du quart se précipitent pour diminuer de voiles. Les huniers sont amenés, les amures remontent, les voiles arrisées sont tendues de nouveau et la bourrasque est désarmée. C'est notre premier grain.
Pendant deux heures, après souper, j'ai fait la promenade sur le pont avec M. Gascoigne, l'officier qui commande l'infanterie de marine. Nous avons causé de l'Italie, de la Grèce, de dessin et de peinture, puis des choses du Canada. Les officiers de la Vestal avec lesquels j'ai pu causer jusqu'à présent, me paraissent d'opinions très libérales en matière de politique canadienne. Quelle différence entre ceux-ci et les soldats de terre, lesquels épousent toutes les injustifiables haines qui animent les étrangers contre la grande masse des gens du pays.
Lundi, 9 juillet. — Le froid et l'humidité ont fait leur œuvre, la nuit dernière j'ai été torturé par le rhumatisme articulaire. Ce matin, le temps est calme et la température moins froide, aussi je souffre moins. Je m'amuse à regar-
der les matelots qui tendent les voiles de poupe afin de profiter de quelques airs de vent qui nous viennent de l'arrière. M. Gascoigne me fait la politesse de m'envoyer ses cahiers de croquis. Ce sont principalement des paysages de la Méditerranée d'un dessin et d'un coloris admirables. Quel art aimable que celui-là! Je voudrais le posséder au même degré que M. Gascoigne.
Cependant, le vent fraîchit, la Vestal dépasse tout ce qui vogue sur la mer, elle atteint même YAndromache qui avait pris les devants pendant la nuit. Nous allons sortir du golfe Saint-Laurent par le détroit de Canso. Demain nous contemplerons, peut-être pour la dernière fois, la côte canadienne, qui s'effacera peu à peu devant nos yeux dans l'obscurité du soir.
C'est toujours un moment solennel que celui où l'on quitte son pays natal. La famille et le foyer, les amis et les souvenirs, tout cela surgit du cœur aux lèvres, et la tristesse profonde de la séparation s'empare de l'âme malgré l'espoir d'une réunion prochaine. Mais pour l'exilé quel déchirement! Pour lui l'espérance est si lointaine que son adieu est dans sa pensée un dernier adieu. Reverrai-je jamais les miens? Pourrais-je jamais apporter à la tombe qui s'est creusée si cruellement sous mes pas, les fleurs emblèmes de la prière et du souvenir? Ce souvenir au moins je le porterai dans mon cœur partout où l'on me conduira, il sera mon compagnon et mon soutien sur la terre d'exil.
Mardi, 10 juillet. — Temps magnifique et vent favorable. La Vestal file ses neuf nœuds, bonnettes déployées. L'itinéraire est changé, nous ne passerons pas par Canso, mais dous doublerons le cap Breton. Cela prolongera le voyage de trois cents milles. Nous ne connaissons pas le motif de ce changement. Je rends à M. Gascoigne, son compliment d'hier en lui envoyant mes cartons. Si mes dessins ne valent pas les siens, il y trouvera au moins d'intéres-
sants sujets d'étude et pourra en tirer quelques bonnes aquarelles.
Mercredi, 11 juillet. — Temps sombre et menaçant. La pluie commence vers midi. Nous passons en ce moment vis-à-vis l'île Saint-Paul, une des rares terres canadiennes dont mon père n'a pas pu vérifier par lui-même le gisement exact. Il m'a demandé de le faire pour lui, mais cela m'est impossible, car je ne veux pas me rendre à l'habitacle pour consulter la boussole. Je suis peut-être trop scrupuleux en cette matière, mais notre position nous impose des réserves. Notre dignité exige que nous nous tenions à l'écart. Une certaine fierté est ici légitime. Notre expatriation est jusqu'à un certain point volontaire; par notre acte nous avons obtenu la libération d'un grand nombre de nos compatriotes, et cette page de notre histoire ne restera pas sans éclat aux yeux de la postérité. En ce moment, bien des cœurs canadiens battent à l'unisson des nôtres; notre exil, loin de nous séparer, resserre les liens de notre fraternité patriotique et qui peut dire quelle influence ces choses pourront avoir sur l'avenir?
J'espérais sincèrement que lord Durham allait s'appliquer à mettre fin aux griefs qui existaient depuis si longtemps dans notre gouvernement colonial. Cela eût certainement consolidé le lien entre les colonies et la Grande- Bretagne, et dans ce cas il eût mieux valu pour lui de montrer noblement et hardiment son entière confiance dans le peuple en proclamant une amnistie générale. Je puis déclarer sans crainte qu'une telle politique eût entièrement réussi. Sans doute, la faction ultra-tory, sanguinaire et forcenée, eût poussé les hauts cris, mais elle eût bientôt été réduite au silence par ses chefs même, dès que ceux-ci auraient constaté leur impuissance à nuire davantage. Lord Durham a cru devoir en agir autrement, la responsabilité est la sienne.
Nous sommes à l'est de l'île au Sable, ce fléau des ma-
rins. Ses récifs s'étendent, me dit-on, jusqu'à près de quarante milles dans toutes les directions. Trois ou quatre familles occupent de misérables huttes sur cette terre nue et sans arbres, si basse aussi que les grandes values du large la couvrent et la dévastent presque de toutes parts. (*) Malgré la brume qui nous entoure le vent fraîchit et la Vestal tangue au point que Nelson et Marchessault, n'ayant pas le pied marin, sont forcés de prendre le lit. Les autres, et je suis du nombre, ne se sentent pas très à l'aise. Cependant, nous tenons bon. Les Canadiens en général sont bien constitués, ils endurent facilement le froid et le chaud, les longues marches, les jeûnes prolongés, sans parler du gros temps.
Jeudi, 12 juillet. — Un bruit infernal nous éveille ce matin; on dirait d'un régiment d'artillerie passant au-dessus de nos têtes. Ce sont les marins qui blanchissent les ponts à la pierre ponce. Le temps est toujours couvert, mais le vent est favorable. J'assiste aujourd'hui à l'exercice du maniement du canon. Le service de chaque canon exige neuf hommes et un officier ou sous-officier. Au commandement prépare for action, quatre hommes se placent de chaque côté du canon et un en arrière. On soulève d'abord le canon pour atteindre le palan qu'on place toujours tout prêt en dessous, on l'attache à une cheville à boucle, ce qui permet de ramener la pièce; on la charge, on la ramène au sabord, on pointe, puis on fait feu non plus en appliquant la mèche à la lumière, mais au moyen d'une nouvelle poudre fulminante. En chargeant la pièce, les hommes paraissent s'exposer beaucoup, mais dans la pratique il n'en est pas ainsi, car ils se trouvent, la plupart du temps, cachés par la fumée. Neuf hommes éprouvent quelque difficulté à manier une pièce de 32.
(1) Tout a bien changé à l'île depuis le temps où Bouchette a passé dans ces parages. Le gouvernement y a établi des postes de sauvetage bien tenus. Nous est avis que la mer ne la couvre pas comme Bouchette le croit. On en était encore à la légende sur ce point. (D.)
Vendredi, 13 juillet. — Nous sommes à 783 milles des Bermudes. Cette distance serait longue à parcourir si tous les jours ressemblaient à celui-ci. Il fait un calme plat, les voiles inutiles battent les mâts. Mes amis sont tous plus ou moins malades, le roulis par un temps calme étant plus difficile à supporter que le mouvement d'une forte brise. Quant à moi, après un excellent dîner, je passe l'après-midi à lire et ce n'est que vers le soir que la tristesse de mes compagnons commence à m'atteindre là 'mon tour. Chose terrible et menaçante que le calme plat en mer.
Samedi, 14 juillet. — Ce matin le ciel est sombre, mais la brise est favorable et la Vestal file ses dix noeuds, voiles arisées. Vers le soir la brise se maintient, mais le ciel devient clair. Nous nous réunissons sur le pont pour jouir de la soirée, car nous commençons à ressentir l'influence des latitudes méridionales. Pourtant, au ciel, les constellations sont toujours nos amies des latitudes canadiennes; leur position semble peu changée, sauf que l'étoile polaire est notamment plus basse que lorsqu'on l'observe de Québec. En ce moment je suis sur le gaillard d'arrière. Au couchant le ciel ressemble à une immense nappe d'or; de longs nuages bleus strient le ciel, la mer prend une couleur plus intense et les vagues apparaissent avec des teintes de turquoise sous le vaisseau qui bondit sur leurs crêtes écumeuses. Une chaleur très perceptible monte de la mer. Cela indique, dit M. Viner, que nous approchons du Gulf Stream, quoique nous n'y soyons pas encore.
Pour moi, la mer n'est pas une chose nouvelle. Depuis mon enfance elle m'est familière. Mais ma situation actuelle est si nouvelle qu'elle me porte à observer mieux les choses que je croyais bien connaître. On me dirige vers une île de l'Océan que je ne connais pas et où je devrai vivre parmi des inconnus. On m'y soumettra peutêtre à des restrictions dégradantes, et dans tous les cas
les circonstances me condamneront jusqu'à un certain point à la solitude. Mais en revanche j'ai la satisfaction de penser que mes amis et moi nous nous sommes volontairement sacrifiés pour la délivrance d'un grand nombre de nos compatriotes prisonniers! Dulce est pro patria mori. Devons-nous compter les déchirements, les séparations, les souffrances que nous déposons sur l'autel de notre cher pays? Le patriote en pleurant sur les maux de sa patrie, ne doit jamais désespérer de les voir un jour disparaître et son pays rendu au bonheur.
Dimanche, 15 juillet. — Le vent est moins fort, le temps beau, l'air chaud, sec et agréable. Si c'est là un avantgoût du climat des Bermudes, nous n'aurons pas à nous en plaindre. Shakespeare a célébré ces îles dans un de ses chefs-d'œuvre, la Tempête; Moore en fait, dans ses odes et épîtres, la résidence de la nymphe Néa. Cela nous fait espérer que nous trouverons au lieu de notre bannissement des lèvres roses, des yeux doux et des cœurs sensibles qui nous rappelleront les Canadiennes que nous avons dû quitter.
Le docteur Nelson et moi, dos à dos, et entre nous une barrique vide de bière, avons passé, cette matinée, trois grandes heures à lire. Nos goûts et nos pensées sont identiques sur une foule de questions. Ce matin notre lecture était plutôt sérieuse. Le docteur lisait la physiologie de Combe, et moi le traité de Combe sur la digestion.
Le calme se maintient, le temps est toujours beau. Nous dînons à quatre heures aujourd'hui et chaque dimanche, car ce jour-là le capitaine dîne à trois heures au mess des lieutenants et les exilés lui cèdent le pas. Le capitaine vient de descendre au carré des officiers (gun room). L'expression de sa figure est certainement plutôt bourrue qu'aimable. S'il attend que nous fassions les premières avances il attendra longtemps. Ce serait de notre part une démarche peu digne. Nous croyons d'autre part qu'il
pourrait, sans nuire aux intérêts de son gouvernement, se montrer un peu moins désagréable dans ses rapports avec nous. Enfin, cela le regarde.
Le premier et le second lieutenant se montrent aujourd'hui un peu plus aimables que d'habitude. Après dîner, nous avions autour de nous un groupe de fumeurs et de causeurs qui écoutèrent avec attention nos explications sur les plaintes des Canadiens contre le gouvernement colonial. Le docteur Nelson a pris la principale part au débat et je l'ai secondé de mon mieux. Je dois dire que la plupart de nos auditeurs eurent la franchise d'admettre que ces plaintes paraissaient fondées.
Lundi, 16 juillet. — La brise est forte et contraire, mais la pluie qui tombe par torrents empêche les vagues de se former. C'est un spectacle extraordinaire que cette lutte entre les eaux de la mer et celles du ciel. Celles-ci restent victorieuses, aussi est-ce sur une surface relativement unie que la Testai file sous ses voiles arisées. Cette pluie est un bienfait pour l'équipage. On la recueille dans des vases de toutes espèces, de grandes voiles tendues deviennent des réservoirs. Sur l'ordre du maître d'équipage, chaque marin étale sur le pont son hamac qu'il se met aussitôt à savonner et à laver sous l'orage. Puis c'est le tour du linge et des vêtements, enfin une lessive générale qui offre dans ces circonstances un coup d'œil des plus réjouissant. Cependant l'intensité du vent augmente sans cesse et par trois fois les matelots risquent leur vie dans la mâture pour prendre de nouveaux ris. Vers le soir la tempête diminue puis se calme, les nuages se dissipent et le soleil se couche dans un ciel clair, ce qui présage du beau temps pour demain.
Mardi, 17 juillet. — Temps très beau, brise fraîche mais toujours adverse. Nous louvoyons dans une mer de plus en plus tumultueuse. Nous sommes maintenant à 420 milles des Bermudes et nous commençons à avoir hâte d'y arriver,
car la vie à bord est monotone, surtout pour nous qui sommes inoccupés.
Ce matin chaque marin étale, pour l'inspection, son hamac sur le pont. Un des hommes se trouvait près de l'écoutille du gun room, c'est ainsi qu'on nomme la salle de réunion des officiers sur les vaisseaux de guerre anglais. Une vague plus grosse que les autres ayant frappé le vaisseau, cet homme perdit l'équilibre, tomba par l'écoutille sur une pièce de pin horizontale, donna de la tête contre un poteau de noyer et acheva sa chute sur la table du mess, où il causa un dégât considérable, comme bien on se l'imagine. Heureusement pour les officiers, ils ne se trouvaient pas à table au moment où Jack Tar y descendait comme un bolide. Quant au marin, victime de l'accident, il se releva sans blessure. Il remonta sur le pont et reprit son rang au milieu des rires mal étouffés de ses camarades.
A dix heures ce soir le ciel est parfaitement pur, les étoiles apparaissent dans toute leur magnificence calme et majestueuse. La mer d'autre part s'élève en montagnes mugissantes sous le souffle d'une furieuse tempête. Toutes les voiles sont amenées sauf le grand hunier et le premier foc. Le vaisseau ballotté par des vagues énormes frémit jusqu'à sa quille, mais repousse bravement les assauts sans cesse renouvelés de la mer qui se retire furieuse et écumante. Chaque violente embardée cause dans le vaisseau un dégât quelconque, et dans le quartier des exilés les mésaventures se multiplient. Toute une boîte de cigare est renversée dans mon hamac, nos livres sont déchirés et disséminés par la place et nos bouteilles prises d'ivresse quittent leurs caisses défoncées et roulent et titubent sur le plancher parmi les mousquets et les coutelas tombés de leurs tablettes. Même les canons sont ébranlés, ce qui peut devenir dangereux. Et au-dessus de tout ce fracas on entend constamment le mugissement de la mer et le grée nient vibrant sous le souffle du large comme les cordes d'une harpe éolienne.
Mercredi, 18 juillet. — Le temps est normal. Nous sommes à environ 400 milles des Bermudes. M. Jeffreys et M. Viner, deux des officiers, nous ont invités à prendre un grog à leur messe et nous avons passé une heure ou deux en très joyeuse compagnie. Il faut avouer que ces messieurs ne négligent rien pour rendre notre situation aussi agréable que possible. Leur cordialité forme un agréable contraste avec la roideur que le eapitanie croit sans doute de son devoir d'observer et que les lieutenants imitent de leur mieux.
Jeudi, 19 juillet. — Aujourd'hui un concours de tir est venu varier la monotonie de la routine journalière. Une cible de vingt pouces de diamètre fut dressée à l'avant du navire et vingt-deux hommes placés à une distance de deux cent cinquante pieds brûlèrent dix cartouches chacun, soit deux cent vingt balles dont quarante atteignirent la cible. Ce résultat fut jugé excellent et ce jugement fit sourire les exilés, car nous sentions tous que nous aurions pu faire mieux. On ne nous donna pas l'occasion d'essayer.
Pendant qu'on tirait, un infortuné marin, qui, quelques jours auparavant, s'était fait écraser un doigt, subissait l'amputation. L'opération ne dura que quelques instants, mais aux cris et aux imprécations qu'il poussait, on pouvait juger qu'il souffrait les tortures les plus affreuses. Le chirurgien nous a dit que l'amputation d'un doigt est presque aussi douloureuse que celle d'un bras ou d'une jambe.
Le temps est merveilleusement beau, la mer d'un bleu si profond et si pur que si on en voyait la reproduction dans une peinture on crierait à l'exagération, tant il est juste de dire que le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Plus invraisemblable encore sont les phénomènes phosphorescents. Dans ces latitudes, la nuit transforme le sillage du navire en une traînée lumineuse d'une magni licence sans égale. Cette lumière est encore plus éclatante
à la proue, contre laquelle les vagues viennent se briser en poussière d'argent. Malheureusement, les marins se servent de cette partie du vaisseau de façon à rendre ce voisinage très désagréable.
Vendredi, 20 juillet. — Le vent est défavorable. Nous louvoyons sur une mer unie. Vers le soir quelques bourrasques nous atteignent, mais sans altérer la pureté du ciel. M. Harvey, l'assistant maître d'équipage, vient se placer à mes côtés au moment où je regarde le firmament en m'efforçant de reconnaître les constellations de ce ciel nouveau pour moi. Nous ne parlons pas et bientôt ma contemplation devient une rêverie. Les scènes de la patrie passent devant mes yeux. Je vous revois, mon père et ma mère, je te revois aussi
Toi qui fus jadis ma vie et ma lumière, Et qui plane aujourd'hui dans ces cieux éclatants. Penche-toi, bien-aimée, écoute ma prière. Il me semble te voir en de certains instants Quitter ton trône d'or au sein des bienheureux. Ta douce haleine assèche les pleurs de mes yeux. Ta main cherche ma main, et tu redis tout bas : Je t'aime ! Et pour qui aime, la mort n'existe pas.