UN INCIDENT
Un incident inattendu était venu interrompre pendant quelque temps mes études. Par une froide après-midi de décembre 1823, mon excellent père en revenant de ison bureau, m'annonça que le gouverneur-général, le comte de Dalhousie, m'avait choisi, en qualité d'assistant du capitaine Pears, du Royal staff corps, pour copier les cartes de la frontière entre les Etats-Unis et le Canada, sous les articles quatrième et cinquième du traité de Gand. Ces
cartes étaient entre les mains des Commissaires rénnis à New- York; c'était là qu'il fallait les copier. Cette nouvelle me remplit de joie. Outre mon goût naturel pour le dessin et la cartographie, j'étais tourmenté, comme la plupart des jeunes gens, par le désir des voyages. Aussi me sembla- t-il qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour moi.
La diligence me transporta jusqu'à Montréal où je rencontrai le capitaine Pears à l'hôtel Rasco. Nous ne nous connaissions pas. J'étais porteur de nos instructions et des lettres de créance que nous devions présenter à notre arrivée à New-York. Je remis ces dépêches à mon chef avec toute la solennité d'un ambassadeur, et quarantehuit heures après nous étions en route pour la métropole commerciale des Etats-Unis. Le capitaine Pears pouvait avoir trente-cinq ans, il était de taille moyenne et blond, d'un abord courtois, mais froid, il n'offrait pas sa main, il se la laissait prendre. Ce trait indique presque toujours un caractère prudent; aussi, malgré ma jeunesse, j'en conclus que je serais un second Télémaque entre les mains d'un sage Mentor.
De notre trajet jusqu'à New- York je ne dirai rien, si ce n'est que, voyageur inexpérimenté, je m'étais encombré d'un bagage inutile. Si nous avions été au temps d'Alfredle^Grand où même les bourses d'or jetées sur les routes ne tentaient pas les passants, j'aurais pu retracer mes pas en suivant les objets que j'avais semés .sur notre parcours. Mais le chemin de fer et le télégraphe ont maintenant changé tout cela.
Washington Hall, Broadway, était alors l'hôtel par excellence. Nous y descendîmes. Après que nous eûmes présenté nos letres de créance au colonel Barclay, le commissaire britannique et à M. Buchanan, le consul d'Angleterre, on nous remit les cartes que nous devions copier, et nous comprîmes en les examinant que notre travail nous occuperait pendant une bonne partie de l'hiver. Ayant
retenu à l'hôtel un local convenable, nous nous mîmes harmonieusement à l'œuvre. Les cartes, grandes et petites, étaient au nombre de vingt-cinq. En travaillant consciencieusement six heures par jour (nous ne pouvions dessiner après le coucher du soleil, à cette époque où l'éclairage était difficile et dispendieux), nous terminâmes notre tâche en un peu moins de trois mois. Notre travail ne nous absorbait pas au point de nous faire négliger nos devoirs sociaux, et les distractions ne nous manquaient pas. Il arrivait «souvent que nous assistions dans une même soirée à un dîner, à un concert et à un bal. Je pourrais ici raconter plus d'un épisode intéressant, mais je me suis déjà trop écarté de l'ordre chronologique de mon récit.