‹ Mémoires de Robert-S.-M. Bouchette, 1805-1840Chapitre 6 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

VOYAGE A LONDRES — PUBLICATION DES ŒUVRES GÉOGRA- PHIQUES DE BOUCHETTE — PRÉSENTATION AU ROI, A LA DUCHESSE DE KENT ET A LA PRINCESSE VICTORIA.

Pendant les deux années qui suivirent mon admission à la pratique du droit, je me consacrai avec ardeur à ma profession et je pus me convaincre que je ne m'étais pas trompé sur ma vocation. Je remportai des succès dans deux causes importantes devant la cour de vice-amirauté et j'adressai plusieurs fois la parole au jury dans des procès au criminel.

Cependant mon père travaillait sans relâche à la réalisation de son grand projet de doter son pays d'une édition nouvelle et beaucoup plus considérable de son œuvre géographique. Il me demanda de lui aider à recueillir les matériaux dont il avait besoin. Comme il tenait à puiser chaque renseignement à sa source même, nous eûmes à

visiter tous les établissements des deux Canadas, les nouveaux comme les anciens, les colonies lointaines comme les centres plus rapprochés. Nous collectionnions des cartes locales pour les compiler à loisir, nous prenions en note de nombreuses et de précieuses statistiques. Partout où nous allions nous trouvions les gens non seulement pleins de bonne volonté, mais préparés à nous renseigner, car mon père annonçait ses tournées d'avance par la voie des journaux, en priant les personnes qui pouvaient le renseigner de lui procurer certaines données qu'il spécifiait. Il avait aussi distribué dans tous le pays des circulaires imprimées dans le même but. Cette méthode, paraît-il, était celle que mon père avait adoptée pour son premier ouvrage publié en 1815, sous les auspices de l'Assemblée législative du Bas-Canada. L'Assemblée s'était engagée, par une résolution adoptée à l'unanimité, à solder les frais de publication de cette œuvre nationale, jusqu'à concurrence de la somme de £1,500. Pourtant, un tiers seulement de cette somme fut payée, quoique, par une singulière contradiction, la légitimité de la réclamation ait été maintes fois et à différentes époques reconnue dans l'enceinte du Parlement. (*)

La dette était claire et incontestable. Malheureusement la demande de paiement fut faite dans un moment de violente agitation politique. Mon père, en sa qualité d'arpenteur-général, appartenait à la classe des bureaucrates, que la majorité de l'Assemblée tenait en aversion. L'auteur des cartes et de la description géographique du Canada était cité en toute occasion comme un puits de science et un prodige de persévérance et d'application; on vantait l'excellence, l'importance et la beauté artistique de son

(1) Ce dénis de justice causa pendant quelque temps au colonel Bouchette des embarras d'argent et retarda la publication de son second ouvrage qui est la plus considérable de toutes ses œuvres. La balance de sa réclamation ($1,000), fut payée à ses héritiers en 1875 seulement, et sans intérêt.

ouvrage. Mais les £1,500 votés par toute la Chambre et sur lesquels il avait compté pour rencontrer les dépenses de son entreprise ne lui furent jamais entièrement payés.

Mai's c'est là une digression. J'étais sur le point de dire un mot de notre départ pour l'Angleterre où mon père devait publier son second ouvrage sur l'Amérique Britannique. Le 29 septembre 1829, par une radieuse journée, nous nous embarquâmes sur un très beau navire, le General Wolfe, commandé par un homme compétent et bien élevé, le capitaine Stamworth. Mon père, ma mère et moi étions les seuls passagers de cabine. Pendant qu'on appareillait, je m'installai sur la poupe du vaisseau et je dessinai la vue de Québec qui est reproduite dans le premier volume de l'ouvrage de mon père. Pendant la traversée, le temps fut presque constamment beau et le vent favorable; aussi le voyage fut-il charmant. Le 24 octobre nous entrions dans la Mersey et nous débarquions dans l'opulente ville de Liverpool.

Nous nous trouvions à Liverpool, au moment où l'on inaugurait avec pompe le tunnel du chemin de fer Liverpool et Manchester. Sur l'invitation des directeurs, nous assistâmes à la cérémonie. Je ne puis oublier l'impression singulière et nouvelle que me causa Ile mouvement rapide de ces wagons remplis de monde se précipitant sur un plan incliné et s'engouffrant sous terre.

Pendant notre séjour à Liverpool, nous nous retirâmes à l'hôtel Eagle. Après avoir visité les endroits les plus intéressants, nous nous rendîmes à Londres par la diligence, en passant par Birmingham. Je ne dirai rien de ce voyage pourtant rempli d'incidents qui composeraient un chapitre. Nous entrâmes à Londres par Tyburn. La soirée était déjà avancée lorsque nous remontâmes Oxford Street entre deux rangées interminables de réverbères. A mesure que nous avancions, les magasins devenaient plus grands et plus brillants, les voitures plus nombreuses, la foule

plus dense et la rumeur plus assourdissante. Oe «spectacle si extraordinaire et si nouveau pour moi, me causa un véritable éblouissement. Je ne pus que contempler sans analyser et me former quelque idée de la grandeur de la métropole où j'entrais, par la pensée que ce que je voyais n'était que le seuil d'une capitale contenant à cette époque près de 2,500,000 êtres humains, soit trois fois plus de monde que n'en contenaient alors les provinces canadiennes!

Nous descendîmes à l'hôtel Bedford, Covent Garden, où nous trouvâmes à la fois l'élégance et le confort. Cet hôtel était situé à proximité des principaux théâtres, seulement le voisinage immédiat du marché de Covent Garden, lui enlevait quelque chose de sa vogue. Nous y serions demeurés cependant isi nous avions voyagé en simples touristes. Mais nous avions traversé l'Océan pour parachever une œuvre géographique et littéraire longue et laborieuse; il nous fallait donc un appartement de plusieurs pièces, le calme et le silence de la retraite. Nous occupâmes en conséquence une maison garnie dans Baker Street, Portman Square, où nous commençâmes sur-lechamp à préparer pour le graveur et pour l'imprimeur les trois grandes cartes du Canada et des autres provinces de l'Amérique Britannique, ainsi que la description historique et topographique de ces pays, c'est-à-dire l'ouvrage qui a paru en 1831. Les cartes furent gravées par Walker, Bedford Street, Russell Square, et publiées par Wyld, géographe du roi, Charing-Cross. Le livre fut imprimé par Davidson, et publié par Longman & Rees, Paternoster Row, Il était en trois volumes ornés de nombreuses gravures et comprenait, outre la description géographique, un dictionnaire topographique.

Mon père s'était rendu à Londres, pour la publication de cet ouvrage, sous les auspices du gouvernement du Canada. Il était accrédité auprès de lord Goderich, le secrétaire des colonies. Celui-ci le reçut avec courtoisie, prit connais-

sance du prospectus de l'ouvrage et fut très encourageant. Après dix-huit mois de travail incessant, consacré à la préparation des cartes manuscrites et à l'examen minutieux que faisait mon père lui-même des épreuves que nous envoyait le graveur, nous pûmes enfin passer de la partie topographique à la partie littéraire. Nous possédions une masse énorme de matériaux. L'étendue et le plan général de l'ouvrage étaient depuis longtemps déterminés, mais il restait encore beaucoup à faire avant de pouvoir remettre le manuscrit entre les mains de l'imprimeur. Nous savions avec quelle rapidité les grands établissements comme celui de Davidson composent, et l'impatience des imprimeurs lorsqu'il leur faut attendre la "copie." Nous nous consacrâmes donc entièrement à cette tâche et plus de la moitié de l'ouvrage était écrite avant l'envoi des premières feuilles à l'imprimerie. Cependant, malgré ces précautions, dès que l'impression fut en marche, les épreuves et les revises s'accumulaient sur nos tables au point qu'il m'est arrivé souvent, durant les derniers six mois, de travailler jusqu'à deux et trois heures du matin avant de pouvoir expédier ce qui se trouvait devant moi.

On peut s'imaginer avec quelle satisfaction mon excellent et infatigable père put contempler un matin sur sa table de travail, dans une reliure provisoire, un exemplaire complet des British Dominions in North America et du Topographical Dictionary of Lower Canada. Je partageais sa joie. Une série complète des cartes était déjà tirée, de sorte que nous nous trouvions en possession du résultat complet de nos deux années de travail ardu. Nous éprouvions quelque chose des sensations du marin qui après un long et périlleux voyage rentre enfin sain et sauf au port.

Un exemplaire de l'ouvrage, convenablement relié, fut présenté au roi Guillaume IV, dans une audience spéciale, à Brighton. Un recueil des gravures de scènes canadiennes, dans une reliure élégante, velours et or, fut pré-

sente à la duchesse de Kent. Mon père eût l'honneur de lui présenter les gravures en personne, au palais de Kensington. En cette occasion j'accompagnai mon père. On nous reçut avec beaucoup de grâce et de bienveillance. Après une conversation prolongée, au cours de laquelle mon père parla des nombreuses faveurs et de la protection dont il était redevable à feu le duc de Kent, Son Altesse Royale nous demanda si nous avions été présentés à la princesse Victoria. Mon père ayant répondu que nous n'avions pas encore eu cet honneur, Son Altesse se leva du sofa où elle était assise, sonna la dame de service et lui demanda de prier la princesse de venir.

La future reine d'Angleterre entra quelques instants plus tard. Nous vîmes une belle jeune fille de quatorze ans dont le maintien indiquait une heureuse combinaison de dignité, de candeur et de grâce. Et c'est ainsi que nous eûmes, par la faveur spéciale de son auguste mère, le remarquable honneur d'une audience particulière de celle qui devait être une des plus grandes souveraines du monde.

Je n'oublierai jamais la bonté et la condescendance que la duchesse de Kent témoigna à mon père, et à moi-même incidemment, pendant cette audience que Son Altesse daigna prolonger pendant près d'une demi-heure.

Ecrivant aujourd'hui dans la trente-cinquième année du règne glorieux et prospère de la reine Victoria, une reine qui vit dans le cœur de ses sujets et qui commande l'admiration de toutes les cours étrangères, c'est avec un sentiment de satisfaction et de sincère loyauté que je me rapelle cette audience à Kensington Palace en l'année

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