LORD HARRINGTON
Mon séjour en Angleterre s'était déjà prolongé au delà de deux ans. Ce temps avait été employé à aider mon père dans la publication de son grand ouvrage géographique. Cependant ce travail ne m'absorbait pas au point de me faire renoncer à toute distraction et aux plaisirs de la société.
La position officielle de mon père au Canada, le but littéraire et scientifique de son séjour dans la métropole, le bon souvenir que conservaient de lui les hommes distingués de la régence de 1814 et 1815, lors de la publication à Londres de ses premières œuvres, (*) me procurèrent l'honneur de rencontrer quelques-uns des personnages les plus distingués de l'époque. Parmi ceux-ci, je mentionnerai le comte de Sidmouth, le contemporain et l'ami de William Pitt. Il avait été deux fois premier ministre de George III et avait été en outre l'ami de son souverain, dans la mesure qu'un sujet peut l'être. La présentation eut lieu à Richmond Lodge, lord Sidmouth étant alors <k la retraite et occupant la charge de Ranger of Richmond ParZr, magnifique domaine royal dont il savait faire les honneurs avec dignité et distinction. Cet homme inspirait un profond respect; au physique, il ressemblait au général Washington, si j'en puis juger par les portraits que j'ai vus du premier président des Etats-Unis.
(1) A cette époque, mon père avait été traité avec beaucoup de bonté par S. A. R. le duc de Kent. — Note de l'auteur.
Lord Sidmouth était le contemporain et l'ami personnel de l'amiral Nelson. Il avait recueilli de la bouche même de ce célèbre marin une description détaillée de la bataille du Nil ou d'Aboukir. Un jour, en nous parlant de cet engagement, il dessina sur une petite table qui se trouvait près de lui, la position des deux escadres et nous expliqua que le vaisseau anglais Culloden, tenant la tête de l'escadre anglaise, s'étant échoué accidentellement à l'entrée même de la rade, devint un point de repère, ce qui permit à tous les autres vaisseaux de passer dans la rade en évitant des bas-fonds dangereux où ils auraient pu ise perdre; c'est ainsi qu'il leur devint possible de prendre à revers la ligne française.
Mon père me présenta aussi à un autre de ses amis, le très honorable Edward Ellice, qui était propriétaire de la seigneurie de Beauharnois, dans le district de Montréal. Sa longue carrière parlementaire et sa parenté avec le comte Grey, qui était son beau-frère, ajoutaient à peine à l'influence que lui assuraient sa grande fortune et ses talents incontestés (1). Sa maison est la seule en Angleterre où je vis en entrant un de nos gros poêles carrés du Canada. C'était sans doute pendant un de ses voyages dans notre pays, qu'il avait fait l'acquisition de cet objet utile sinon élégant, que nous vîmes avec plaisir, parce qu'il nous rappelait notre patrie. (2)
En retraçant ici quelques-uns des souvenirs les plus agréables de ma résidence dans la métropole de l'Angleterre, je dois mentionner spécialement et avec reconnaissance le juge et madame Samuel Skinner, de Portland
(1) Mon père m'a toujours dit qu'il était fort redevable à M. Ellice pour ses bons procédés en 1815, lors de la publication de son premier ouvrage. 11 s'intéressa beaucoup pour nous à l'époque dont je parle. — Note de l'auteur.
(2) Ellice fut l'ennemi des Canadiens-Français. C'est lui qui suggérait au ministère anglais en 1822, d'unir en une seule province le Haut et le Bas-Canada. Une mesure présentée à cet effet, fut retirée à la demande de Papineau et Neilson, députés en Angleterre pour la combattre.— D.
24 MEMOIRES DE BOBERT-S.-M. BOUCHEÏTE
Place. J'étais toujours le bienvenu dans leur maison élégante et hospitalière. Madame Skinner était d'une rare beauté. C'était à elle que Byron avait, disait-on, adressé une de ses premières odes, et elle était digne d'un tel hommage. Dans ses brillants salons on rencontrait, outre le grand inonde, les principaux poètes, romanciers et artistes de l'époque. Grâce à elle, je pus faire la connaissance d'un grand nombre d'écrivains dont j'avais lu les œuvres en Canada, mais que je ne croyais guère rencontrer un jour. Parmi ceux-ci se trouvait le plus grand romancier du jour, je dirais du siècle, en Angleterre, si l'auteur de Waverley n'appartenait pas au dix-neuvième siècle, sir Edward Bulwer Lytton, maintenant lord Lytton. Je causais aussi dans les salons de madame Skinner avec Tom Moore, Hogg, le capitaine Marriott, Mlle Landon, Mlle Edgeworth, Jane et Maria Porter, Basil Hall, Mme Trollope, Roisetti l'imprésario, et plusieurs autres. (*)
Que de souvenirs me reviennent de ces trois années de résidence à Londres! J'aurais beaucoup de plaisir à les retracer ici; cependant, je dois me borner aux incidents qui ne sont pas d'occurrence journalière et qui sont de nature à intéresser mes enfants lorsqu'ils liront cette esquisse
(1) Bulwer Lytton et Marriott, tous deux romanciers célèbres, Tom Moore, ce merveilleux poète, qui, comme Botrel et Nadeau, chantait lui-même ses vers, sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en faire une mention spéciale.
James Hoqg, poète écossais. Sa fille, Mde Garland, a publié ses mémoires, qui sont d'un vif intérêt.
Létitia Landon, poète anglais de talent. Elle naquit en 1802. En 1838 elle épousa M. Maclean, gouverneur de Cape Coast Castle, et mourut la même année, victime du climat de ce pays.
Maria Edf/eworth, écrivain de grand mérite, romancier, philosophe, économiste, était d'origine irlandaise. Son père était aussi un écrivain renommé.
Jane Porter, écrivain écossais. Il reste d'elle plusieurs romans de la vie écossaise. Elle eut le grand mérite de comprendre et d'encourager le talent de Walter Scott.
Basil Hall, voyageur et écrivain, fils de sir James Hall, qui le premier appliqua la méthode expérimentale à la géologie.
Frances Trollope, auteur de plusieurs romans, mère de Anthony Trollope, le célèbre romancier.
Gabriele Rosetti, poète, critique et musicien, naquit à Vasto, Italie, en 1783, et mourut à Londres en 1854, où il s'était réfugié à la suite de difficultés politiques. Sa mémoire est révérée au lieu de sa naissance, où on lui a élevé une statue.
des événements de ma vie. Dans cette dernière catégorie je dois placer ma rencontre avec le prince Louis Bonaparte, auquel je fus présenté à un dîner chez le colonel Leicester Stanhope, (plus tard, lord Harrington), en 1833. Par une lettre que j'ai maintenant devant moi, je trouve la date précise de l'incident, le dix-huit janvier de cette même année. Le prince était accompagné d'un seigneur toscan, dont je ne me rappelle pas le nom. Parmi les personnes présentes se trouvait monsieur Aaron Vail, chargé d'affaires des Etats-Unis, en l'absence de monsieur McLane, l'ambassadeur de la république, à Londres. Lorsque nous rentrâmes au salon pour rejoindre les dames, la conversation devint assez générale. Le prince, qui y prenait la principale part, ayant préalablement obtenu l'assentiment de notre gracieuse hôtesse, proposa une espèce de joute ou de tournoi. Il invitait lui-même certains des messieurs présents à lutter contre lui. Voici comment la chose se passait. Le prince et son adversaire se tenaient vis-à-vis l'un de l'autre, le pied droit en avant, le coude droit appuyé sur la hanche, la main droite saisissant celle de l'adversaire. La victoire consistait à faire baisser la main de l'adversaire en lui faisant plier le poignet en dehors. Le prince ayant assez facilement fait céder son premier adversaire, celui-ci fut aussitôt remplacé par un second lutteur dans cette lice improvisée, et le second par un troisième, avec le même résultat. Je me tenais à côté de M. Vail, parmi les spectateurs, lorsque madame Stanhope, avec cette grâce qui la distinguait, m'invita à lutter contre le prince; celui-ci ayant appuyé cette invitation avec beaucoup de politesse, je me plaçai vis^à-vis de lui en lui assurant, en français, que je me regardais déjà comme vaincu. Cependant, je n'étais pas tout à fait sans expérience à ce jeu, qui est bien connu au Canada. Sans être d'une aussi grande force musculaire que le prince, j'étais de taille plus élevée; nous luttions donc à
conditions égales. Nous nous serrâmes la main et la joute commença. Elle se maintint pendant quelque temps sans avantage appréciable d'un côté ou de l'autre. Le prince y mit fin 'en me disant en souriant: " Vous avez le tour."
Vingt ans après, la France ayant, dans l'intervalle, de révolution en révolution, passé de la monarchie à la république et de la république à l'empire, par la volonté unanime du peuple français, un Bonaparte occupait de nouveau le trône impérial. Je me demandai alors si l'empereur Napoléon III ne serait pas le prince Louis Bonaparte contre lequel j'avais lutté dans le salon de Madame Stanhope. J'étais convaincu que ce ne pouvait être que lui. Désirant cependant confirmer cette impression, je m'adressai, non sans quelque hésitation, car l'objet de ma lettre pouvait paraître assez trivial, à mon ancien et aimable -hôte, le comte de Harrington. Celui-ci me répondit avec la même courtoisie qui distinguait le colonel Stanhope pendant mon séjour à Londres. Je transcris ici cette lettre, surtout à cause des idées justes et libérales qu'exprime cet homme d'Etat éclairé quant aux destinées à venir de notre pays.
" Elvaston Castle, 12 mars 1853.
" Mon cher monsieur,
" Acceptez mes remerciements pour votre aimable lettre. J'ai conservé de vous un agréable souvenir et je suis bien aise d'apprendre qu'il en est de même de votre côté. Je ne me souviens plus du tournoi en question, mais il est certain que c'est sur l'empereur des Français que vous avez triomphé en cette circonstance. Il était souvent chez moi. Lucien aussi était un de nos habitués, mais vous le connaissiez, ainsi que d'autres membres de la famille Bonaparte.
" J'espère sincèrement que le lien qui nous unit au Canada se maintiendra longtemps, et que lorsque vous aurez obtenu votre indépendance, nous serons encore unis par l'affection et par nos intérêts, qui sont identiques. Je crois cependant qu'il est de notre avantage de part et d'autre de continuer comme nous sommes, vous n'étant pas dépendants, mais formant partie de l'empire britannique, qui, malgré tous ses défauts, n'eut jamais d'égal quant aux lumières, à la liberté et au bonheur social.
"Croyez-moi, très sincèrement,