OBSÈQUES DE GEORGE IV — COURONNEMENT DE GUILLAUME
iv — coup d'œil général sur cette époque.
Je m'aperçois que j'ai un peu trop précipité mon récit, et que j'ai négligé de parler de deux événements importants dans les annales de l'empire britannique: la mort de George IV, qui eut lieu le 26 juin 1830, et l'accession au trône de son frère le duc de Clarence, sous le nom de Guillaume IV. Celui-ci fut couronné en septembre 1831 à l'abbaye de Westminster.
(1) Voici l'original de cette lettre :
Elvaston Castle, 12th March 1853.
My dear Sir,
Accept my cordial thanks for your kind letter. I hâve a pleasing recollection of you and am much gratified to find that it is mu tuai. I do not recollect the tournament you allude to. I hâve no doubt the présent Emperor of the French is the person you triumphed over, as he was frequently at our house. So was Lucien, but with him you were acquainted as also with other members of the Bonaparte family.
I sincerely hope that our connection with Canada may long continue, and that when you gain your independence we may still be bound together by the ties of affection and interest. I consider it our mutual interest to continue as we are, you not dépendent, but a part of the British Empire, which with ail its faults has never been equalled as regards enlightenment, liberty and social happiness.
Believe me, most sincerely,
Harrington.
Il était naturel qu'un jeune homme nouvellement débarqué d'une contrée lointaine où de tels spectacles ne se voient jamais, fût désireux d'en être témoin. Je résolus donc d'assister à la cérémonie des obsèques du monarque défunt, ainsi qu'au brillant spectacle du couronnement de son successeur. J'eus l'heur de réussir dans ces deux entreprises, grâce à l'influence dont disposait mon père. Sir George Naylor, qui était alors, je crois, Garter King at Amis ou chef des hérauts officiels d'Angleterre, eut la bonté de me présenter une carte d'admission à la chapelle royale de Windsor, où devaient avoir lieu les funé-railles solennelles du roi George IV, le 15 juillet 1830.
Le matin donc de ce jour je me mis en route pour Windsor, imposante résidence royale dont les origines remontent à Guillaume le Conquérant. J'étais seul dans ma voiture et le temps était pluvieux. Cependant je ne m'ennuyais pas. La campagne était si verte, l'air si parfumé des senteurs du foin nouveau, que c'était une jouissance de regarder et de respirer. Sur la grande route, une longue suite d'équipages de toutes sortes, les uns imposants, les autres grotesques, se dirigeaient tous du même côté que moi. Vers neuf heures, je descendis pour déjeuner -dans un petit village très vieux, se groupant autour d'une petite église plus vieille encore et toute recouverte de mousse. On me servit à déjeuner dans une très ancienne mais excellente auberge appelée the swan (le cygne). C'était le village de Stanwell. Les gens y semblaient polis et obligeants, plusieurs s'offrirent d'aller quérir la clef de l'église afin que je pusse la visiter à l'intérieur. Je ne saurais dire si cette politesse de simples villageois envers un étranger est exceptionnelle dans le pays de John Bull. Il est certain que la population anglaise de la classe inférieure semble d'un abord difficile dans les villes, tandis que les paysans que j'ai rencontrés m'ont toujours paru hospitaliers et désireux de plaire, bien que souvent très timides.
Après déjeuner, je nie remis en route. Je me rapprochais maintenant de Windsor. Le temps était devenu beau et clair. La masse imposante du château s'élevait majestueuse au-dessus de la verdure qui l'entoure de toutes parts; la foule des équipages devenait plus dense, les détonations du canon funèbre plus distinctement perceptibles.
Rien ne saurait donner une idée du bruit et de la confusion qui régnaient clans la ville de Windsor au moment où j'y entrai. Naturellement, les hôtels et les auberges, étaient depuis longtemps remplis. On voyait dans les rues de longues rangées de voitures et de chevaux dont les conducteurs se disposaient à passer la nuit en plein air, puisqu'il leur était impossible de se trouver un abri. On n'apercevait sur les visages aucun signe de tristesse ou de deuil. Les arrivages constants piquaient la curiosité publique, on acclamait souvent quelque personnage connu. La ville était remplie de soldats; de jeunes et joyeux officiers portant le brillant uniforme des gardes du corps (Life Guards) et des Blues ou Horse Guards, paraissaient à toutes, les fenêtres et sur tous les balcons, d'où ils regardaient la fourmilière grouillant à leurs pieds. Dans cette cohue circulaient des revendeurs et des colporteurs annonçant leurs marchandises d'une voix qui s'efforçait de dominer le tumulte. Seuls les magasins fermés et les détonations espacées du canon remplissant l'air de ses vibrations mélancoliques, pouvaient indiquer la cause funèbre de ce rassemblement.
Je déposai mon sac de voyage dans une auberge peu attrayante, j'y trouvai même un coin pour changer ma toilette, puis je me dirigeai vers le château, afin de contempler les restes du souverain défunt sur son lit de parade, hommage auquel tous les sujets britanniques sont conviés. La barrière de l'avenue conduisant au palais était gardée par deux sentinelles des Life Guards à cheval, et par deux huissiers qui me laissèrent passer après avoir examiné ma
carte d'admission. En suivant l'avenue sur une distance d'environ douze cents pieds, j'arrivai à la barrière extérieure du château. Ici l'on traverse une autre allée appelée the long walk. Cette allée, s'étend en ligne droite sur une distance considérable. On voyait tout au bout à la droite une foule considérable réunie autour des canons qui tiraient la salve funèbre.
La chambre ardente, assez vaste, était toute drapée de noir. De nombreux lustres éclairaient la pièce et autour de la bière royale, déjà fermée, d'innombrables bougies brûlaient dans de magnifiques candélabres d'or et d'argent. De chaque côté de cette bière se tenaient immobiles des chevaliers et des hérauts d'armes chacun dans le costume de son grade ou de son emploi. Le silence était profond, bien que la foule ne cessât pas un instant de défiler devant la bière.
C'était à neuf heures du soir que le cortège funèbre devait faire son entrée dans la chapelle Saint-Georges, pour déposer dans leur dernière demeure les restes du souverain décédé. Longtemps avant cette heure, les portes de la chapelle étaient assiégées par la foule des dames et des messieurs ayant des cartes d'admission à la nef ou aux galeries. J'arrivai moi-même à cinq heures, et bien que les portes ne dussent s'ouvrir qu'à huit heures, je me trouvai dans la troisième rangée d'invités déjà groupés devant le portique. Accoudé assez commodément contre un arc-boutant, je m'amusai à regarder grossir la foule des porteurs de cartes ise déployant en demi-cercle autour du groupe central dont je faisais partie. Un certain nombre de personnes avaient apporté des chaises ou des pliants et je ne tardai pas à comprendre la sagesse de cette précaution, car au bout d'une heure d'attente la fatigue commençait déjà de m'envahir. La faim se mit aussi de la partie et d'autant plus agaçante que je voyais autour de moi des dames et des messieurs qui soupaient gaiement d'un sandwich et d'un verre de vin.
Enfin les portes s'ouvrirent et je me trouvai bientôt commodément installé dans la gaJlerie du nord, d'où je pus très bien voir défiler le cortège, et suivre la cérémonie dans le chœur. La chapelle du château de Windsor passe pour un modèle du genre gothique fleuri. En cette occasion elle était éclairée par d'innombrables bougies, mais de pesantes et riches draperies, des centaines de bannières héraldiques projetant des murs, dont les plus belles se trouvaient dans le chœur, en masquaient les beautés architecturales. A neuf heures le cortège entra dans la chapelle. Derrière le cercueil marchait le roi Guillaume IV, frère du roi défunt. La cérémonie de l'inhumation eut lieu dans l'angle oriental de la chapelle. A dix heures tout était terminé et je sortis fortement impressionné par tout ce que j'avais vu.
Le brocart du droit français " le mort saisit le vif," est strictement applicable aux monarchies héréditaires. Au dernier soupir de George IV, son frère, le duc de Clarence, devint le souverain des îles Britanniques. Ce n'est cependant qu'un an après, le 8 septembre 1831, qu'il fut couronné sous le titre de Guillaume IV dans l'abbaye de Westminster. La reine Adélaïde fut couronnée en même temps. J'assistai à cette solennité, mais je ne la décrirai pas. Tous les détails furent publiés dans les journaux du temps et l'événement était revêtu d'un intérêt d'autant plus considérable que pareille solennité n'avait pas eu lieu depuis le couronnement de George III, en septembre 1761. Le roi et la reine tinrent une cour plénière ou un drawing room, comme on dit >à Londres. Presque tous les pairs du royaume et leurs femmes y assistaient revêtus de leurs manteaux d'hermine et portant leurs couronnes ou leurs tortils soit sur la tête, soit à la main. Je n'avais jamais vu de réunion aussi brillante.
J'avais précédemment eu l'honneur d'être présenté à la cour, lors de la première cour plénière tenue par Leurs Ma-
j estes Guillaume IV et la reine Adélaïde, après la mort de George IV; mais la cour était alors bien moins brillante, à cause du deuil récent.
(*) Ici il y a interruption dans le manuscrit. Je puis, cependant, suppléer presque en entier à ce qui manque par le souvenir que j'ai conservé des récits de mon père, et surtout en me servant des notes volumineuses qu'il m'a laissées et qui sont maintenant devant moi. Je serai obligé de procéder de même dans certains autres endroits. Presque toujours les matériaux sont complets et toujours le récit ainsi continué est basé sur les notes mêmes de l'auteur. Leur valeur historique reste donc intacte.
L'auteur des mémoires aimait à raconter le détail suivant. Lorsqu'il fut question pour lui d'être prescnted at court, il apprit que, la cour étant en deuil, il lui faudrait endosser un costume spécial assez embarrassant à porter pour qui n'a pas l'habitude de la pompe des cours. Il allait se résoudre à ce travestissement, lorsqu'il se souvint qu'il était lieutenant dans l'artillerie canadienne. Or les officiers militaires étant admis à cette présentation dans l'uniforme de leur grade, il se fit aussitôt confectionner un uniforme d'artilleur et c'est en sa qualité d'officier qu'il fut présenté aux souverains. J'ajouterai que ses connaissances militaires aussi bien que sa commission lui donnaient le droit de porter l'uniforme d'artilleur. Je possède, écrites de sa main, les notes complètes d'un cours intitulé: Tactique de Vartillerie de campagne. Ces notes contiennent des détails fort curieux sur le maniement des canons de campagne pendant les guerres du premier empire et sur la portée des différentes armes de l'époque. Je ne puis cependant entrer dans ces détails sans interrompre trop longtemps le fil du récit.
(1) Rédaction de AI. Errol Bouchette.
Au moment où mon père séjourna à Londres, la grandeur et la puissance anglaises étaient près de leur apogée. Wellington et Waterloo, Nelson et Trafalgar, Castelreagh et l'unité administrative des îles Britanniques se détachaient tout frais dans ses annales. \Q) Un immense empire fondé aux Indes, les Américains repoussés du Canada, faisaient oublier la perte de la Nouvelle-Angleterre et le suicide du parlement d'Irlande. Les mœurs affectaient une grande élégance. Tout noble Anglais se piquait surtout du titre de gentleman. Ceux de baron, de marquis ou de comte n'étaient pas alors les plus estimés. Dans les demeures seigneuriales, dont alors comme aujourd'hui, rien n'égalait le luxe et l'élégance, l'étranger régulièrement présenté était sûr de trouver la plus large hospitalité. On y rencontrait des représentants de l'aristocratie de toute l'Europe, mais surtout de celle de France, charmée de pouvoir enfin occuper son rang d'antan auprès de ceux auxquels elle avait, quelques années auparavant et dans le dénûment de l'exil, dû demander protection et même souvent servir en qualité de professeurs de français, de musique ou de danse. La roue du temps avait tourné. Les Bonaparte maintenant étaient les exilés. Nous avons vu Louis-Napoléon, le futur empereur des Français, faisant à Londres des connaissances qu'il devait retrouver après Sedan. Walter Scott avait terminé son oeuvre, Bulwer Lytton terminait la sienne, Tom Moore chantait ses vers et ses mélodies immortelles. Mon père m'a souvent parlé de ce temps. Dans cette atmosphère de prospérité et de gloire tout était séduisant, à l'exception peut-être des toilettes féminines, dont Cruikshanks, le célèbre caricaturiste, que l'auteur connaissait personnellement, nous a
(1) Cette unité administrative acquise au prix du sacrifice de l'autonomie de l'Irlande, devait être une source de faiblesse pour l'empire, car l'Irlande mécontente n'a cessé depuis de s'agiter et sa population d'émigrer pour créer aux Etats-Unis un parti nombreux et puissant hostile aux aspirations britanniques.
conservé le souvenir. Le bon goût de cet artiste lui faisait détester ces monstrosities, comme il les appelait, et il se plaisait à les ridiculiser. Figurez-vous de véritables chapeaux haut-de^forme autour desquels s'enroulaient de nombreuses courroies, surmontés d'un panache comme le couvre-chef d'un sagamo indien, et d'où retombaient en cascade des mèches de cheveux roulés en tire-bouchon. Les douairières pouvaient peut-être se consoler de se trouver ainsi affublées, mais quel cadre pour un visage jeune et frais! Et plus bas, une taille déformée par un corset qui ramenait violemment le buste en avant, en rejetant les hanches en arrière. . . Mais je m'arrête. N'ai-je pas vu quelque chose de semblable tout récemment dans les rues de Montréal? Et malgré l'appareil qui les comprime, ces dames ne réussissent pas à se faire laides. Il en était sans doute de même pour les belles du temps passé. Jamais le corset ni la crinoline ne servirent de cuirasse contre l'amour. Mon père, alors en visite chez une dame de ses parents, madame Plenderheath, à Douvres, rencontra mademoiselle Marianne Gardner, fille de l'honorable Herbert Gardner et petite-fille de l'amiral comte Gardner, pair d'Angleterre. Il l'aima, il en fut aimé. Trois semaines après les jeunes gens étaient fiancés du consentement de leurs parents. C'était en octobre 1832. Il fut décidé cependant que le mariage n'aurait pas lieu immédiatement, et mon père s'embarqua pour le Canada en mai 1833. Il devait retourner en Angleterre en décembre, alors qu'aurait lieu le mariage.