‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 11 sur 108 · SIÈGE DE LA CAPELLE · texte numérisé non relu

SIÈGE DE LA CAPELLE

Nous séjournâmes à Aubigny huit jours, pendant lesquels le maréchal de Turenne mettoit ordre que toutes choses fussent prêtes pour un dessein qu'il avoit.

Le 16 septembre, nous en parûmes avec la cavalerie et nous vînmes camper à Miraumont : l'infanterie venoit après à ses journées.

Le 17, nous vînmes loger à Vermand.

Le 18, nous passâmes à Saint-Quentin et nous vînmes nuit et jour investir la Capelle.

Bouton , sieur de Chamilly, gentilhomme du duché de Bourgogne, homme de mérite, en étoit gouverneur; il n’y avoit pas cent hommes degarnison dedans. Jamais entreprise ne fut mieux conçue ni mieux exécutée.

Le maréchal de Turenne qui pou voit en bien moins de temps tomber sur cette place, s'il eût passé par le pays ennemi , sachant que le prince de Condé par là auroit pu avoir connoissance de son dessein et jeter du secours dans la Capelle, avoit mieux aimé, en rentrant en France pour dérober sa marche aux ennemis, faire une fois autant de chemin; et cela lui réussit fort heureusement : nous Fîmes plus de trente lieues en trois jours.

En arrivant, nous commençâmes à nous retrancher tant que la journée dura, et la nuit nous allâmes mettre nos escadrons le cul sur la contrescarpe de la place. Le lendemain, nous fîmes la même chose un peu avant la nuit. Il est vrai qu’à l'entrée, comme je venois de monter mon bivouac avec l’aile droite de la cavalerie, Chamilly le fils qui commandoit le régiment de cavalerie de Condé dans l’armée du prince, donna au quartier de Lislebonne avec deux cents chevaux, lequel quartier n'étant point encore à cheval y monta à la hâte, mais Chamilly passa avec soixante maîtres, le reste ayant été pris ou s'étant retiré.

Et sur cela, il faut remarquer que c'est une chose d'un grand éclat et presque sûre de jeter beaucoup ou peu de cavalerie dans une place autour de laquelle on n’est point

2i MÉMOIRES DE BUSSY-RABUÏIN.

encore retranché; mais il faut que le secours qu'on veut jeter soit ou fort grand , comme deux ou trois mille chevaux, ou fort petit, comme de cent cinquante ou de deux cents : car le premier force avec hauteur, et le second passe presque toujours sans résistance : et la raison pourquoi on n’en trouve point, c’est que ceux qui veulent passer ne cherchant point à combattre, il y a peu de gens qui osent se détourner la nuit de leur poste pour aller chercher les ennemis.

Cependant l’armée des ennemis que le siège de Condé et les autres fatigues de cette campagne avoient fort ruinée, leva le siège de Saint-Guillain et se vint poster à Avesnes , d’où n’osant venir à nous, elle fut paisible spectatrice de la prise de la Capelle où notre infanterie étoit arrivée le troisième jour.

11 faut aussi avouer à la gloire du maréchal de Turenne, que sa bonne conduite rétablit les affaires qui étoient en méchant état au commencement de la campagne. Il ne se contenta pas de ne pas perdre grand’chose en se tenant sur la défensive, mais il reprit même le dessus.

Le 20 septembre, au camp de la Capelle, je donnai mon attache au comte d’Antoigny, capitaine au régiment de la Reine. Sa commission étoit du 14 du même mois 1650.

Le 23 septembre, je reçus cet ordre du maréchal de Turenne par écrit.

Monsieur de Bussy ordonnera à toute la cavalerie de faire deux fascines par cavalier, lesquelles ils porteront une heure devant la nuit au régiment-colonel.

Fait ce 23 septembre 1656.

Turenne.

Un ne pouvoit presque lire l’écriture du maréchal, mais pour son seing (1), il falloit le deviner : on n’y pouvoit

(1) Sa signature.

pas reconnoitre une lettre, et tous les mots s'y pouvoient aussitôt trouver que Turenne.

Le 28 septembre, nous vînmes camper à Buronfosse.

Le 29, l'armée se mit en bataille au-dessus de l’Equielle où le roi la vit, et de là il vint loger avec elle à la Vaqueresse.

Le 30, nous marchâmes avec un grand convoi de farines à Landrecy.

Le 1er octobre nous allâmes au Quesnoy.

Le 2, nous marchâmes toujours en bataille à Saint- Guillain, où après avoir laissé le convoi, nous vînmes camper au château de Roisin que nous primes à discrétion; le roi marchant toujours avec l'armée.

Du camp de Roisin, le roi partit et se rendit à Compïègne et de là à Vincennes.

Pour nous, nous vînmes camper à Busigny, le 10 octobre, où nous fîmes quelque séjour, pendant lequel ayant reçu des nouvelles de quelques affaires de conséquence qui m’étoient survenues en Bourgogne, j'écrivis au cardinal que je le suppliois de trouver bon que je m’y en allasse, puisqu'il n'y avoit plus rien à faire à l’armée. Je reçus de lui cette réponse.

Monsieur,

Quoique la campagne soit fort avancée et qu’il reste peu de temps pour en voir la fin , néanmoins puisque vos affaires vous appellent en Bourgogne vous ne devez point faire de scrupule de demander votre congé à M. de Turenne; et je m’assure qu’en lui montrant ce billet il ne fera aucune difficulté de vous l’accorder. Quand je pourrai faire quelque chose de plus essentiel pour votre satisfaction je m’y employerai avec plaisir, étant véritablement, monsieur, votre très-affectionné serviteur,

Le cardinal Màzariny.

A Vincennes , ce 10 octobre 1656.

MEMOIRES DE BUSSY-RABUTiiW

Je partis donc le lendemain de la Toussaint de l’armée, et passant par Paris je m’en vins en Bourgogne (1).

Pendant le séjour que j’y fis, d’Ancienneville, marquis d’Epoisses, mourut; et comme il avoit le gouvernement de Châtillon-sur-Seine, je le demandai au cardinal, lequel me fit cette réponse.

Quand vous m’avez écrit pour le gouvernement de Châtillon-sur-Seine, le roi en avoit disposé en faveur du neveu de celui qui le possédoit, ce qui m’a mis dans l’impuissance de vous y servir comme je l’aurois fait avec plaisir ; étant , aussi cordialement que vous le pouvez désirer, monsieur, votre très-affectionné serviteur,

Le cardinal Mazariny.

A Paris, ce 31 novembre 1656.

Après avoir séjourné un mois en Bourgogne, et mis tout l’ordre que je pus aux affaires qui m’y avoient fait aller, je retournai à la cour.

Dans ce temps-là, Esclainvilliers, perdu de débauches de vin et de femmes, mourut entre les mains du Large (2), un des plus habiles chirurgiens de France , et le cardinal fit avoir à la Cardonnière sa charge de commissaire général de la cavalerie.

(1) Voy. pour cette campagne et les précédentes les Mémoires de Turenne, dont le récit s’accorde parfaitement bien avec celui de Bussy, et entre autres pour l’incident rapporté t. I , p. 440.

(2) Le Large. Il en est question dans les Mémoires de Bou , t. II, Appendice, p. 10 (affaire du marquis de Langeais).

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