LEVÉE DU SIÈGE DE CAMBRAI
grand chemin où il n’y avoit que des escadrons clair-semés, entra dans Cambrai (1).
La grande estime que le prince avoit du maréchal lui attira cette disgrâce; et il eût mieux valu qu’il l'eût un peu moins estimé en cette occasion.
Le prince faillit à être pris par un officier de Clerambaut : ce régiment fit fort bien son devoir : celui de Mazarin ne fit pas de même.
Si le prince fût tombé sur le poste de notre aile droite, il eût été extrêmement heureux s’il se fût sauvé de la mort ou de la prison , et c’est en quoi on ne sauroit assez estimer son entreprise. Pour moi qui suis moins flatteur qu’homme du monde , j’avoue que je suis charmé de cette action, et je crois que si un lieutenant général d’armée l’avoit faite il mériteroit les plus grands honneurs de la guerre. Quels éloges ne mérite donc pas un grand prince, qui ne fait pas cela pour sauver sa vie, mais seulement pour acquérir de la gloire !
Cette action n’augmenta pas l’estime des Espagnols pour le prince, car elle ne pouvoit aller plus loin; mais elle leur donna pour lui une confiance égale à leur estime.
Le maréchal leva le siège le Ier juin, et vint camper à Vauchelles avec le chagrin qu’on se peut imaginer. 11 falloit qu’il se retirât de devant une place qu’il avoit surprise sans hommes et sans munitions de guerre, et la gloire que le prince venoit d’acquérir à ses dépens le mettoit au désespoir.
Le 2 juin, il vint camper à Fonsommes (2) où le roi étant venu voir l’armée , le 3 juin , il fit lui-même la re\ ue
(1) Cf. sur cet échec les Mémoires de Turenne, minée 1657 , collection Michaud, p. 483.
(2) Dans le département de l’Aisne.
r> 0 MÉMOIRES RE BUSSY-RABUTIN.
de la cavalerie , dont j’écrivois l’état et le nombre sur mes tablettes auprès de Sa Majesté.
Le 5 juin, nous allâmes camper à Yandancourt.
Le 7 ^ je fis expédier le brevet de major du régiment Cardinal au sieur de la Cour, capitaine dans ce régiment.
Le même jour, je donnai mon attache à Monfort, capitaine au régiment de Torigny. Sa commission étoit du 48 mars 1657.
Le 8 juin, nous allâmes camper à Tupigny, où les six mille Anglois commandés par le chevalier Reinolds nous vinrent joindre.
Dès les premiers jours de juillet, le maréchal de Turenne ayant eu avis que les ennemis marchoient avec toute leur cavalerie du côté de Montmédy, que le maréchal de la Ferté venoit d’investir, marcha aussi avec toute la sienne jusqu’à une lieue de Sedan.
Je tombai malade dans cette marche, et je me retirai à Vervins et delà à Guise. Peguilin se trouva mal en même temps et vint avec moi après avoir pris quelques remèdes huit jours durant . Nous rejoignîmes l’armée à Malsy, le 10 juillet.
De Malsy nous vînmes à Lusoir, près la Capelle, et suivant les avis que nous avions des ennemis nous changions de postes : cependant nous étions dans la plus grande oisiveté du monde, et cela nous réduisit à jouer depuis le matin jusqu’au soir. Pour moi j’étois dans une fortune surprenante; quand je perdois une fois j’en gagnois dix : tous mes amis me pressoient de les mettre de moitié, de tiers ou de quart avec moi, et je croyois donner mon argent à ceux à qui j’accordois leurs demandes. Cette fortune fit tant de bruit que le cardinal en fut averti, et comme je lui envoyai un gentilhomme pour le supplier de me faire payer des mille écus dont le roi avoit accoutumé de gratifier les lieutenants généraux pour servir la campagne, il répondit à mon envoyé qu’il se réjouissoit