‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 14 sur 108 · I G 5 7 ] DÉMÊLÉ DE BUSSY AVEC GASS10N · texte numérisé non relu

I G 5 7 ] DÉMÊLÉ DE BUSSY AVEC GASS10N

que j’eusse gagné tant d’argent et que Talon en alloit apporter à l’armée. Talon vint en effet , mais il en donna à tous hormis à moi , me disant que le cardinal m’assuroit qu'il avoit pris part au gain que j’avois fait. Je dis à Talon que c’étoit ce que je ne voulois pas qu’il fit; que quand j’avois pris congé de son Éminence elle m’avoit promis positivement de me faire donner ces mille écus aussitôt que je serois arrivé à l’armée , et que nous n’étions pas convenusquejejoueroisde moitié avec lui cette campagne, que véritablement je ne demandois pas tant cet argent pour le besoin que j’en eusse que pour le chagrin que j’aurois de la préférence des autres. Talon m’assura qu’il le presseroit fort, et en effet il fit si bien que je touchai mes mille écus.

Ma bonne fortune au jeu adoucissoit un peu les dégoûts que me donnoit le maréchal de Turenne, qui augmentoient pourtant tous les jours; [et il sembloit que le dépit de me voir heureux rallumât sa haine].

Gassion , mestre de camp de cavalerie sur le pied étranger, ayant fait quelque injustice à l’un des capitaines de son régiment, celui-ci s’étoit venu plaindre à moi; j’avois envoyé quérir Gassion qui m’avoit paru si déraisonnable que j’avois donné un jugement contre lui. Le mestre de camp en ayant parlé avec chagrin au maréchal de Turenne, le maréchal étoit entré dans son ressentiment, de sorte que cela rendant Gassion plus fier, je lui fis dire que je l’interdirois s'il n’obéissoit à mon ordonnance. Le maréchal l’ayant appris voulut soutenir la révolte quil avoit conseillée et me dit que je ne pouvois pas interdire un mestre de camp dans le corps d’armée. Je lui répondis que si je le pouvois faire à un cornette (comme il étoit sans difficulté) je le pouvois à un mestre de camp, qui étoit également sous ma charge, et que quand je l’aurois fait le roi en seroit le juge, et je sortis de sa chambre. Deux heures après Saint-Martin, maréchal des logis, me

MÉMOIRES DE BUSS Y-R ABUTI N .

vint dire que Gassion feroit ce que je voudrois. Sur cela j'adoucis mon jugement autant que je pus, et depuis le mestre de camp a toujours été de mes bons amis.

Pour le maréchal qui avoit porté les choses à la douceur, de crainte que Gassion ne se plaignit qu’il l'avoit embarqué dans une méchante affaire, je ne doute pas qu'il ne me sût fort mauvais gré d’avoir eu raison avec lui [et que son orgueil ne lui fit trouver que j’étois bien insolent de n’avoir pas eu plus d'égards pour la protection qu’il avoit voulu donner contre moi.]

De Lusoir nous vînmes camper à Blecy, près de Rocroy, pour être toujours entre Montniédy et l’armée des ennemis.

Le courrier de l’armée devant partir la nuit, j’écrivis cette lettre à madame de Sévigné.

An camp de Blecy, ce 4 août 1657.

Votre lettre est fort agréable, ma belle cousine; elle m’a fort réjoui. Qu’on est heureux d’avoir une bonne amie qui ait autant d’esprit que vous. Je ne vois rien de si juste que ce que vous écrivez , et l’on ne peut pas vous dire : ce motlà seroit plus à propos que celui que vous avez mis. Quelque complaisance que je vous doive, madame, vous savez bien que je vous parle assez franchement pour ne vous pas dire ceci si je ne le croyois, et vous ne doutez pas que je ne m’y connoisse un peu, puisque j’ose bien juger des ouvrages de Chapelain et que je censure quelquefois assez justement ses pensées et ses paroles.

Je vous envoie la copie de la lettre que j’ai écrite à la marquise d’Uxelles. Elle me mande que si j’aime les grands yeux et les dents blanches, elle aime de son côté les gens tendres et les amoureux transis, et que ne me trouvant pas comme cela je me tienne pour éconduit : elle revient après, et sur ce que je lui mande, comme vous verrez , que je la quitterai si elle me rebute, et qu’à moins que de se déguiser en maréchale pour me surprendre elle ne m’y rattrapera plus, elle

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