‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 15 sur 108 · BUSSY A MME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

BUSSY A MME DE SÉVIGNÉ

me répond que je ne me désespère point et me promet de se donner à moi quand elle sera parvenue à la dignité pour laquelle , à ce qu’elle dit , on la mange jusqu’aux os ; que mon poulet ne pouvoit lui être rendu plus à propos , et que , n’ayant pasun denier, elle étoit dans laplusméchantehumeur du monde.

J’écris à Corbinelli de vous dire ce qui s’est passé entre M. de Turenne et moi depuis que je suis à l’armée, et qu’enfin nous avons fait une réconciliation qui me paroît sincère ; je ne sais si cette paix durera.

J’ai gagné huit cents louis d’or depuis quatre ou cinq jours : si je n’en gagne pas davantage, c’est que l’on appréhende ma fortune; je ne trouve plus de gens qui veuillent jouer contre moi.

Voulez-vous savoir la vie que nous faisons, madame? Je m’en vais vous la dire. Quand l’armée marche, nous travaillons comme des chiens; quand elle séjourne, il n’y a pas de fainéantise égale à la nôtre ; nous poussons toujours les affaires aux extrémités : on ne ferme pas l’œil trois ou quatre jours durant, ou bien on est trois ou quatre jours sans sortir du lit; on fait fort bonne chère ou l’on meurt de faim.

Les ennemis sont campés entre Béthune et la Bassée , attendant tranquillement la prise de Montmédy, qu’ils n’ont pas jugé d’assez grande conséquence pour hasarder un combat en voulant le secourir. Adieu, ma belle cousine.

De Blecy nous vînmes le 6 août camper à Oye.

Le i l de ce mois, le maréchal ayant appris la prise de Montmédy, résolut de marcher dès le lendemain du côté de la rivière du Lys. Il partit donc d’Oye le 12, et ayant envoyé tous les bagages de l’armée escortés par trois escadrons lorrains passer par Saint -Quentin, il vint passer l'Oise à Ëtreux-au-Pont et camper à Étreux-en-Cauchie sur le ruisseau du Bief.

Le 13, il passa près d’Avesnes et il alla camper à Barlemont sur la Sambre et à Aymeries, qu’il reprit en passant.

Ce jour-là, je donnai mon attache à la commission de Grave , capitaine au régiment de Gassion. Elle étoit du 50 juin 1657.

Le 14, nous passâmes près du Quesnoy et nous allâmes camper à Neuville sur l'Escaut, entre Valenciennes et Bouchain ; on fit des ponts la nuit.

Ce jour-là, le maréchal avoit envoyé Siron, lieutenant général, avec trois escadrons à Landrecy pour y prendre le régiment d’Alsace et deux compagnies suisses, et delà à Guise en tirer trois de gardes-françoises, et avec tout cela joindre les bagages de l’armée et les amener à Arras , où il sauroit ce qu’il auroit à faire.

Le 15 août, nous passâmes près de Douai et nous allâmes camper à Vitry sur la Scarpe.

Le 16, nous passâmes à Lens et à Béthune et nous vînmes camper à Bobecque devant Saint-Venant.

La nuit du 15 au 16, le maréchal détacha Castelnau avec ses troupes, qui allèrent passer à la Bassée et de là la rivière de la Lys, à la Gorgue, et camper delà l’eau devant Saint-Venant.

Le 17, l’infanterie qui étoit demeurée le 16 à Béthune , arriva au camp ; le maréchal donna les quartiers et fit faire des ponts sur la Lys, au-dessous et au-dessus de Saint- Venant, pour la communication avec Castelnau, lequel fit travailler incessamment à ses lignes.

Le 18, le maréchal fit venir des farines de la Bassée et du canon , et donna aux Anglois la tête de leur quartier à retrancher, qui étoit du côté d’Aire. Ce jour-là, nous eûmes des nouvelles que les ennemis arrivoient à Lille , et le 19, on apprit qu’ils étoient à la Gorgue.

Le 20, ils vinrent camper à Calonne, qui est sur le même ruisseau de Robecque : nous gardâmes ce ruisseau jusqu’au 21 la nuit, que le maréchal jugea à propos de l’abandonner depuis Calonne jusqu’à trois cents pas du fort de Robecque, et delà, il fit tirer une ligne jusqu’à

SIRON ET TURENNE.

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Saint-Floris où étoient les ponts au-dessous de Saint-Venant pour aller au quartier de Castelnau.

Le 20 , le maréchal ayant eu avis que nos bagages étoient à Arras, manda à Siron qu’il marchât à nous en diligence, parce que Bouteville, depuis duc de Luxembourg (1), étoit aux portes d’Aires avec quinze cents chevaux détachés du corps des troupes du prince de Condé. Cet ordre ne fit pas hâter Siron davantage et ne l’empêcha pas de camper une heure devant soleil couché à une grande lieue par delà Lillers : cependant le maréchal étoit dans des peines extrêmes de ne voir point arriver nos bagages.

Le lendemain 21 au matin, me promenant du long de la ligne pour la faire raccommoder aux endroits où elle n’étoit pas en bon état, je trouvai Siron qui arrivoit au camp. Je lui dis l’inquiétude où nous étions tous de lui : et pendant que je le conduisois chez Humières où le maréchal déjeunoit, il me conta avec quelle conduite et même avec quelles ruses de guerre il avoit amené nos bagages qui alloient, me dit-il, entrer dans les lignes. Sitôt que le maréchal le vit et qu’il sut ce qu’il venoit de me dire, il lui fit mille caresses, et en même temps il fit écrire par du Ham, son secrétaire, au cardinal, la satisfaction qu’il avoit de la bonne conduite de Siron. Pendant qu’il dictoit cette lettre dans un coin de la chambre , on me vint avertir qu’un officier de cavalerie étoit à la porte, qui avoit quelque chose de fort pressé à me dire. Je sors et j’apprends de lui que les ennemis pilloient nos bagages après avoir battu l’escorte qui en faisoient l’arrière-garde. J’amenai au maréchal cet officier qui lui dit que Siron ayant quitté le bagage à demi-lieue par delà Lillers , et s’étant avancé avec les

(1) F. -H. de Montmorency, duc de Luxembourg, né en 1628, maréchal en 1675, mort en 1695.

trois compagnies du régiment des gardes, les deux de Suisses, et les trois escadrons françois, les ennemis commandés par Bouteville étoient tombés sur le régiment d’Alsace, et les trois escadrons lorrains les avoient défaits avant qu’ils eussent pu passer le défilé, et qu'il les avoit laissés pillant les équipages. Siron voulut répliquer, mais le maréchal le fit taire, et me commanda de faire monter en diligence tout ce que je pouvois de cavalerie pour aller aux ennemis. Je galopai par le camp, faisant l’office de trompette, et en un moment je me trouvai à la tête de quarante escadrons avec lesquels je cours à toute bride à Lillers. Je suis assuré que je ne mis pas une demi-heure à faire ces deux lieues* là. Je trouvai le feu dans nos bagages, dont les ennemis avoient pris cinq cents chevaux; et j’appris que les valets et marauds de broudres (1) avoient plus pillé que les ennemis. Je fis pousser dix escadrons sur les hauteurs de Lillers, à Aire, qui m’amenèrent quatorze ou quinze prisonniers qui s’étoient amusés au pillage plus longtemps que les autres; mais Bouteville étoit déjà près d’Aire. Je renvoyai trente escadrons au camp, et je demeurai presque tout le jour avec les dix qui me restoient, à faire conduire dans les lignes le débris des équipages : heureusement pour moi j’avois donné ordre en partant d’Oye que mes chevaux de bât suivissent l’armée chargés de ma vaisselle d’argent ; de sorte que hors mes chevaux de chariot et ceux de mon fourgon, je ne perdis pas grand’chose (2) .

Quelques jours après, le cardinal ayant mandé qu’il vouloit qu’on mît Siron au conseil de guerre, le maréchal nous assembla pour cet effet; mais nous ayant dit d’abord que Siron n’étoit pas responsable de ce qui étoit arrivé en

(1) J’ignore ce que veut dire ce mot»

(2) Mémoires de T urenne, p. 485.

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