‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 17 sur 108 · PRISE DE SAINT- VENANT · texte numérisé non relu

PRISE DE SAINT- VENANT

avec son régiment et celui de Pont Saint-Pierre ; mais tout cela ne put entrer, et le maréchal qui s’en étoit défié avoit d’abord envoyé la Haye , capitaine de son régiment de cavalerie, brave soldat, pour dire à Rouville, gouverneur d’Ardres, qu’il alloit le secourir, et le lendemain Coulange, de là maison de Chatelux, mestre de camp de cavalerie, eut la même commission. Ils y entrèrent tous deux : véritablement le premier n’eut pas peu de peine ; car lorsqu’il fut à demi-lieue du camp des ennemis, il trouva la nuit un de leurs partis de cavalerie qui alloit à la guerre et qui le voyant vêtu en paysan le prit pour guide. Il n’osa leur dire qu’il ne savoit pas le chemin , de peur d’être reconnu à son langage. Il marcha donc avec eux jusque dans un bois où il se sauva et retourna à leur camp, d’où il entra dans Ardres.

Ce n’est pas une petite obligation qu’a un général à un officier particulier qui se travestit et qui quitte son épée pour entrer dans une place : car s’il est pris il a beau dire ce qu’il est effectivement, il n’y a point de quartier pour lui non plus que pour un simple espion.

Le 27 août, Brulart-Genlis, brigadier de cavalerie, arriva au camp avec huit escadrons de l’armée de la Ferté; on les campa au village de Robecque.

Ce même jour, 27 au soir, le gouverneur de Saint-Ve nant ayant demandé à capituler, le maréchal nous détacha à l’heure même Humières et moi avec deux mille chevaux pour nous avancer du côté d’Aire. Comme il savoit qu’Ardres étoit extrêmement pressé et qu’il n’y avoit pas un moment à perdre , son dessein étoit de faire en sorte que le gouverneur d’Aire donnât avis à l’armée d’Espagne que la nôtre marchoit, ce qui réussit : car nous montrant devant Aire on en tira du canon sur nous , à quoi celui de Saint-Omer répondit. Peut-être encore y eut-il quelques gens envoyés pour porter la nouvelle de notre marche , mais enfin les ennemis qui, pour ne point perdre de temps.

ne s’étoient pas retranchés devant Ardres, se retirèrent en diligence du côté de Gravelines.

Le dessein des Espagnols, qui savoient qu’ Ardres étoit en fort méchant état, sans dehors, sans contrescarpe et presque sans garnison, étoit de l'insulter : et, en effet, le prince de Condé avoit été lui-même en arrivant attacher le mineur au corps de la place , et lorsque les ennemis se retirèrent il y avoit onze fourneaux prêts à jouer; de sorte que quoique Rouville qui en étoit gouverneur fût un homme de courage, il ne tint non plus à lui qu’aux ennemis que la place ne fût prise : ce fut la seule marche de notre armée qui la sauva.

Le maréchal de Turenne apprit la levée du siège d’Ardres aux environs de Saint-Omer; et comme il voulut rafraîchir l’armée par un séjour de quelques temps au village d’Ellette, pendant ce séjour Eugène de Savoie, comte de Soissons (1), colonel des Suisses, qui avoit épousé la nièce du cardinal Mazarin, et Armand de Gramont, comte de Guiche, mestre de camp du régiment des gardes françoises , me proposèrent d’aller voir ce qui s’étoit passé à Ardres, et delà à Calais et à Boulogne qu’ils n’avoient point vus. J’y consentis : le comte du Plessis-Praslin et Péguilin s’étant mis de la partie, je pris avec la permission du maréchal deux cents chevaux pour notre escorte et nous fîmes ce petit voyage.

11 ne faut pas demander si nous le fîmes gaiement; le plus sérieux de la troupe aimoit fort à rire. Rouville nous reçut le mieux qu’il put; Béthune, comte de Charost, gouverneur de Calais, nous y fit très-bonne chère; mais le maréchal d’Aumont, gouverneur de Boulogne, nous y traita avec une magnificence digne d’un roi : nous y fîmes

(1) Eugène Maurice, père du célèbre prince Eugène. — Il étoit le quatrième fils du prince Thomas, et, en 1657, avoit épousé Olympe Mancini.

[iG5i] DÉMÊLÉS DE BUSSY AVEC VIBRAIS.

même une grande débauche, où le comte de Guiche, qui étoit ivre, nous effaça tous par les emportements.

De Boulogne , nous vînmes passer au Mont-Hulin et delà au camp , d’où nous repartîmes avec l'armée le 8 septembre et nous allâmes camper à Éterre. Ce jour-là même je donnai mon attache à la commission de Saint-Loup, mestre de camp du régiment de Chamboy. Cette commission étoit du 28 août 1657.

D’Éterre nous allâmes camper à Merville, où l’on se prépara à faire le siège de la Motte-au-Bois.

[Dans ce temps-là Huraut, marquis de Vibrais, jeune garçon de vingt-deux ans, capitaine dans le régiment du roi cavalerie, s’ennuyant à l’armée, où il étoit pourtant arrivé fort tard pour cette campagne, qui étoit la première de sa vie, fit demander son congé par Humières, qui ayant refusé , il s’imagina qu’étant sous ma charge il feroit mieux de s’adresser à moi pour lui faire obtenir cette grâce. 11 m’écrivit donc qu’il étoit incommodé et qu’il me prioit de lui faire avoir son congé promptement, parce qu’on alloit faire un siège. Je fus aussitôt chez le maréchal pour rendre service à ce gentilhomme qui m’avoit été recommandé. Le maréchal me répondant que Vibrais n’étoit pas incommodé, je lui montrai son billet : véritablement il trouva si plaisant qu’il voulut partir promptement parce qu’on alloit faire un siège, qu’il me dit qu’il n’avoit pas la cruauté de refuser le congé à un homme qui le demandoit aussi sincèrement que celui-là , et là-dessus il me le fit expédier. Le comte de Soissons, le comte de Guiche et d’autres gens aussi charitables qui étoient présents ne laissèrent pas tomber cette raison de demander congé. L’hiver d’après, le roi réformant deux compagnies de cavalerie dans chaque régiment et le prenant par la queue, fut embarrassé quand il fallut réformer la dernière de ce régiment , qui étoit à Guerches dont tout le monde lui disoit du bien. Dans ce temps-là, quelqu’un se souvint

VJ MÉMOIRES DE BTJSSY-RABUTÏN.

malheureusement pour Vibrais du billet qu'il m’avoit écrit, et l’ayant dit au roi et que Sa Majesté feroit un fort grand plaisir à Vibrais de le casser, le roi lui accorda cette grâce. Servien , surintendant des finances, qui avoit épousé la mère de Vibrais en ayant eu avis, se plaignit de n’être pas assez considéré pour empêcher que l’on ne cassât hors de son rang la compagnie de son beau-fils. Le cardinal lui dit que c’étoit un billet qu’il m’avoit écrit, dont on avoit parlé au roi , qui lui avoit attiré cette disgrâce. Deux jours après, étant allé dîner avec Servien et le priant, au sortir de table , de me faire payer de mes appointements, il me répondit qu’après ce que j’avois dit au roi de son beaufils , il ne se croyoit pas trop obligé de me faire plaisir. Je lui répliquai que je ne savois pas ce qu’il vouloit dire , et qu’il y avoit cinq jours que je n’avois été au Louvre à cause d’un grand rhume que j’avois eu. Il me dit que ce ne pouvoit être autre que moi qui eût parlé au roi de Vibrais, puisque c’étoit à moi qu’il avoit écrit. Je lui répondis que ce pouvoit être le maréchal de Turenne, le comte de Soissons ou le comte de Guiche qui avoient vu le billet et qui en avoient peut-être gâté le sens. Il m’en demanda la teneur. Je la lui dis, ajoutant que l’intention de Vibrais avoit été de vouloir avoir son congé promptement, de peur que le siège de Lamotte-au-Bois étant commencé , il ne le pût demander après de bonne grâce. Ensuite dé cela, je le priai de s’éclaircir de celui qui avoit rendu un si méchant office à son beau-fils. Il me le promit, et trois jours après étant retourné dîner chez lui, il me dit qu’il avoit su que c’étoit le comte de Soissons qui avoit parlé au roi et qu’il étoit fort aise de n’avoir pas sujet de se plaindre de moi. Il me signa mes ordonnances. Huit ou dix jours après, Vibrais m'envoya un gentilhomme me dire qu’il vouloit tirer avec moi. Je lui mandai qu’il me trouveroit seul dans mon carrosse sur le chemin du Louvre et que je passerois par telle et telle

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