‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 19 sur 108 · MARCHE DE L’ARMÉE · texte numérisé non relu

MARCHE DE L’ARMÉE

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Nous marchâmes dans cet ordre le J 4 septembre. Véritablement sur l’avis qu’ils en eurent, les ennemis avoient repassé la Colme et s’étoient retranchés derrière. Nous arrivâmes la nuit à Lobergue (1), et le lendemain, 15, le maréchal, accompagné de Castelnau, de Créquy, d’Humières, du comte de Guiche et de moi, alla reconnoître les ennemis; et après s’être fait tirer trente ou quarante volées de canon (d’une desquelles l’écuyer de Castelnau eut la cuisse emportée et en mourut le jour même) il nous ramena tous dîner chez lui où il nous demanda nos sentiments sur l’attaque des ennemis en manière de conversation , car il ne tenoit jamais de conseil de guerre. Il n’y en eut pas un qui ne lui dît qu’après la marche que nous venions de faire et le bruit qui couroit dans l’armée que nous étions venus combattre les ennemis , il nous sembloit qu’on étoit engagé de le faire, et que quoiqu’il les trouvât autre part qu’il n’avoitcru et mieux postés la chose n’étoit guère plus difficile : qu’il pouvoit faire deux ou trois attaques et cependant leur dérober le passage de la rivière plus haut ou plus bas qu’eux.

Dans ce moment-là le comte de Ligneville, général des troupes lorraines qui étoient dans notre armée, entra dans la chambre, et le maréchal lui ayant dit le sujet de la conversation, Ligneville lui répondit qu’il ne pensoit pas qu’il y eût d’autre parti à prendre que celui de combattre. Tout cela n’ébranla point le maréchal , parce qu’il avoit la confiance qu’il devoit avoir en sa propre capacité; et loin de lui faire changer de dessein , il me commanda sur l’heure de retirer la garde de cavalerie et de faire remarcher du côté d’où nous étions venus. L’on verra par la suite qu’il eut raison , et ceci me donne occasion de parler des raisons qui pouvaient nous obliger tous à donner l’avis que nous donnâmes.

(l) Loolierghe.

Nous pouvions le faire par vanité et pour avoir lieu de faire quelque action d’éclat qui pût avancer notre fortune. Nous pouvions encore craindre que le maréchal ne fût d’avis qu’on n’attaquât les ennemis ; et, en ce cas-là , il nous eût été honteux à nous autres jeunes gens (1) d’avoir été plus prudents que notre général ; et ce qui est peutêtre véritable, c’est que quelques-uns de nous pouvoient fort bien prendre le parti que prit le maréchal, s’ils eussent été comme lui charges de la grande affaire.

Nous allâmes donc ce jour-là camper à . et le lende¬

main, 17 septembre, à Ouatte (2). En arrivant, nous prîmes le fort Rouge sur la rivière d’Aa, et nous le rasâmes.

Le 18, le maréchal envoya Schomberg (3) se saisir de Bourbourg que les ennemis avoient abandonné, et lui ordonna d’en rétablir les fortifications du mieux qu’il pourvoit.

Pendant que Schomberg faisoit travailler à cette place, nous accommodions les chemins pour passer le canon et les bagages du côté de la mer, et nous faisions amas de farines et de poudres à Bourbourg pour un grand dessein, et qui ne devoit avoir son effet que la campagne prochaine.

Le 28 septembre, nous partîmes d’Ouattc, et nous allâmes camper à Cappelbroug, et le 29, nous investîmes Mardick. En arrivant, on travailla à la circonvallation, et le 30 elle fut en état.

Le soir du 30, nous ouvrîmes la tranchée à la place, et le 1er octobre nous battîmes le fort de Bois : le 2, il se rendit : cependant la tranchée s’avançoit toujours, et Mardick

(1) Bussy est trop modeste. Il avait alors trente -neuf ans et demi et seulement sept ans de moins que le maréchal de Turenne.

(2) Watten.

(3) Frédéric-Armand Schomberg, maréchal en 1675. Il étoit calviniste et se retira en Angleterre après la révocation de l’édit de Nantes. 11 fut tué à la bataille de la Boyne en 1G90.

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capitula le 3 au soir, à condition que la garnison sorliroit le 4 matin (1).

Ce n’étoit plus ce Mardick de l’année 4646(2), qu’une armée ennemie campée près de Dunkerque défendoit en relevant les gardes par le canal. Il n’y avoit plus alors que le corps de la place qui étoit de quatre petits bastions revêtus de brique , toute la grande enveloppe avoit été ruinée et l’armée navale des Anglois bouchoit le canal.

Ce fut là où le comte de Guiche, qui avoit fait cette campagne amitié avec le marquis de Créquy, me vint demander la mienne de sa part, je lui répondis, que quand Créquy feroit un pas pour cela, j’en ferois quatre; et je lui fis tous les autres compliments que méritent de pareilles avances : ensuite le comte de Guiche nous donna à dîner, et nous nous fîmes nous-mêmes les protestations d’amitié que nous nous étions fait faire.

Après avoir laissé le corps des Anglois dans Mardick, nous allâmes camper à Ruminghen où nous fîmes un fort grand séjour pour accommoder les chemins et les petits forts que nous tenions qui faisoient la communication d’Ardres à Bourbourg et à Mardick : nous garnîmes ces places de munitions de guerre et de bouche, et nous nous retirâmes ensuite dans les quartiers de rafraîchissement , attendant les quartiers d’hiver. Pour moi, j’en partis le 3 novembre, et je m’en revins à la cour qui étoit à Paris.

Dans ce temps-là, M. le Tellier m’envoya le contrôle du logement de la cavalerie en quartier d’hiver.

Cependant les années se passoient sans que je reçusse aucune grâce de la cour. Je voyois récompenser les créatures du cardinal qui ne lui avoient pas la plupart témoigné tant d’attachement que moi, ni servi le roi si utile-

(1) Cf. les Mémoires de Turenne , p. 486.

(2) Voy. Mémoires , t. I, p. 125 et suiv.

ment. Je croyois que le maréchal de Turenne me rendoit de mauvais offices , mais je m'étonnois que le cardinal me connoissant comme il le faisoit , ces mauvais offices fissent quelque impression sur son esprit : aussi n’étoit-ce pas cela seulement qui me nuisoit. La conduite de Nicolas Fouquet, surintendant des finances, avoit donné des ombrages au cardinal , et ce premier ministre qui avoit su la liaison que l'abbé Fouquet avoit faite entre son frère et moi, ne me vouloit pas faire du bien, parce qu'il me croyoit dans d'autres intérêts que les siens.

Mais pour dire ceci avec ordre, il faut premièrement savoir qui étoit M. Fouquet.

Son père, de bonne famille de Bretagne, avoit été maître des requêtes du règne de Louis XIII; employé par le cardinal de Richelieu comme un homme qui vouloit faire fortune in ogni modo , mais qui mourut trop jeune pour recueillir le fruit de son dévouement. Nicolas Fouquet , son liis, avec peu de bien avoit épousé N... de Castille qui en avoit beaucoup, avec lequel il avoit acheté une charge de maître des requêtes , et puis celle de procureur général au parlement de Paris, pendant la guerre civile de 1650. Dans cet emploi il s’étoit rendu considérable au cardinal Mazarin, et cela secondé de l'abbé, son frère, F avoit fait surintendant des finances à la mort du marquis de la Viéviile. Ce progrès si prompt de sa fortune lui faisoit dire qu'il ne falloit que vouloir fortement les choses et s'y appliquer pour les faire réussir : il avoit l’esprit fin et délicat, plein d'ambition et de vanité, songeant à de grandes choses , par le beau jeu et les amorces que lui avoit faits la fortune; [mais né pour les bagatelles. Il avoit mauvaise mine et l’air bas]. Il avoit l'inclination si forte aux bâtiments, qu’il avoit travaillé à sa maison de Vaux dans le temps qu'il avoit peine à vivre. Véritablement lorsqu'il fut surintendant des finances, il passa en dépenses à cette maison, à sa table et à toutes choses, non-seulement ses

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