‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 20 sur 108 · BUSSY ET FOUQUET · texte numérisé non relu

BUSSY ET FOUQUET

prédécesseurs surintendants, mais encore la magnificence des rois qui avoient régné jusqu’alors. On étoit son pensionnaire, [son espion], sitôt qu’on vouloit l’être; et la honte de ce métier n’avoit pas rebuté la plupart des grands seigneurs de la cour d’être à ses gages : les gens qui achetoient de grandes charges, disposoient de sa bourse, pourvu qu’ils voulussent prendre des liaisons avec lui : ainsi il ne se faut pas étonner si le cardinal qui voyoit tout cela n’étoit pas satisfait de sa conduite.

Lorsque j’achetai la charge de mestre de camp général de la cavalerie, M. Fouquet prit une promessede vingt mille liv res que j’avois du prince de Condé, et de vieilles ordonnances de mes appointements de lieutenant de roi qui se montoient à dix mille livres, et m’envoya dix mille écus. Pour ce plaisir-là qu’il me fit et des marques de son amitié qu’il me fit espérer, il exigea de moi une promesse écrite et signée de ma main de lui vendre ma charge dans trois ans , sous le bon plaisir du roi , pour les quatre-vingt-dix mille écus qu’elle coûtoit, et il me promit respectivement par le même billet de m’aider de son crédit et de son argent pour entrer dans une grande charge de la maison du roi ou dans un gouvernement de province, en sortant de ma charge de mestre de camp général. Son dessein étoit de faire tomber cette charge entre les mains de celui qui épouseroit sa fille. Ensuite de cette promesse, il me fit mille protestations d’amitié; et non-seulement il m’assura qu’il me feroit bien payer de mes appointements , mais encore que je recevrois de lui toutes les grâces qu’on peut espérer d’un surintendant dont on est ami. Cependant M. Fouquet ne me trouvant ni espion, ni flatteur, ni valet, et lui semblant que je lui manquois de respect de ne vouloir être que son ami, il neme faisoitpas payer du quart de mes appointements. Il arriva encore pour achever de me mettre mal avec lui , qu’il devint amoureux de madame de Sévigné, ma cousine et ma bonne amie, et que celle-ci n’é-

tant pas favorable à ses vœux, il s’en prit à moi, me crut bien avec elle et ne put pas s’imaginer qu’une jeune dame pût résister aux grâces qui accompagnent les surintendants, si elle n’étoit prévenue d’une grande passion. Quelque temps après , elle le désabusa sans qu’iL lui en coûtât la moindre faveur : il changea son amour en estime pour une vertu qui lui avoit été jusque-là inconnue, mais il ne changea pas sa dureté pour moi, et quand elle lui parloit quelquefois de mes intérêts, il lui répondoit qu’on ne me voyoit point. Elle lui répliquoit que s’il avoit besoin de ses amis , je me rendrois plus assurément auprès lui que tous ses courtisans si assidus. Il lui répondoit que ces jours de bataille où l’on avoit besoin des gens n’arrîvoient jamais ou tout au plus n’arrivoient qu’une fois en la vie.

Voilà l’état où j’étois à la fin de 1657 avec le surintendant Fouquet, que le cardinal haïssoit fort ; et dans la haine duquel il m’enveloppoit 5 de sorte que sans qu’il y eût de ma faute, j’étois abîmé des deux côtés.

Je sentois toutes ces injustices avec toute l’impatience qu’on peut s’imaginer dans un homme qui n’en voudroit faire pour quoique ce fût, mais j’espérois que le cardinal, qui (à ce que je pensois) ne me laissoit sans récompense, que parce que je ne l’accablois pas d’importunités comme les antres, seroit enfin touché de ma manière honnête d’agir avec lui, ou du moins que le roi, qui par tout ce qu’on lui voyoit faire et dire alors, promettoit d’être un jour le plus juste prince de la terre, seroit bientôt ma ressource , et reconnoîtroit les services que j’avois rendus à l’État pendant vingt-quatre ans. Outre la douceur de ces espérances , j’avois encore celle de l’amour de madame de Montglas qui faisoit une grande diversion à mes déplaisirs : son cœur dont j’étois assuré me consoloit de ma mauvaise fortune.

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