BUSSY ET MME DE SÉVIGNÉ
Brouille de Bussy avec madame de Sévigné. — Bussy à l’armée de Flandre. — Siège de Dunkerque.— Mort du maréchal d’Hocquincourt.
— Dispositions de Turenne pour la bataille. — Bataille des Dunes, où Bussy se signale. — Duel de Créquy et de Gadagne. — Lettre de Mazarin à Bussy. — Observations sur les historiens et les gazetiers. — Prise de Dunkerque. — Siège de Bergues. — Bravoure de Louis XIV,
— Maladie du roi. — Inquiétudes de Mazarin et intrigues à la cour.
— Lettre de Bussy à Mazarin. — Lettres de Mazarin , du comte de Soissons. — Bussy tombe malade et se rend à Dunkerque , puis ù Calais. — Détails sur la maladie du roi. — Madame de Fiennes est chassée et le comte de Guiche exilé. — Mort de Castelnau. — Siège de Gravelines. — Conversation de Bussy avec Mazarin. — Exil de diverses personnes. —Crimes et supplice d’un courrier de Bussy à Mazarin.— Lettre de Mazarin. — Affaires de Bussy avec Fouquet et son frère.— Madame de Sévigné.
Le maréchal de Turenne étant parti de Paris dès les premiers jours de mai 1658, pour aller assembler l’armée aux environs d’Amiens, je l’aurois suivi si j’eusse eu l’argent qu’il me falloit pour ma campagne; mais ne touchant presque rien de mes appointements et ne trouvant plus personne qui me voulût prêter (1), [je ne savois que faire , lorsque Jacques Neucheze, évêque de Châlon, oncle de ma première femme, vint à mourir. Il lui avoit donné par contrat de mariage dix mille écus payables après sa mort, et autant à ma cousine de Sévigné, qui étoit aussi sa nièce, et qui m’avoit proposé quelques jours auparavant de traiter de cette succession avec elle , parce que , me dit-elle , elle seroit bien aise d’avoir une terre de l’évêque qui joignoit les siennes. Je me ressouvins de ma conversation et je
(l) Tout ce qui suit, jusqu’à la fin de l’alinéa, n’avait jamais été imprimé,
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crus que madame de Sévigné seroit ma ressource infaillible en cette rencontre. J’envoyai un gentilhomme à moi, lui proposer de me faire trouver 10,00 francs sur cette succession ; elle reçut fort bien cette proposition et témoigna beaucoup de joie d’être en état de me faire plaisir. Cependant lorsqu’elle en eut parlé à l’abbé de Coulanges, son oncle, qui avoit bien soin de ses affaires, celui-ci qui ne m’aimoit pas autant que je faisois sa nièce, lui dit qu’il falloit envoyer en Bourgogne pour avoir de certains éclaircissements qu il disoit absolument nécessaires. Elle me fit savoir cette réponse; je lui mandai que pendant que les nouvelles de Bourgogne arriveroient , ce que je ne pouvois attendre, parce que notre armée venoit d’investir Dunkerque, je lui donnerois , si elle vouîoit, des ordonnances de mes appointements jusqu’à la somme de 10,000 écus avec un billet au surintendant, son bon ami, par lequel je le prierois de la faire payer sur cela de ce qu’elle m’auroit prêté, en cas que je mourusse à l’armée. Elle refusa ce parti , disant qu’elle ne vouloit pas demander de l’argent au surintendant et qu’elle n’en pouvoit pas trouver ailleurs; et là-dessus m’étant adressée à madame de Montglas, celle-ci me donna ses diamants sur lesquels ayant trouvé deux mille écus, je partis au désespoir que ma cousine et ma bonne amie qui devoit prendre plus d’intérêt que personne à mon élévation , ne m’eût pas fait trouver ces mille pistoles, comme elle pouvoit aisément et avec sûreté. Cette affaire me toucha vivement; j’avois tellement compté sur madame de Sévigné en toutes rencontres, que trouvant qu’elle me manquoit en celle-ci , qui étoit une des plus considérables de ma vie, il me parut qu’elle m’avoit trompé en me promettant son amitié, et sur cela, je crus être bien fondé de lui ôter la mienne].
Pour revenir à la guerre de cette campagne , il faut reprendre la chose de plus haut et savoir qu'en l’année 1050 les Espagnols avoiont concerté avec Cromwell, protecteur
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d’Angleterre, un traité par lequel entre autres conditions l’attaque de Calais par armes communes étoit stipulée; que cette place devoit demeurer aux Anglois , et qu’en attendant la prise , Dunkerque leur devoit être remis entre les mains comme par forme de nantissement. Il faut encore savoir que quelque différend ayant arrêté la conclusion de ce traité, le cardinal Mazarin avoit habilement pris cette conjoncture pour faire un traité avec Cromwell sur le modèle de celui des Espagnols, par lequel il nous devoit aider à prendre Dunkerque, et nous le devions rendre après l’avoir pris.
Cette entreprise étoit aussi difficile qu’on en fit jamais. Attaquer Dunkerque avant que d’avoir pris Bergues, Fûmes etNieuport, c’étoit être assiégé en faisant un siège : car toutes ces places faisoient une circonvallation autour de Dunkerque. Les attaquer aussi les unes ou les autres, c’étoit avertir les ennemis de se précautionner sur Dunkerque et ainsi rendre cette place imprenable, ou du moins en retarder fort la prise. L’attaquer à la fin de mai , il n’y avoit point encore de fourrages du côté de la mer : attendre plus tard, c’étoit donner loisir aux ennemis de défendre leurs canaux en corps d’armée , c’est-à-dire hasarder une bataille en lieu désavantageux. Cependant le cardinal ayant fait humainement tout ce qui se pou voit faire pour surmonter ces obstacles et se confiant en sa fortune , avoit chargé le maréchal de Turenne d’assiéger Dunkerque. Celui-ci partit donc d’Amiens le 14 mai, et marcha avec l’armée qu’il commandoit du côté du vieux Hesdin et Auchy-les -Moines, d’où il étoit en passe de continuer, comme il fit, sa route vers Dunkerque par Merville et ne laissoit pas de donner jalousie en plusieurs endroits aux ennemis , qui pour devoir tirer diverses conséquences de sa marche n’en formèrent pourtant qu’un jugement, savoir, que le roi (justement irrité contre deux rebelles de son royaume, qui par une infidélité sans
exemple s’étoient saisis de Hesdin après la mort de Belle- Brune qui en étoit gouverneur) avoit résolu de le reprendre de force et de donner chaleur par l'approche de son armée à une négociation qu’il avoit toujours entretenue avec eux dès qu’ils avoient donné les premiers signes de leur rébellion. Ces rebelles étoient : la Rivière, lieutenant de roi etFargues, major (1); le premier, un fort brave gentilhomme, mais de petit sens; l’autre, sans naissance, avec beaucoup d’esprit et de fermeté.
Véritablement, ce n’étoit pas sans raison que les ennemis étoient persuadés de notre dessein sur cette place : ils trouvoient ce crime si noir et d’une conséquence si dangereuse , que bien que notre armée passât outre ils ne pouvoient encore se désabuser.
Cependant, le maréchal de Turenne arrivant près de Béthune chargea le marquis de Créquy, qui en étoit gouverneur, d’envoyer des partis de sa garnison au delà de la rivière du Lys pour apprendre des nouvelles, et sur ce que l’un d’eux lui rapporta, qu’il y avoit un corps de troupes an Mont-Cassel, il s’imagina que ce pourroient être des gens qui , sur l’opinion du siège de Hesdin, auroient eu ordre de marcher de ce côté-là. Sur cela , il détacha le marquis de Créquy avec un corps de troupes pour enlever celles qui étoient au Mont-Cassel , le suivit avec quelques régiments et laissa venir l’armée après lui, avec ordre à la cavalerie de laisser à Montreuil la plus grande partie de leurs bagages. Il prit en arrivant à Cassel ce qu’il y trouva d’ennemis, et y séjourna pour y attendre les équipages et l’artillerie qui ne l’avoient pu joindre à cause des pluies
(1) Fargues fut arrêté et pendu en 16G5. Le récit que Saint-Simon a fait de son procès et de sa condamnation a été complètement réfuté, d’abord dans les Pièces intéressantes pour servir à l'histoire , publiées par Laplace et dans les notes du tome Y (p. 435) de l’édition des Mémoires, donnée par M. Chéruel.— Cf. Montglas, année 1558.
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continuelles qui avoient rompu les chemins. L’après-dinée du 22 , il fit marcher la seconde ligne droit à Bergues , et le 23, il la suivit avec les autres troupes et il arriva sur le midi devant cette place , d’où il reconnut le pays d’entre Dunkerque et Bergues si fort inondé par les écluses, que les ennemis avoient lâchées, qu'il sembloit impossible d’assiéger l’une ou l’autre de ces places , d’autant que les eaux empêehoient la communication de l’armée avec Mardick qui étoit absolument nécessaire.
Cependant ces difficultés ne le rebutant point, il prit une redoute sur la Colme que les ennemis appeloient la redoute de Bentismuler et découvrit ensuite un chemin vers Mardick , lequel véritablement étoit tout rompu.
Le 24 mai , il fit prendre à chaque cavalier une fascine pour réparer le chemin , et ayant avec cela pris quelque infanterie il marcha vers le canal de Bergues à Dunkerque, sur lequel il prit un grand fort que les ennemis n’avoient pas encore bien achevé , mais sans lequel n’ayant pas Bergues il ne pouvoit assiéger Dunkerque.
Le 23, il fit prendre à l’armée ses postes autour de Dunkerque et prit son quartier dans les Dunes , du côté de Nieuport.
La flotte angloise , composée de dix-huit à vingt voiles, tenoit la mer.
Le 26, on commença à faire des ponts sur les canaux pour la communication des quartiers, et en même temps on commença les lignes.
On fit une estacade sur l’étran (1), du côté de Nieuport, qui entroit dans la mer à marée basse.
Le pain de munition, l’avoine, le foin et toutes les munitions de guerre nous venoient de Calais dans les barques angloises , et lorsqu’on en eut suffisamment pourvu le camp, on ouvrit la tranchée la nuit du 4 au 5 juin.
I ) Étrain ou estran. On nomme ains'rune côte plate et sablonneuse.
Le 7 , sur les quatre heures du soir, les ennemis firent une grande sortie, du côté de l’étran , de cinq ou six cents chevaux et de mille hommes de pied sur la tranchée. Le comte de Soissons, le marquis de Créquy et le comte de Guiche y coururent et tirent bien leur devoir : les deux premiers y eurent leurs chevaux tués sous eux, et le dernier la main percée d'un coup de mousquet.
Deux jours après , j'arrivai au camp.
Le 12 juin, le maréchal d’Hocquincourt que sa mauvaise étoile avoit jeté parmi les ennemis, vint reconnoître nos lignes et pousser nos gardes avec cent cinquante officiers ou volontaires. Humières, lieutenant général de jour, et le comte de Soissons, de qui le régiment de cavalerie étoit de garde en deux escadrons, y coururent et faillirent à y être pris : car ils attendirent trop tard à faire retirer la garde et firent une fois ferme au delà d'un petit fossé au lieu de le mettre devant eux : et cela ne manque jamais d'arriver à tous les jeunes officiers qui sont braves ; quand il faut qu’ils se retirent devant les ennemis, ils ne trouvent point de différence entre la retraite et la fuite ou du moins, ne la sachant pas, ils payent de courage.
Du Bourg, page de Humières, fut pris derrière lui, Molondin, bon officier, mestre de camp du régiment des gardes suisses, qui étoit campé du long de la ligne en cet endroit, proposa au comte de Soissons, son colonel général, de faire sortir vingt Suisses et de les mettre derrière une dune qui flanquoit le chemin par où venoient les ennemis. Le comte y consentit, et un moment après ces Suisses ayant fait une décharge, le maréchal d’Hocquincourt reçut un coup de mousquet dans le ventre, dont il alla mourir une heure après dans une petite chapelle où ses gens le portèrent.
Le même jour, le maréchal de Turenne ayant remarqué deux dunes assez proches du quartier du roi, dont si les
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ennemis se saisissoient ils nous pourroient incommoder, résolut de les occuper; et pour cet effet il y fit travailler incessamment l'infanterie, à laquelle il vouloit commettre ce poste.
Le lendemain ,13 , U armée des ennemis se vint camper dans les dunes à trois quarts de lieue de nous. L’aprèsdinée le maréchal de Turenne étant monté à cheval , et moi avec lui, nous allâmes sur le chemin de Fûmes où nous prîmes le régiment de la Villette qui avoit la garde de ce côté-là, et avec lui nous avançâmes le plus que nous pûmes. Le maréchal ayant entre autres choses remarqué que les ennemis avoient fait un pont sur le canal de Fûmes, ne douta point qu'ils ne voulussent bientôt attaquer nos lignes; et sur cela il revint tout court au camp, résolu de leur donner bataille le lendemain.
Pour cet effet, il ordonna quatorze compagnies des gardes françoises pour la garde des tranchées et six escadrons à la queue, et Pradel , capitaine aux gardes et lieutenant général , pour commander cela.
Il ordonna deux régiments d’infanterie et quatre escadrons, sous Marins, lieutenant général, pour la garde du camp.
Il fit l’ordre de bataille ainsi :
Treize escadrons à la première ligne de l’aile droite, savoir : deux du régiment Royal , deux de Gramont, et de Guiche , un de Gassion , deux de Turenne, un de Poduils , un de Bouillon , deux de la Villette , un du Coudray-Montpensier et un d’Espence. /
Treize escadrons à la première ligne de l’aile gauche, savoir : un de l’Altesse, deux du Grand Maître, un de Villequier, un de Rouvray, un de Saint-Lieu, un de Castelnau, un de Broglia et cinq de Lorrains.
Entre ces deux ailes il y avoit onze bataillons, savoir : un des gardes françoises, deux des gardes suisses, un de Picardie, un de Bout-du-Bois, deux de Turenne et quatre
d’Anglois. Ceux-ci voulurent avoir la gauche de l’infanterie, et quoiqu’elle appartînt de droit au régiment de Picardie le maréchal fit entendre raison à ce régiment , et ne voulut pas en cette rencontre mécontenter un corps aussi considérable que celui des Anglois.
A la seconde ligne de l’aile droite, il mit dix escadrons, savoir : deux de la Reine, un de Cœuvres, un d’Équancourt, un de Mancini, un de Rohan , un de Roye, un de Melin, un de Marcillac et un de Rochepaire.
A la seconde ligne de l’aile gauche il mit neuf escadrons, savoir: un de Saint-Simon, un de Genlis, un de Torigny, un de Belin, un de Coaslin et quatre de Lorrains.
Entre ces deux ailes étoient sept bataillons: un de Piémont, un de Rambures, un de la Marine, un d’Espagny et trois d’Anglois.
Le corps des gendarmes étoit entre les deux lignes d’infanterie; il étoit composé de sept escadrons : un des gendarmes du Roi, un des chevau-légers de la garde , un des gendarmes Écossois , un des gendarmes et chevau-légers de la Reine , un des gendarmes et chevau-légers du duc d’Orléans, un des gendarmes du Cardinal et un de ses chevau-légers.
Le corps de réserve étoit composé de quatre escadrons , savoir : un de Richelieu, un de Soissons, un de Nogent et un de Lorrains.
Toutes les troupes destinées pour la bataille pouvoient faire six mille chevaux et neuf mille hommes de pied.
Le jour d’une bataille, le premier officier général choisit, et ainsi des autres suivant leur ancienneté; c’est-là l’ancien ordre de la guerre. Cependant, Créquy, Humières, Varennes, Gadagne et Bellefons, dont les provisions étoient du même jour et qui dévoient, tirer au sort (comme cela se pratiquoit auparavant par un méchant usage) eurent leurs postes prescrits par le maréchal qui avoit accoutumé
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de donner les emplois aux gens suivant le talent qu’il leur connoissoit. Et, en effet, il me paroît fort juste qu’un général, chargé des événements, choisisse pour l’exécution des personnes suivant la capacité qu’il sait qu’elles ont, et qu’il ne s’attache pas à un rang que le hasard ou la faveur leur a peut-être fait avoir.
Le maréchal donna donc à Gréquy et à Humières la première ligne de l’aile droite à commander; à Ararennes la première ligne de l’aile gauche, sous Castelnau; à Gadagne la première ligne de l’infanterie , et il envoya Bellefons dans le fort de Bergues , qu’il remit pourtant après à la tète de la seconde ligne de l'infanterie.
Equancourt fut commandé pour être à la tête de la seconde ligne de l’aile droite, et Schomberg à celle de l’aile gauche. •
La Salle, sous-lieutenant des gendarmes du roi, fut destiné pour être à la tête de la gendarmerie, et Richelieu à la tête du corps de réserve.
Ces ordres étant donnés, le maréchal me commanda défaire venir au quartier du roi toute la cavalerie qui étoit du long de la ligne delà les canaux, et fit le même commandement pour l’infanterie aux majors de brigades.
Ensuite il donna charge àFisica d’aller trouver Locar (1), général des Anglois, de lui dire de sa part de se préparer pour le lendemain à la bataille, et ensuite les raisons qu’il en avoit. Locar lui dit qu’il s’en lioit bien au maréchal, et qu’au retour du combat il s’informeroit de ces raisons.
Comme le maréchal se disposoit à se reposer sur la dune. Talon, intendant, lui montra une lettre qu’il venoit de recevoir de la part du cardinal, par laquelle ce ministre lui mandoit que le maréchal en savoit plus que lui, mais que s’il osoit dire son avis en cette rencontre, il lui sembloit qu’il falloit donner bataille. Le maréchal fut
(l) Lockhart, neveu de Cromwell. Il était ambassadeur d’Angleterre.
bien aise que la résolution qu’il avoit prise fût autorisée par le sentiment du cardinal.
Talon s’étant retiré d’auprès du maréchal me vint montrer cette lettre : car il étoit fort de mes amis.
Le maréchal n’ayant plus rien à faire, s’enveloppa de son manteau et se coucha sur le sable, et moi auprès de lui. Une heure après, on le vint éveiller, en lui amenant le page de Humières qui avoit été pris derrière son maître le jour d’auparavant, et qui venoit de se sauver du camp des ennemis. Ce petit garçon qui avoit bon sens, dit au maréchal que les ennemis ne se défiant point de lui l’avoicnt laissé promener par tout leur camp; qu’ils n’avoient point encore de canon, ni toute leur infanterie, mais que le bruit étoit parmi eux que cela arriveroit dans deux ou trois jours et qu’aussitôt après ils attaqueroient nos lignes : qu’ils s’étoient toujours avancés pour donner courage aux assiégés et ralentir nos attaques par leur présence. Le maréchal se fit répéter la nouvelle du canon, nous disant que s’il eût encore été à se résoudre à la bataille, cela l’y auroit déterminé, et après il se recoucha pour se reposer seulement : car j’ai trop bonne opinion de lui, pour croire qu’ayant une bataille à donner six heures après, où sa vie étoit la moindre chose dont il s’agit, il pût dormir aussi tranquillement , que si le lendemain il n’eût eu rien à faire : et quand on vient nous conter que le jour de la bataille d’Arbelles , on eut peine à éveiller Alexandre, je crois que si cela fut, il faisoit semblant de dormir par vanité, ou qu’il étoit ivre (1). Pour moi qui suis naturel, je ne dormis qu’une heure. Après qu’on m’eût éveillé, je ne pus
(l) Il est assez curieux de comparer celte opinion avec un passage du mémorial de Sainte-Hélène sur le môme sujet. Je dois dire que Napoléon qui, comme on sait, s’était endormi profondément avant la bataille d’Austerlitz, est d’un avis tout contraire à celui de notre auteur. Voy. Mémorial , 21 mars 1816.
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nie rendormir, et ne sachant que faire je m’en allai à ma hutte me faire raser. Quand cela fut fait , le jour approchant, je montai sur un cheval que le comte de Soissons me prêta; (car j’étois arrivé en poste au camp, et j’avois laissé mon équipage à Montreuil avec la plupart de ceux de l’armée). Je trouvai le régiment Royal à cinq cents pas de ma hutte qui ne faisoit que d’arriver de son camp. Je me mis à sa tète; et comme j’étois près de sortir de la ligne, le maréchal de Turenne arriva accompagné de- Créquy, d'Humières et de beaucoup de volontaires. « Où se mettra monsieur de Bussy aujourd'hui? me dit il. — - A la tête du régiment Royal, monsieur, lui répondis-je, je n’ai point d'autre poste à prendre que celui-là, si vous le trouvez hon. — Volontiers; ajouta-t-il; mais c’est que M. de Créquy doit commander l’aile droite. — Nous nous accorderons bien tous deux, monsieur,» lui répliquai-je; et sur cela, le maréchal passa outre.
[Je m’attendois que Créquy, qui m’avoit fait demander mon amitié la campagne dernière par le comtede Guiche, se trouvant fort honoré de me commander, n’en abuseroit pas et m’en feroit un petit compliment qu’il ne devoit pas seulement à son ami plus ancien lieutenant général que lui de quatre ans , mais même à un qui eût été fait après lui; cependant soit que la grandeur de son emploi occupât tout son esprit, soit que d’autres soins plus pressants l’empêchassent alors de savoir vivre, il ne me dit pas un mot. ]
Nous avions fait sept lignes de nos treize escadrons, parce que les dunes nous pressant sur la gauche et les petits ouatergans sur la droite, nous n’avions de place que pour deux escadrons de front. A dix pas devant moi marchoient en deux petits corps cent hommes d’infanterie du régiment de Mongomery, commandés par deux braves capitaines , l’Estan et Bénac.
Nous avions cinq pièces de campagne entre cette infante c
terie, et le régiment de Bretagne infanterie étoit à la queue de nos escadrons pour nous en servir aux occurrences. En cet ordre , nous marchâmes au petit pas, et le bataillon des gardes françoises se réglant sur nous, le reste de la ligne chacun sur sa droite , on eût tiré au cordeau notre avant-garde, quoique les dunes dans lesquelles elle étoit empêchassent de se voir.
Un moment après, faisant réflexion sur la manière dont nous allions attaquer les ennemis, il me parut que si nous faisions passer le régiment de Bretagne sur notre droite au delà des petits fossés , il pourroit faire sa décharge en flanc sur la cavalerie du prince de Condé, qui avoit l’aile gauche de l’armée d’Espagne, et qu’ensuite j’en aurois meilleur marché. Je proposai la chose à Créquy, lequel en demeura d’accord et envoya dire à l’Escouet, lieutenant colonel de ce régiment , brave gentilhomme, de s’avancer avec son régiment. [Après cela, s’étant ressouvenu que les grands capitaines haranguoient leurs soldats avant le combat , il se retourna et commença par nous dire avec un visage aimable : «Je ne doute pas , messieurs , que vous ne fassiez aujourd’hui votre devoir. — Eh ! vous vous moquez, lui dis-je, de vouloir prôner ces gens-ci. Il n’v en pas un qui ne soit aussi vieux soldat que vous. »La réflexion qu’il fit aussitôt sur le tour ridicule que je pouvois donner à sa harangue, la lui fît supprimer, et retournant brusquement son cheval , il prit sur la gauche dans les dunes et je ne. le revis plus depuis dans le combat. ]
Dans ce temps-là , il passa devant moi un homme à cheval assez bien fait venant de la gauche, qui dit tout haut que Castelnau avoit déjà battu les ennemis à son aile. Moi qui ne savois pas la disposition de l’armée d’Espagne, jecrus que le maréchal de Turenne avoit envoyé ce cavalier à la droite pour donner de l’émulation aux troupes par ce discours , et un autre à la gauche pour dire que nous avions battu le prince de Condé à la droite 5 cependant je
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relevai la nouvelle devant les officiers qui étoient auprès de moi comme si je l’eusse crue.
J’ai déjà dit que l’opinion que les ennemis avoient eue que leurs approches de nos lignes animeroient les assiégés et nous les feroient attaquer plus mollement, les avoit obligés de s’avancer avant que leur artillerie fût arrivée et une partie de leur infanterie, dans la confiance que nous ferions comme à Valenciennes, où nous les avions vus devant nous dix jours durant sans aller à eux ; de sorte que lorsqu’ils nous virent sortir de nos lignes ce matin-là, ils furent extrêmement surpris , et il n’y eut pas un soldat de notre aile qui ne jugeât à leur contenance embarrassée et qui ne dit que c’étoient des gens battus : notre canon éclaircissoit fort les rangs de leur cavalerie, et le prince de Condé avoit fait mettre ventre à terre à ses enfants perdus.
Quand le régiment de Bretagne se vint mettre à notre droite , le prince fit faire un même mouvement à un régiment d’infanterie que nous vîmes descendre de la dune qui étoit à sa droite.
Pour l’aile droite qu’avoient les Espagnols, elle étoit sur des hautes dunes qui formoient un croissant, dont la pointe droite avançoit bien plus que la gauche; et ce fut la raison pour laquelle Castelnau les rencontra un peu avant que nous en vinssions aux mains avec le prince de Condé.
Comme je fus à deux cents pas des ennemis , je trouvai un fossé qui, bien qu'il fût petit, ne laissa pas de désordonner mes escadrons en le passant. Je crus que les troupes du prince ne perdroient pas un si beau temps de me charger : cependant, bien loin de le faire, leurs enfants perdus se levèrent, tirent une méchante décharge par manière d’acquit , dont ils ne blessèrent personne, et, jetant les armes bas, s’enfuirent au travers de leur cavalerie : leurs deux premiers escadrons firent la même chose, mais sans tirer un coup de pistolet ; de sorte que nos gens, re-
doublant de chaleur par la fuite des ennemis comme il arrive d'ordinaire, lâchèrent la bride après eux. Pour moi qui me doutai bien que la chose n’en demeureroit pas là, et particulièrement avec le prince, qui avoit en pareilles rencontres des ressources que les autres n’ont pas, j’empêchai que l’escadron de main droite , à la tête duquel j’étois, ne se débandât; mais celui de main gauche et celui qui le suivoit le firent avant que j’y pusse mettre ordre. Véritablement le prince, accompagné de Coligny, de Bouteville et de Meille, personnes de qualité et de mérite, qu’il avoit auprès de lui, revint à la tête de deux escadrons qui, trouvant les nôtres en désordre , les ramenèrent battant deux cents pas. Voyant que l’orage venoit fondre sur moi et m’étant aperçu dans ce temps-là que je n’avois plus que trois escadrons, je me jetai sur la droite où le terrain s’élargissoit un peu et faisoit comme un coude du côté des ennemis. Je fis faire un demi-caracol à mes escadrons pour faire tête au chemin et pour le laisser libre aux fuyards et je marchai au prince, que j’allois charger en flanc , lorsque le bataillon des gardes françoises, qui étoit sur la dune joignant le chemin et qui faisoit comme une espèce d’amphithéâtre, fit sa décharge sur le prince, dont je pense qu’il n’y eut pas un coup qui ne portât. Le cheval du prince fut tué , ses officiers généraux pris et la plupart blessés; ce qui put se sauver le fit ; mais comme les gardes françoises me virent marcher la tête de leur côté, ils prirent mes escadrons pour des ennemis et détachèrent une manche de mousquetaires qui , venant à moi, m’alloient faire essuyer une rude salve si je ne m’eusse fait connoitre. Ce fut là où nous nous rencontrâmes , Ga • dagne et moi, et où, après nous être embrassés, chacun de nous s’en retourna achever ce qui lui restoit à faire.
Mes cinq escadrons étoient fort diminués; on m’avoit tué et blessé quelques gens , et beaucoup s’étoient retirés avec les prisonniers qu’ils avoient faits. Dans ce temps-là,
BATAILLE DES DUNES
m’apercevant qu’un régiment d'infanterie des ennemis tâchoit à regagner le pont qu’ils avoient sur le canal de Furnes. je coupai droit à ce pont , où je fus plus tôt que lui , et je pris ce régiment tout entier : c’étoit celui que le prince de Condé avoit fait descendre de la dune pour l’opposer au régiment de Bretagne.
Mais pour revenir aux huit escadrons qui manquoient à l’aile droite, il faut savoir que Créquy les avoit pris avant le combat et qu’il les avoit postés dans les dunes pour prendre son parti avec eux, [ou pour l’expliquer en sa faveur autant qu’il se peut, pour en faire comme le duc de Guise à la bataille de Dreux, en cas que j’eusse été battu. Cependant j’en courois grand risque, sans les gardes françoises, et je doute fort que ce grand restaurateur de combats se fût alors fort empressé pour me tirer d’affaire. Il ne fut pas à cette peine; mais dès qu’il vit le désordre des ennemis, il passa dans les dunes entre nos bataillons et fut un des premiers à la poursuite ].
Du côté de l’aile gauche, voici comment la chose se passa :
Les Anglois, à la tête desquels étoit milord Locar, grimpèrent à la dune sur laquelle étoit le régiment espagnol de don Gaspard Boniface, et , s’animant par des cris, le second rang soutenoit le premier avec la crosse du mousquet, et ainsi des autres; cependant, avec toute leur hardiesse, ils eussent été battus si notre cavalerie de l’aile gauche, qui étoit sur l’estran, n’eut passé par derrière la dune et pris les Espagnols à revers, dont il en fut tué cinq cents en cet endroit.
Don Juan d’Autriche fit une grande faute de ne point mettre de cavalerie sur l’estran, et sa raison , à ce qu’on me dit, fut que lorsqu’il avoit mis son armée en bataille la marée étoit haute et que le canon de l’armée navale des Anglois donnoit dans les dunes et pouvoit incommoder scs escadrons ; mais ii falloit faire', ce qu’on appelle, la
guerre à l’œil et, les choses changeant, changer les ordres : et c’est à quoi n’eût pas manqué le prince de Condé en pareille rencontre.
On ne peut pas mieux sortir d’une méchante affaire qu’il fit de celle-ci. Lorsqu’il revint à la charge en personne, il savoit que les Espagnols étoient battus à la droite ; cependant, sans les gardes françoises, je ne fais point de doute qu’il ne fût entré dans Dunkerque avec toute sa cavalerie, ce qui eût été une des plus extraordinaires actions qui se fût jamais faite, qui est de secourir la place après avoir perdu la bataille.
Castelnau fit fort bien son devoir et Varennes sous lui ; le comte de Soissons, la pique à la main, à la tête des gardes suisses, rompit l’infanterie qu’il chargea. Pour le maréchal de Turenne, il fut toujours derrière la première ligne de notre infanterie, d’oû il pouvoit voir tout ce qui se passoit dans les dunes et y remédier en cas de besoin ; car pour les deux ailes de cette ligne il falloit qu’il s’en reposât sur la conduite de ceux qui les commandoient : il lui étoit impossible de les voir.
Si nous eussions perdu cette bataille, il n’y a jamais eu une défaite si générale qu’eût été la nôtre; nous étions au milieu des places des ennemis, enfermés de la mer et des canaux (1).
Sur le midi nous rentrâmes dans les lignes et j’allai dîner chez le maréchal : je le trouvai avec la joie que méritoit un si heureux succès.
[Créquy se trouva à ce dîner, et je ne pouvois assez admirer l’effronterie avec laquelle il disoit au maréchal devant moi, tantôt que nous avions été ensemble à la charge, tantôt que nous avions failli à prendre le prince de Condé, m’intéressant toujours dans l’honneur qu’il se faisoit, afin
(l) Voy. Sur cette bataille les Mémoires de Turenne, p. 496 et suiv. et de Montglas, dont le récit est conforme à celui de Bussy.