‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 22 sur 108 · DUEL DE CRÉQUY ET DE GADAGNE. G · texte numérisé non relu

DUEL DE CRÉQUY ET DE GADAGNE. G

de s'attirer mes louanges ; il s’approcha une fois du maréchal pour lui dire, comme s’il n’eût pas voulu que je l’eusse entendu, quej’avois fait merveilles. Tout cela ne me put toucher le cœur, et, me contentant du témoignage de ma conscience qui ne me faisoit pas tant d’honneur que Créquy, j’aimai mieux hasarder de l’obliger à se dédire que de lui rendre des louanges que je ne croyois pas qu’il méritât. ]

Chacun à cette table contoit ce qu’il avoit fait de beau et même ce qu’il n’avoit pas fait, et je disois sur cela au maréchal qu’il savoit bien que les consuls romains, après une bataille gagnée, donnoient vingt-quatre heures aux moindres soldats pour conter leurs prouesses, et que c’étoit là leur première récompense.

[Le même jour, Gadagne entendant Créquy se louer à tout propos et ne pouvant plus souffrir sa vanité, lui dit qu’il ne le croyoit pas si brave qu’il disoit. Créquy ne se souciant pas de le désabuser, la chose n’eut pas été plus loin, si Gadagne eût voulu se contenter de l’avoir offensé; mais il le pressa si fort que, quoiqu’il fût nuit, ils allèrent se battre à coups de pistolet dans les dunes, au clair de la lune. Créquy tira son coup de fort loin, sans effet, et, comme Gadagne lui portait le pistolet à la tête, un garde de Créquy arriva. ]

Le lendemain 15 juin, le cardinal envoya un de ses gentilshommes à l’armée faire compliment aux officiers généraux qui étaient à la première ligne. Je reçus le mien comme les autres, et le 16 je reçus cette lettre de Son Éminence, écrite de sa main :

Monsieur,

J’ai reçu vos deux lettres; et quoique je souhaite fort m’employer aux choses qui peuvent être de votre satisfaction, il m’est impossible de le faire en ce qui est de la proposition du régiment de la Villette, ou de retirer dans cette armée le

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mestre de camp qui est déjà marché en Catalogne, suivant l’ordre qu’il en a reçu il y a déjà six semaines. Je me souviendrai bien à la fin de la campagne de lui faire donner un quartier qui , l’approchant de la Flandre , donnera aussi le moyen de le faire venir servir en cette armée. Pour la gratification , le roi vous accorde trois mille livres : vous nous ferez plaisir de la recevoir à Paris; mais si vous en avez besoin ici , M. le Tellier les fera payer à celui qui lui portera un billet de votre part. Je vous prie d’être assuré de mon amitié et de me croire, monsieur, votre très-affectionné serviteur.

Le cardinal Mazariny.

Je vous confirme ici le compliment que j’ai donné à un de mes gentilshommes de vous faire pour le bien que vous avez servi le jour de la bataille.

A Calais , ce 16 juin 1658.

Pour entendre ce qu'il me mandoit du régiment, de la Villette , il faut savoir que , fatigué de voir le régiment de mestre de camp mauvais , j7avois proposé au cardinal de trouver bon que je vendisse les compagnies que j’y avois à quelqu’un , à qui bon en feroit un régiment , et que de ce que j’en tirerois j’acheterois le régiment de la Villette pour en faire le mestre de camp , comme il l’avoit été du temps du maréchal de Gassion.

Le 19, Castelnau regardant avec peu de précaution un travail que les ennemis avoient fait nouvellement , fut blessé d’un coup de mousquet au ventre pour lequel on le porta à Calais.

[Cependant, nous apprîmes que les gazettes imprimées et manuscrites ne parloient que de Créquy sur le gain de la bataille. G’étoit lui qui avoit tout fait, c’étoit lui qui avoit poussé le prince de Condé jusque dans les portes de Fûmes et mille autres merveilles , et nous apprîmes en même temps que dans la confiance qu’il avoit en toutes

HISTORIENS ET GAZETÏERS.

ses belles actions , il demandoit à commander les réserves de Castelnau, en cas qu’il mourût de ses blessures. ]

[J’avoue que la patience que j’avois eue jusque-là m’échappa alors. Je dis tout haut, partout, ce que je savois de Créquy le jour de la bataille ; je dis même au maréchal, un jour qu’il me faisoit quelque amitié, que s’il m’avoit voulu bien traiter il m’auroit laissé le soin de l’aile droite , le jour du combat, que les choses n’en fussent pas plus mal allées, et qu’aussi bien j’y avois été seul. U ne me répondit pas un mot. ]

Mais avant que de passer outre , je ne puis m’empêcher de parler de ceux qui écrivent des batailles ; ce sont d’ordinaire des gens qui n’ont jamais été à la guerre , car il est rare de trouver des Xénophon , des César ou des Monllue. Ces gens-là écrivent sur les relations de ceux qui distribuent la gloire à leurs amis ou à eux-mêmes, souvent sans raison , et qui déshonorent ceux qu’ils n’aiment pas, ou du moins qui n’en disent rien, quoique peut-être ils méritent des louanges. Ces messieurs les historiens ne doutent pas qu’un homme qui s’est trouvé dans un combat ne sache assurément tout ce qui s’y est passé : cependant ils doivent savoir que peut-être cet homme étoit à l’arrière-garde où il n’a pas seulement vu les ennemis , et que quand il auroit été à l’avant-garde il n’a peut-être vu que devant lui, et encore a-t-il fallu qu’il ait conservé un grand sang-froid pour voir nettement ce qu’il a vu et en faire un rapport fidèle. Et pour ce qui s’est fait ailleurs, il n’en sauroit parler que sur le rapport d’autrui qui peut être faux.

Je ne condamne pas tant les gazetiers que les historiens : il faut de nécessité que ceux-là remplissent leur papier, et dans la presse où ils sont de le faire ils n’ont pas le loisir de chercher la vérité comme les autres.

Ces réflexions m’ont rendu incrédule sur les détails des batailles ou des rencontres que je lis ou que j’entends dire,

ou du moins m'en font douter, et je ne crois plus en ces matières que ce que j'ai bien vu ou ce que j’ai appris de personnes dignes de créance.

Le 23 juin que nous étions logés à la fausse braie de la pointe de la corne, Dunkerque se rendit après dix-huit jours de tranchée ouverte , et les ennemis en sortirent le 25 après midi. Le marquis de Leide , gouverneur, avoit été blessé à un logement où les Italiens de sa place lâchèrent le pied, et il mourut le 23 au soir, plein d’honneur et de gloire, pour avoir déjà, en 1646, fort bien défendu Dunkerque contre le prince de Condé, alors général de l’armée de France.

Le roi qui étoit venu le 24 de Calais, vit sortir le lendemain les ennemis de la place, laquelle on remit entre les mains des Anglois, suivant le traité fait avec eux.

Le 25 , Sa Majesté m’ayant commandé de lui donner la liste des officiers de la cavalerie blessés à la bataille et au siège, je la lui donnai.

Le 27 , je partis devant le jour avec deux mille chevaux pour aller investir Bergues , et l’armée m’ayant suivi on ouvrit la tranchée le soir même.

Le 28 , après midi , les ennemis ayant fait une sortie sur la tranchée que je voyois de mon logis, je montai à cheval aux premiers coups de mousquet et j’y courus à toute bride suivi d’un page seulement. Je trouvai la garde de cavalerie qui étoit du régiment du Roi revenant à son épaulement après avoir repoussé les ennemis jusque dans leur contrescarpe. Je demeurai un quart d’heure avec elle; et comme je m’en retournois Chez le maréchal de Turenne lui dire ce qui s’étoit passé à la tranchée, je rencontrai le roi que je méconnus d’abord parce qu’il étoit seul. Il est vrai que Noailles, capitaine des gardes du corps en quartier, suivoit à cinquante pas avec le maréchal du Plessis, et plus loin venoit en tile le reste de la cour et les gardes du corps. Sa Majesté me demanda si le grand feu qui

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