MALADIE DE BUSSY
le commandement du corps de réserve. Le chagrin que j’en eus, joint aux chaleurs extraordinaires qu’il faisoit et aux fatigues que je m’étois données, me fit tomber malade. Je m’opiniâtrai quelque temps à ne point quitter l’armée, mais enfin ma fièvre augmentant, je fus contraint de partir dans le carrosse du maréchal de Tivrenne. Je pris le régiment de Gramont pour mon escorte. A une lieue du camp, je rencontrai un parti d’infanterie de quatre-vingts hommes des ennemis : mon escorta les chargea sans les reconnoître, et se jetant après eux dans les ouatergans, en prit vingt -cinq avec le commandant. Pour moi qui étois couché sur un matelas dans le carrosse, j’étois monté à clr val aux premiers coups de mousquet, mais je trouvai l’affaire faite quand je fus à la tète. Je laissai mes prisonniers à Fûmes, que les ennemis nous avoient abandonné, et après avoir fait repaître ma cavalerie, j’en repartis l’après-dînée pour aller coucher à Dunkerque. Je rencontrai encore un autre parti de trente maîtres à pied qui étoient des volontaires de Saint-Omer et d’Aire : nous les prîmes tous trente, et sur cela , il faut que je rende ce témoignage à la vérité, qu’un des plus braves régiments de cavalerie que j’aie jamais vus, étoit celui de Gramont; car enfin il n’a jamais été dans une occasion où il ne sc soit signalé.
Le milord Locar me fit fort bien loger à Dunkerque et me vint voir deux heures après que je fus arrivé : il me fit mille honnêtetés et il me pria de bien assurer le cardinal qu’il étoit son serviteur.
Le lendemain du jour que je fus arrivé à Calais, le roi me fit l’honneur de m’envoyer faire compliment sur ma maladie par Nogent le père, et le cardinal y vint lui-même. Dieu sait après cela si je reçus des visites des courtisans : je n’y pouvois fournir. Outre ces honneurs qu’ils voyoient que je recevois du roi et de Son Éminence, ils avoient su que deux ou trois jours auparavant , Roquelaurc revenant
de Paris et dînant chez le cardinal avec les principaux de la cour, débitoit une nouvelle de l'armée qu’il avoit lue dans une lettre que j’écrivois à la comtesse de Fiesque le plus plaisamment du monde, à ce qu'il disoit, et que le cardinal avoit répondu : «Je ne sais si M. de Bussy écrit plaisamment, mais je sais que personne ne parle plus nettement quand il offre son service à ses amis. » Ce fut assez dire : il n’y eut personne à la table qui ne fit sa cour de dire du bien de moi et qui ne me crût sur le point de recueillir le fruit de mes services.
[Pendant que j’étois à Calais dans les remèdes , j'appris ce qui s’étoit passé dans le temps qu’on avoit désespéré de la vie du roi , mais avant que de le dire, il faut parler de l’état où étoit alors la cour. ]
[Philippe de France, duc d’Anjou (1), avoit en ce tempslà une fort grande amitié pour le comte de Guiche, qui étoit à Calais à cause du coup de mousquet qu’il avoit eu à la main à la sortie de Dunkerque. La princesse palatine, Anne de Gonzague et madame de Fiennes (2), toutes deux femmes d’esprit , étoient encore dans une étroite confidence avec ce prince, et on disoit même que madame de Fiennes avoit ménagé pour la palatine les premières amours du duc d’Anjou. Quoi qu’il en soit, le cardinal, voyant le roi à l’extrémité , songea à se maintenir auprès de son successeur. La haine qu’il savoit que la palatine et madame de Fiennes avoient pour lui, l’empêcha de vouloir prendre des mesures avec elles. 11 tourna donc ses vues du côté du comte de Guiche, et le regardant comme favori du duc d’Anjou, il lui alla rendre visite sous prétexte de sa blessure. Le comte, dont la vanité naturelle étoit encore augmentée par le besoin qu’il croyoit que le
(1) Frère du roi. 11 étoit né en 1G40.
(2) Elle et madame de Fiesque se retrouveront souvent dans la Correspondance de Bussy.