G58] LE DUC D'ANJOU ET MAZARIN
cardinal avoit de lui, le reçut avec hauteur, et cela joint aux avis que Péguilin donna à ce ministre, qu’une heure après la mort du roi on le feroit arrêter, lui donna de grandes alarmes. Il alla chez la reine où le duc d’Anjou étant arrivé un moment après : «Le roi, votre frère, se meurt, mon fils, lui dit-elle;» et là-dessus, le voyant fondre en larmes : «Ah ! mon fils, ajouta-t-elle, que dans l’affliction où je suis , j’ai de consolation de vous voir de si bon naturel. Gela tirera à conséquence pour moi, et M. le cardinal même peut espérer par là que vous aurez autant de bonté pour lui qu’en a eu jusqu’ici le roi votre frère. » La douleur empêchant le duc d’Anjou de répondre : « Je ne pense pas, monsieur, lui dit le cardinal, que si nous sommes assez malheureux pour perdre le roi, personne vous dispute la couronne. Cependant , j’ai appris que l’on vous est allé faire des offres de service. Si j’avois cru que cela eût été nécessaire, je n’aurois pas été des derniers à vous aller offrir le mien. » Le prince lui répondit que cela n’étoit pas vrai et qu’il ne croyoit pas en avoir besoin , si ce malheur arrivoit , surtout s’il vouloit avoir pour lui la même amitié qu’il avoit toujours témoignée au roi son frère. Cette conversation rassura fort le cardinal, et ce qui acheva de le mettre en repos , ce fut le vin émétique que Yalot, premier médecin, fit prendre au roi et qui le tira d’affaire (1).]
[Trois jours après, on chassa madame de Fiennes, et peu s’en fallut la palatine; mais la reine qui l’aimoit la sauva. L’amitié que le cardinal avoit pour le maréchal de Gramont , qui étoit alors ambassadeur de France pour la paix générale à l’assemblée de Francfort , fit qu’on ména-
(1) L’édition des Mémoires de Bussy donnée à Amsterdam en 1768 , sous le titre de Mémoires secrets , ajoute ( t. I , p. 392) quelques détails qui ne se trouvent ni dans les premières éditions , ni dans le manuscrit , et qui me paraissent peu authentiques.
gea un peu le comte de Guiche , et qu’au lieu de l’exiler par une lettre de cachet, comme on auroit fait sans son père, on se contenta de lui faire donner avis que les eaux d’Encausse (1) étoient bonnes pour sa blessure.]
Quelques jours après Castelnau mourut de la sienne. On le lit maréchal de France en mourant , et ce ne fut que sur la parole des médecins qu’il ne pourroit encore vivre vingt-quatre heures qu’on lui fit cet honneur; cependant il eût bien mérité de le recevoir plus tôt, mais c’étoit la manière du cardinal de foire acheter les grâces.
Aussitôt que le roi fut un peu fortifié, il partit de Calaiset la reine le suivit. Le cardinal demeura pour régler ce que l’on feroit le reste de la campagne ; et pour cet effet , il s’en alla à Bergues où je le suivis , me trouvant hors de fièvre.
Le 26 juillet, il en partit avec le maréchal de Turenne, et il alla au Mont-Cassel, où le maréchal de la Ferté s’étant trouvé pour voir tous ensemble quelle place on attaqueroit , ils résolurent le siège de Gravelines par l’armée de la Ferté seule, à laquelle on feroit douze mille hommes de pied , ou de l’armée de Turenne, ou de la sienne, ou des Anglois, ou de quelque infanterie qui venoit de France. Après ce conseil , le cardinal et le maréchal de Turenne revinrent le soir à Bergues.
Le 27, Bellefonds alla avec huit cents chevaux investir Gravelines.
Le 28, le cardinal gardant le lit pour quelque ressentiment de goutte, j’eus une grande conversation avec lui. Je lui dis qu’il y avoit vingt ans que j’étois mestre de camp d’infanterie; que j’avois passé depuis par tous les emplois généraux; que j'avois partout fait mon devoir; qu’il savoit les services que j’avois rendus en 1G1.2 pendant la guerre civile; que depuis ce temps-là (où la presse n’étoit
(1) Dans le département de la Haute-Garonne,