ENTRETIEN DE BUSSY AVEC MAZARIN
pas si grande qu'à présent de se déclarer son serviteur), je l’avois fait jusqu’ici le plus hautement du monde; et que cependant j’avois la douleur de voir qu’on venoit de donner à Créquy le corps de réserve à commander : que j’étois dans l’emploi lorsqu’il étoit encore au collège ; [que mes prédécesseurs n’avoient jamais changé leur nom comme les siens pour en prendre un qu’ils ci oyoient meilleur] ( I ) ; que j’étois lieutenant général quatre ans avant lui; et qu’il avoit déjà une récompense par le gouvernement de Béthune, [et que je n’avois pas le moindre établissement; qu’il avoit eu de méchantes affaires en sa vie, dont il étoit mal sorti , qu’on disoit qu’il avoit fait des merveilles à la dernière bataille, ce qui étoit faux; que Gadagne et moi, qui étions à la même aile, étions témoins du contraire, et que tout ce qu’on pourroit dire en sa faveur, c étoit qu’il n’avoit pas eu d’intelligence avec les ennemis, et qu’après que nous les avions rompus, il les avoit poursuivis avec vigueur].
Après qu’il m’eut laissé dire tout ce que je voitlois, il me répondit qu’il lui étoit tombé entre les mains une relation du combat faite par le prince de Condé, toute pareille à mon récit, me donna mille louanges sur ce que j’avois fait. Je lui répliquai que je ne savois pas si le maréchal de Turenne , que je croyois qui ne m’aimoit point, ne me rendoit pas de mauvais services. 11 me dit que le maréchal lui avoit dit du bien de moi, et que j’étois un brave homme, mais que j’aimois un peu mes plaisirs. «Voilà, monsieur, lui dis-je, comme parlent ceux qui veulent nuire à quelqu’un avec une bonté apparente : ils lui donnent une bonne qualité qui n’est point en conteste.
(1) En 1G19, les terres de Lesdiguièrcsct de Champsaiir avaient été ér gées en duché-mairie eu faveur du connétable Lesdiguières et de Charles de Blanchefort , sire de Créqui , son gendre , et des. enfants mâles de celui-ci.
afin de pouvoir être crus quand ils en ajoutent ensuite une mauvaise qui peut détruire le mérite de l’autre (1). M. de Turenne, ajoutai-je, me loue sur mon courage; il ne sauroit en parler autrement : mais j’aime, dit-il, mes plaisirs. J’en conviens, monsieur, je les aime comme font les honnêtes gens; mais je serois blâmable si mes plaisirs m’avoient jamais fait manquer à mon devoir. Je ne songe à me réjouir que quand je n’ai plus rien à faire. Si M. de Turenne, continuai-je, ne me haïssoit pas, il m’enverroit plus souvent à la guerre, qui est proprement la fonction de la charge de mestre de camp général. » Le cardinal me répondit qu’il nous vouloit accommoder l’hiver d’après et finit cette conversation par me promettre positivement de me faire avoir un gouvernement après Moret et Cessé, ses créatures.
Le même jour, étant avec le maréchal de Turenne, je lui dis que je lui avois obligation du bien qu’il avoit dit de moi au cardinal. Le maréchal me parut embarrassé, et ne me répondant pas un mot, il s’approcha de Moret à qui, je crois, il fit des plaintes du cardinal qui l’avoit commis avec moi en me redisant ce qu’il lui en avoit dit.
Le 30 au matin, l’armée de la Ferté arriva devant Gravelines; celle de Turenne, composée de sept mille chevaux et de trois mille hommes de pied , partit du camp de Dixmude le même jour et s’approcha de Nieuport.
Le 31 juillet, un valet de pied du roi arriva à Bergues, portant nouvelles au cardinal que Sa Majesté étoit arrivée à Compïègne, le 28, en fort bonne santé.
Le 2 août, le cardinal repartit de Bergues pour Calais, et moi ne faisant que languir et ne pouvant me remettre
(1) C’était la tactique que Bussy suivait lui-même à l’égard de ses ennemis, ainsi qu’il en a fait l'aveu à la fin de sa vie. Voy. la Notice sur un manuscrit autographe de Bussy, Correspondance littéraire, 1S5G, p. 40.
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à l’armée je le suivis et je m'en vins prendre les eaux de Sainte-Reine, à Bussy, par ordre de Gucnaut, premier médecin de la reine mère.
Le G août, on envoya des lettres de cachet à Huraut de l’Hôpital, dame de Choisy, de Caen, pour aller en Normandie; au duc de Brissac, pour aller à Bourges; à Gerzé, pour aller chez lui; au président Permit, pour aller à Auxerre : tout cela à cause des cabales qu’ils avoient faites pendant la maladie du roi.
J'étois encore à Paris, quand la nouvelle arriva que Moret avoit été tué d’un coup de canon à Gravelines. J’envoyai aussitôt un courrier au cardinal, par lequel je lui écrivis que s’il lui plaisoit de me faire avoir le gouvernement de cette place , je donnerais cinquante mille écus à Cossé (que ce ministre vouloit établir après Moret, parce qu’il étoit lieutenant de sa compagnie de chevau-légers), et cependant j'entrai en traité avec Jeannin de Castille, trésorier de l’Épargne , de ma terre de Chaseu , dont il m’otfroit quarante -cinq mille écus et j’en voulois cinquante.
Le cardinal garda auprès de lui mon courrier pendant le reste du siège de Gravelines, et même longtemps après son retour à la cour, lui faisant espérer de temps en temps une réponse. Pour moi, après m’être reposé huit jours à Paris, je m’en vins prendre les eaux de Sainte-Reine, à Bussy.
Mais avant que de passer à d’autres événements, il faut que je raconte une aventure assez bizarre par où il parut encore que la fortune me vouloit tendre un piège.
Le courrier que j’avois envoyé au cardinal nommé Grandchamp étoit un soldat de fortune , brave , mais adonné à tous les vices et à qui le vol et l’assassinat étoient aussi familiers que le boire et le manger. Il m’avoit servi d’écuyer depuis 1646 jusqu’en 1649 , que son ivrognerie m’obligea à m’en défaire ; mais comme j’avois tou-
jours reconnu en lui beaucoup d’amitié pour moi, je le fis entrer dans la compagnie des chevau -légers de la garde, où ayant été jusqu’au commencement de 1058, le duc de Navailles, son capitaine, averti de sa mauvaise vie, donna ordre, en partant pour aller commander en Italie, de le casser. Il me vint trouver sur cela, me disant que ses ennemis lui avoient rendu de méchants offices auprès de Navailles. Je lui dis qu’il demeurât chez moi jusqu’à ce que je trouvasse occasion de le placer dans la cavalerie. Depuis ce temps-là, je le tins toujours à la cour pour mes affaires, parce qu’il y avoit plus d’habitude que le reste de mes gens. Véritablement la cour étant à Fontainebleau, et lui à la suite, attendant la réponse que le cardinal me devoit faire , il ouït dire qu’on vcnuit de rouer à Nemours un nommé Forestier pour mille crimes , et entre autres pour un vol qu'ils avoient fait ensemble il n’y avoit pas longtemps. Sur cela il prend la poste et il me vient trouver à Bussy. Je lui demande la réponse du cardinal : il me répond qu’il n’en a point. « Pourquoi? lui dis-je. Vous a-t il dit qu’il ne vous en donneroit pas? — Non, Monsieur, me répondit-il assez embarrassé, au contraire il m’a commandé de l'attendre. — Retournez-vous-en donc promptement, » lui répliquai-je. 11 n’osa s'en excuser, parce qu’il n’osa me dire le sujet de son retour auprès de moi. Il trouva la cour à Paris, et croyant être bien en sûreté dans le Louvre, où il couchoit avec un garde du cardinal, il fut pris, mené à Nemours et roué comme Forestier, après avoir confessé beaucoup de crimes. On me manda la fin tragique de mon ambassadeur; et que sur ce qu’on lui avoit trouvé deux poignards dans ses poches en l’arrêtant, on avoit essayé de me faire une affaire auprès du cardinal, dont il s’étoit moqué, et qu’il avoit traité l’avis de ridicule. Dans ce temps-là il me fit cette réponse :
BUSSY ET MAZARIN
Monsieur,
Votre mérite et vos services étant connus de tout le monde, je ne doute point que ce que le roi fera pour votre avantage ne soit reçu avec approbation, et vous me ferez justice si vous êtes persuadé que j’y contribuerai toujours avec joie, ce qui dépendra de moi. Mais je ne puis vous servir en ce que vous me proposez , parce que, dès le temps de la prise de Gravelines, Sa Majesté en destina le gouvernement et n’a différé à s’en déclarer que jusqu’à ce que M. le maréchal de Grancé se fût déterminé sur le choix qu’elle lui a laissé de l’y rétablir ou de demeurer à Thionville. J'attendrai donc qu’il se présente une autre occasion où je vous puisse mieux témoigner que je suis, monsieur, votre très-affectionné serviteur,
Le cardinal Mazariny.
A Paris , ce 27 octobre 1658.
Voilà comment le cardinal me traita après tant de services de ma part et de si belles promesses de la sienne.
Quelque temps après, ce ministre leurrant Christine de France, duchesse de Savoie, du mariage du roi avec la princesse Marguerite sa fille, l’avoit engagée à venir à Lyon avec le duc son fils pour une entrevue. Le roi vint donc passer en Bourgogne, et étant alors à Bussy, je suivis Sa Majesté à Dijon avec le comte de Soissons, Vivonne, Mancitii, depuis duc de Nevers, et Vaillac, qui étoient venus coucher chez moi. Pendant les quinze jours que le roi fit séjour à Dijon, j’eus une conversation avec le cardinal dont je ne fus pas content , parce qu’il me donna de moindres espérances qu’à Bergues, qui pourtant avoient été sans effet; de sorte qu’au lieu de suivre la cour quand elle partit de Bourgogne, je m’en revins chez moi à Chaseu. Je n’y fus pas plus tôt arrivé que Codure, qui avoit été capitaine dans le régiment de la. Marine et qui s’étoit de-
puis peu attaché auprès du surintendant Fouquet, m’apporta une lettre de son maître, par laquelle il me demandoit l’exécution de la promesse que je lui avois faite de lui vendre ma charge dans trois ans pour les quatre-vingt-dix mille écus qu’elle me coûtoit, et cela, me mandoit-il, pour un établissement de conséquence à sa famille. Je lui fis une réponse en général que je serois bientôt à Paris et que je ne lui donnerois jamais lieu de se plaindre de moi.
Lorsque Godure fut prêt à partir, j’eus une grande conversation avec lui , dans laquelle je me plaignis un peu de la précipitation que le surintendant témoignoit à me demander la démission de ma charge, ajoutant qu’il me paroissoit de l’aigreur dans ce procédé. 11 s’échappa de me dire qu’il croyoit que la manière dont j’avois parlé de Créquy avoit fâché Fouquet, et après beaucoup d’autres discours sur cette matière, il s’en alla retrouver son maître. Je fis réflexion sur le discours de Godure et j’y trouvai beaucoup d’apparence; car la veuve du Plessis- Bellière, belle-mère de Créquy, gouvernoit absolument Fouquet. Je ne sais s’il y avoit eu autrefois quelque galanterie entre eux, mais on disoit alors qu’elle lui cherchoit des plaisirs , et on l’appeloit la surintendante des amours du surintendant. Pour moi, je fus encore trois semaines en province pour voir de quelle manière je serois payé de dix mille écus que l’évêque de Châlons m’avoit laissés en mourant : car, grâce à Fouquet qui ne me payoit pas, j’étois réduit à me servir de mes fonds pour vivre. Lorsque j’eus mis à cette affaire tout l’ordre qu’il me fut possible, je m’en retournai à Paris. Le lendemain que j’y fus arrivé, j’allai trouver le surintendant. Après lui avoir dit que je venois savoir ce qu’il souhaitoit de moi , il me répondit les mêmes choses qu’il m’avoit écrites touchant ma charge. Je lui dis qu’il étoit le maître, non-seulement de ma charge, mais encore de tout ce que j’avois au monde ; que quoique je pusse dire que le temps porté par ma pro-
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messe pour me donner ma démission , n'étant que de trois ans, et y en ayant cinq, les choses n’étoient pas aux mêmes termes, je ne voulois pas me servir avec lui de cette raison; mais que je croyois qu’il voudroit bien aussi tenir les promesses qu’il m’avoit faites, de me faire avoir une grande charge de la maison du roi ou un gouvernement de province. 11 me répondit que la raison que j’alléguois , dont je me pouvois défendre de donner ma démission, n’étoit pas bonne, et qu’au contraire il prétendoit par là être en plus forts termes; que voyant qu’au bout de trois ans que ma charge ne m’avoit encore produit aucune récompense, il avoit attendu jusqu’alors; que l’intérêt de sa famille ne lui permettoit plus d’attendre ; qu’au reste il étoit bien juste que j’entrasse dans une autre grande charge en sortant de la mienne; que le comte de Saint- Aignan se vouloit défaire de la sienne de premier gentilhomme de la chambre du roi et que j’en pouvois traiter avec lui. Je lui dis que je n’avois point d’argent pour acheter cette charge, qui couteroit une fois plus que la mienne. Il me répondit qu’il m’en prêteroit. Je lui répliquai que cela achèveroit de me ruiner, parce que je ne lui pourrois payer l’intérêt de ce qu’il m’auroit prêté, dans une charge où je serois obligé de faire une grande dépense; que quoique les appointements en fussent assez grands , je ne les toucherois pas mieux que ceux de la mienne, dont il m’étoit dû vingt mille écus. Il me dit qu’il me les feroit tous payer en faisant affaire, mais qu’il voyoit bien que je n’en avois pas d’envie. Je lui répondis que j’avois envie de lui plaire aux dépens même de mes intérêts ; que je ne doutois pas qu’on ne l’eût aigri contre moi : qu’après avoir soigneusement examiné ma conduite , je n’avois rien trouvé qui lui dût donner sujet de s’en plaindre ; qu’on m’avoit dit qu’il n’étoit pascontentqueje me fusse brouillé avec Gréquy, que cela m’avoit surpris : car ayant l’honneur d’être son ami de plus longue main que lui, je croyois qu’il devoit 11. 8
prendre mon parti, da moins être neutre ou nous accommoder. Il me dit froidement qu’il n’entroit pas là-dedans, et cela me persuada plus que toute autre chose, que c’étoit une des principales raisons de son chagrin contre moi. Après mille redites, cette conversation n’aboutit à rien et je le quittai sans avoir rien réglé avec lui. Comme je fus chez moi, je fis de grandes réflexions sur cette affaire, et après l’avoir prise de tous les biais imaginables, je me déterminai à faire le généreux avec Fouquet, qui m’avoit paru faire cas de ces manières. Je m’en allai donc chez un notaire faire une démission pure et simple de ma charge entre les mains du surintendant, et la lui portant le lendemain : «Êtes -vous content de moi, monsieur, lui dis-je; trouvez-vous ma confiance assez grande? — -Ah, pour ce procédé-là, me répondit-il, il est le plus net du monde, et voilà comme l’on ouvre la bourse de ses amis.» Je lui dis que si j’avois pu imaginer quelque chose de plus honnête, je Faurois fait, et après avoir reçu de grandes protestations de sa reconnaissance, je sortis d’auprès de lui bien plus satisfait que la première fois.
Je croyois avoir fait merveilles; je m’applaudissois de ma générosité, et j’attendois chaque jour un convoi de la part du surintendant de trente ou quarante mille francs au moins, sur les vingt mille écus qui m’étoient dus. L’évêque d’Agde (1) qui savoit comment j’en avois usé avec son frère , me demandent de temps en temps si je ne lui demanderois point d’argent; mais je lui répondois que je ne voulois pas gâter par la moindre impatience l’action que j’avois faite.
Cependant l’abbé Fouquet revint alors à Paris. Il étoit brouillé avec le surintendant; il le voyoit pourtant encore, mais il ne le ménageoit pas davantage; il n’y a rien qu’il
(l) François Fouquet, qui occupa le siégé d’Agde de 1643 à 1C66.