‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 28 sur 108 · BUSSY ET LES FOUQUET · texte numérisé non relu

BUSSY ET LES FOUQUET

n’eût dit à Lyon au cardinal pour le perdre. Sa haine venoit de ce qu’ayant fait son frère surintendant des finances et prétendant par là en devoir être le maître, l’autre n’avoit pas voulu souffrir un joug que l’abbé rendoit un peu tyrannique, et sur cela, leurs flatteurs les animant tous les jours de plus en plus l’un contre l'autre, la haine qui d’ordinaire est plus grande entre les proches qu’entre les étrangers, ne gardoit plus de bornes entre les deux frères. L’abbé, ayant appris de moi l’état où j’étois avec le surintendant, fut fort aise d’avoir trouvé un second qui l'aidât à s’en venger, mais il fut fort fâché que je lui eusse donné ma démission et me dit toujours qu’il me tromperoit.

Dans ce temps-là, la cour retourna à Paris, et moi commençant à connoitrc combien je m’étois mal adressé de faire le généreux avec le surintendant et que je perdrois mon temps de m’attendre davantage à sareconnoissance, je priai l’évêque d’Agde de lui demander quelque chose sur ce qui m’étoit dû. Cela ne produisant rien, j’allai trouver ce ministre et je lui dis que ce n'étoit plus comme à M. le surintendant que je demandois mes appointements, mais comme à un ami que je priois de me prêter de l’argent. Il me répondit qu’il en ernpruntoit pour sa dépense. «Il ne seroit pas juste, monsieur, lui dis-je, que vous en empruntassiez pour moi , » et le quittant outré de rage contre lui , j’allai dire à l’évêque d’Agde que je voyois bien que son frère le surintendant me vouloit lasser par ses injustices et me prendre par famine; mais que quoique mes affaires domestiques fussent en désordre, il y avoit encore bien loin jusqu’à mon dernier quart d’écu ; que cependant je me plaindrois au cardinal; que quand je lui dirois les mesures qu’il avoit prises avec moi pour ma charge, et celles qu’il prenoit avec tout le monde pour faire des créatures considérables, si cela ne le détruisoit absolument , au moins ébranlerort-il sa fortune. L’évêque

eut peur, et me pria d’avoir patience jusqu’à ce qu’il eût encore parlé à son frère, ce que je lui promis.

Cependant l’abbé Fouquet me pressoit toujours de parler au cardinal contre le surintendant, me disant que si je différois il me préviendroit et qu’il me tromperoit assurément. Je lui répondois qu’il me sembloit que c’étoit assez d’abord de lui montrer les verges, et que j’aurois toujours assez de temps pour frapper. Ce fut alors qu’il me découvrit que l’intention de son frère, en me demandant ma charge, étoit de la faire avoir à Marsillac, tils du duc de La Rochefoucault, entre lequel et le surintendant, Gourville avoit fait une grande liaison depuis peu , et là-dessus nous convînmes, l’abbé et moi, que pour rompre tout ce beau projet il retireroit ma démission des mains de son frère; ce qu’il fit dès le lendemain, avec une assignation pour moi de mille écus comptant.

On peut juger par là si Fouquet eut de grandes alarmes de passer si promptement d’une extrémité à l’autre.

Je sais que pendant qu’on lui faisoit son procès à la Bastille il a dit dans ses défenses qu’il n’avoit jamais eu d’autre commerce avec moi touchant ma charge que de me prêter dix mille écus quand je l’achetai. Mais je lui ai laissé dire ce qu’il a voulu pour s’aider à sortir d’une méchante affaire ; il ne m’étoit de nulle conséquence et il m’eût paru même un peu inhumain de le contrarier en l’état où il étoit.

Mais une réflexion que je fais sur les injustices qu’il m’avoit faites depuis qu’il étoit surintendant, c’est qu’une des raisons entre autres de hsa haine , étoit qu’il m’avoit regardé comme son rival tant que j’avois été l’ami de madame de Sévigné , et que quand je m’étois brouillé avec elle il l’avoit voulu venger, et cela sans aucun concert; car je sais à n’en pouvoir douter qu elle a toujours eu le cœur assez bien fait pour ne pas vouloir m’attirer tous les ennemis que son mérite me pouvoit faire.

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