AVENTURES DE BUSSY A ROISSY
Règlement pour la cavalerie. — Aventures de Bussy à Roissy. — Ses conséquences. — Entretien de Bussy avec la Reine. — Fête à Bernv. — Marie Mancini. — Exil de Vivonne et de Bussy. — Lettre de Mazarin et de le Tellier. — Bussy revient à Paris. — Lettre de Mademoiselle. — Vivonne et la comtesse de Fiesque.
Jusqu'ici je n’ai eu qu’un malheur ordinaire; mais je vais entrer , en commençant 1659, dans le temps de mes grandes persécutions.
Le 25 mars, j’assemblai le conseil de la cavalerie, dans lequel, sur les plaintes qui m’avoient été faites par les mestres de camp et capitaines commandant les corps de cavalerie, j’ordonnai qu’aucun ofïicier ne pourroit quitter pour un temps le corps dans lequel il seroit, sans le congé exprès et par écrit du mestre de camp ou du commandant dudit corps et de celui qui commanderoit en chef la cavalerie dans le corps d’armée où seroit cet officier, et encore de l’officier particulier supérieur de celui qui obtiendroit le congé.
Il m’arriva dans ce temps - là une aventure qui fit bien du bruit. Je l’écrivis à Catherine de Bonne, comtesse de la Baume d’Hostun, pour lors de mes amies. Elle en fit une histoire à sa mode, qu’elle fit courir dans le monde quand nous nous brouillâmes; mais la voici telle que je lui avois mandée :
Vivonne, premier gentilhomme de la chambre du roi, voulant aller passer les fêtes de Pâques à Roissy, terre à quatre lieues de Paris, qui lui venoit du côté de sa femme, proposa à Mancini (1), neveu du cardinal Mazarin, et àl’abbé
(l) Philippe Julien Mancini-Mazarini , duc de Nevers et de Donzy, né en 1641 , mort en 1707.
le Camus ( 1 ), aumônier du roi , d’être de la partie , lesquels ne s’en firent pas presser. Deux jours après qu’ils y furent, le comte de Guiche et Manicamp l’ayant appris, les allèrent trouver et menèrent avec eux le jeune Cavois, lieutenant au régiment des gardes. Aussitôt qu’ils y furent arrivés, Manicamp et l’abbé s’enfermèrent dans leurs chambres, se défiant des emportements du comte de Guiche et de Manicamp ; et le lendemain , jour du vendredi saint, ils en partirent de grand matin et revinrent à Paris. Quand Vivonne et les autres l’eurent appris, ils proposèrent de m’envoyer prier de les aller voir. Vivonne m’en écrivit un billet, et moi , n’ayant alors rien à faire à Paris, je montai à cheval et je les allai trouver. Je les rencontrai qu’ils venoient d’entendre le service. Un moment après, nous envoyâmes à Paris quérir quatre des petits violons du roi et nous nous mîmes à table. Après dîner, nous allâmes courre un lièvre avec les chiens du Tilloy. Pour moi, qui n’aime point la chasse, je m’en revins bientôt au logis, où ayant trouvé les violons je me divertis à les entendre. Je n’eus pas pris ce plaisir une heure durant, que je vois entrer dans la cour le comte de Guiche au galop, qui menoit un homme par la bride de son cheval comme un prisonnier de guerre, et Manicamp derrière avec un fouet de postillon pour le presser. Je courus pour savoir ce que c’étoit. Je trouvai un homme vêtu de noir assez âgé, qui avoit la mine d’un honnête homme : il me fit pitié , et , ayant témoigné au comte de Guiche que je condamnois son procédé, le bonhomme prit la parole et me dit qu’il entendoit raillerie. Je le menai dans la salle, cù il me conta que, s’en retournant à Paris de sa maison de campagne, il avoit rencontré ces messieurs ; que le comte de
(1) Depuis cardinal et évêque de Grenoble. Voy. sur lui Saint-Simon, t. VI , p. 121.