‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 30 sur 108 · AVENTURES DE BUSSY A ROISSY · texte numérisé non relu

AVENTURES DE BUSSY A ROISSY

Guiche , qui l’avoit abordé le premier, lui ayant demandé qui il étoit, il lui avoit répondu qu’il étoit le procureur de M. le cardinal, nommé Chantereau ; que le comte de Guiche lui avoit dit : « Ah! monsieur Chantereau, je suis fort aise de vous avoir rencontré; il y a longtemps que je vous cherchois. J’ai ouï faire bon récit de votre capacité et pour moi j’ai toujours fort aimé la chicane ; » que sur cela il avoit bien vu que c’étoit de la jeunesse qui vouloit rire et qu’il avoit pris son parti de ne se point fâcher. Il me fit cette relation avec la même exactitude qu’il auroit fait une information. Je lui dis qu’il avoit fait en galant homme et je lui fis apporter du vin pendant qu’on faisoit manger de l’avoine à son cheval. Après cela il nous quitta, fort content de la compagnie et particulièrement de moi. Les violons recommencèrent à jouer jusqu’au souper, que nous passâmes gaiement, mais sans débauche. Au sortir de table, nous les menâmes au parc, où nous fumes jusqu’à minuit. Le samedi, nous nous levâmes fort tard et nous passâmes le reste de la journée à nous promener dans des calèches. Comme nous avions impatience de manger de la viande, nous voulûmes faire, medianoche. Ce repas-là ne fut pas si sobre que les autres : nous bûmes fort et sur les trois heures après minuit nous nous allâmes coucher. Nous étant levés à onze heures du matin le jour de Pâques , nous ouïmes la messe dans la chapelle du château; nous dînâmes et nous nous en retournâmes à Paris, où, à l’entrée de la ville, chacun s’en alla de son côté (J).

Nos ennemis, et ceux qui sans haïr ne laissent pas de couper la gorge, se souvinrent de nous à la cour. Ils savoient qu’un des plus grands plaisirs qu’ils pouvoient faire

(1) Voy. le complément de ce récit dans l’ Histoire amoureuse des Gaules, à l’Appendice,

au cardinal étoit de lui fournir des prétextes de ne pas faire de bien à ceux à qui il en devoit et de se venger de ses ennemis. Us lui dirent donc la partie de Roissy et qu’on y avoit fait mille choses contre le respect qu’on doit à Dieu et au roi.

[Le cardinal craignoit Vivonne auprès de Sa Majesté, vu qu’elle avoit toujours eu de l’inclination pourlui.il haïssoit le comte de Guiche à cause de l’affaire de Calais (1) ; il se défioit de l’abbé le Camus parce que le roi , se plaignant un jour devant lui qu’il avoit été mal élevé et paroissant condamner par Là le peu de soin du cardinal, l’abbé ne lui en avoit pas rendu compte, comme avoit fait l’évêque de Rhodez, depuis archevêque de Paris] (2). Pour moi , il eut été bien aise de me faire une querelle pour me faire perdre ou du moins pour différer les récompenses qu’il me devoit. Tout cela fit résoudre le cardinal de se servir de cet avis aux occasions; et, pour cacher le mal qu’il nous préparoit sous des apparences d’une justice fort exacte, il commença par exiler à Brissac Mancini, son neveu, et l’abbé le Camus à Meaux, et fit courre le bruit qu’il s’étoit fait à Roissy mille impiétés dont les dévots, disoit-i) , avoient fait des plaintes à la reine.

Le peuple, qui grossit tout et qui fait bien plus de cas du merveilleux que du véritable, décida bientôt de ce qui s’étoit fait à Roissy. Il dit d’abord qu’on y avoit baptisé des grenouilles et puis il revint à un cochon de lait; d’autres, qui vouloient raffiner sur l’invention, disoient qu’on y avoit tué un homme et mangé de sa cuisse; enfin il n’y eut guère d’extravagance qui ne fût dite. Cependant, ayant eu avis que la reine elle -même en avoit parlé comme d’une affaire odieuse et pleine de scandale, je résolus de

(1) Voy. plus haut, p. 76, 77.

(2) Hardoin de Péréfixe.

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