‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 3 sur 108 · MORT DU GRAND PRIEUR · texte numérisé non relu

MORT DU GRAND PRIEUR

sidérable à demeurer auprès du grand prieur de France , mon oncle, qui étoit alors dans la volonté de me faire du bien; ce qu’il exécuta, heureusement pour moi, un peu devant que de tomber malade de la maladie dont il mourut; ( car, messieurs de Malte, parmi leurs règlements , en ont un qu’ils appellent le Statut-quint , qui rend nulles les donations qu’ils font dans le lit de la mort). Mon oncle me donna donc vingt mille écus dans le temps qu’il le falloit : et tenant ensuite son chapitre à la Saint-Barnahé, il se mit si fort en colère, sur ce que les chevaliers ne voulurent pas approuver une chose qu’il avoit faite , que cela joint à soixante-huit ans qu’il avoit, pendant lesquels il s’étoit fort peu contraint sur le vœu de chasteté , il prit une fièvre dont il mourut à son septième. Ce fut une grande perte pour moi : car bien qu’il ne fût pas naturellement libéral , il aimoit tellement sa maison et moi particulièrement, et il étoit si mal satisfait de son ordre, qui l’avoit tourmenté pour le mettre hors d’état de me faire du bien , que j’aurois infailliblement profité de ses épargnes.

C’étoit un brave gentilhomme et qui ne manquoit pas de sens, mais il étoit brusque et d’une politesse telle qu’une espèce de corsaire la peut avoir.

Il eut d’abord de la peine à se résoudre à mourir, et il me la témoigna par la difficulté qu’il fit quelque temps de se confesser (qui est une foiblesse de la plupart des malades, qui croient qu’en différant leur confession, ils diffèrent leur mort, comme si Dieu n’osoit les prendre qu’en bon état). Enfin je fis entendre raison à mon oncle et je lui amenai un bon religieux du couvent des Petits-Pères, qui, après l’avoir confessé, lui fit un discours auquel se joignit son compagnon ; et tous deux ensemble l’exhortèrent à la mort. Lorsqu’ils furent sortis d’auprès de lui, j’entrai et je lui demandai comment il se trouvoit de ces gens-là. «Fort bien, me répondit-il : ils disent que j’ai l’at-

trition . » L’état où il étoit m’empêcha de rire de la manière dont il me parloit de ces matières-là. Je compris que ces bons pères lui avoient dit pour le consoler sur les affaires de l’autre monde, qu’il n’avoit pas encore la contrition, mais qu’il avoit déjà l’attrition, et ce mot lui étoit demeuré dans l’esprit sans q-u’il en connût la force; mais il se doutoit seulement que c’étoit quelque chose de bon.

Cependant c’étoit un fort bon homme, à quelque fragilité près, fort homme de bien et dont la mémoire me sera toujours chère.

J’eus un procès, pour sa succession, avec l’ordre de Malte, que je gagnai.

11 arriva une chose assez extraordinaire qui parut présager sa mort.

Lorsqu’un grand prieur vient à cette dignité , c’est la coutume qu’il fait mettre aussitôt un écusson de ses armes au-dessus du portail du Temple et au bas de l’écusson un écriteau de l’année de sa promotion. Le jour que mon oncle tomba malade , on m’apporta la bande de marbre qui venoit de tomber, sur laquelle étoit écrit en lettres d’or l’an 1645. Je n’y fis pas de réflexion alors, car j’étois trop occupé; mais après sa mort je m’étonnai qu’un marbre scellé en plâtre, dans une muraille, à vingt pieds de haut, après avoir tenu onze ans durant, fût tombé de lui-même le jour que mon oncle étoit tombé malade de la maladie dont il étoit mort ; et quand je m’étonne là-dessus, un autre le peut bien faire , car je ne crois pas aux présages légèrement.

Après avoir fait tout ce que je crus nécessaire ensuite de sa mort, je partis pour l’armée et je passai à la Fère où étoit la cour. La reine me fit l’honneur de me témoigner prendre part à la perte que je venois de faire , et le cardinal m’en fit compliment. Le lendemain j’arrivai à Guise où je rencontrai le maréchal de la Ferté, dans le carrosse duquel m’étant mis, nous arrivâmes au camp de

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