SIÈGE DE VALENCIENNES
Valenciennes le 3 juillet et nous irouvâmes que la tranchée y avoit été ouverte la nuit du 26 au 27 juin.
Je ne servois pas de lieutenant général cette campagne, parce que Castelnau , pressant le cardinal de le faire maréchal de France, et ce ministre ne le voulant ni le satisfaire là-dessus, ni tout à fait le mécontenter, avoit inventé une charge de capitaine général pour le mettre au-dessus de nous autres ses camarades; de sorte que Montpesat et les autres anciens lieutenants généraux ne voulant pas obéir à Castelnau, à moins qu’il ne fut maréchal de France, s’étoient tous retirés de l’emploi, et j’aurois fait comme eux si je n’avois eu une grande charge à faire à laquelle je me réduisis, et dans laquelle il n’étoit point honteux d’obéir, non-seulement aux lieutenants généraux d’armées, mais même aux maréchaux de camp.
Dans la considération qu’eût le cardinal d’obliger Castelnau, il entra encore celle de rebuter par là les autres lieutenants généraux dont l’élévation eût bientôt trop pressé Son Eminence, et il trouva bien mieux son compte à faire des lieutenants généraux exprès pour obéir à cette nouvelle charge de capitaine général, lesquels étoient proprement des maréchaux de camp sous un plus grand titre. De ce nombre-ci furent Créquy, Humières, Bellefonds, Gadagne et quelques autres (1).
Ce que l’on fit pour Castelnau, dans l’armée de Turenne, on le fit pour Uxelles dans l’armée de la Ferté.
Me trouvant un peu alors de loisir, j écrivis cette lettre à madame de Sévigné :
(1) François de Créqui , de la maison de Blanchefort, maréchal de France (1G6S), mort en 1GS7. — Bernard Gigant de Bellefonds, maréchal de France (1GG8), mort en 1694.
Du camp devant Valenciennes , ce 9 juillet 16S6.
Il y a six jours que je suis ici, madame; vous avez pu voir une lettre que j’écrivis à Corbinelli le jour que j’arrivai ; les choses sont quasi en même état; nous n’avons guère avancé depuis.
Vous avez déjà pu savoir la mort de trois capitaines aux gardes et de quantité d’officiers que vous ne connoissez pas: la blessure du chevalier de Gréquy à la tête et du marquis de Siilery (1) à la mâchoire, du marquis de Lauresse au bras et de Molondin (2) à la jambe.
La nuit du 7 au 8. sur les onze heures, les ennemis vinrent à nos lignes d’abord du côté des Lorrains et peu de temps après au quartier de Picardie, et cela pour reconnoître notre contenance et pour nous fatiguer, car il ne parut point d’infanterie. Le matin du 8, il sortit trois escadrons de la ville sur les Lorrains; et, comme tout le monde y couroit, un cavalier des nôtres se détacha et tira de quatre pas un coup de mousqueton à la Feuillade et puis lui demanda : Qui vive ! La Feuillade répondit : Vive la Feuillade ! parce qu’il n’étoitpas mort Si vous me demandez pourquoi ce cavalier lui en vouloit, je n’en sais point d’autre raison, si ce n’est qu’il falloit que la Feuillade ressemblât ce jour-là à un Espagnol.
La même nuit du 7 au 8 , la contrescarpe fut prise, qui coûta beaucoup de braves gens au régiment de Turenne.
Voici une des plus fortes entreprises que nous ayons faites depuis la guerre ; nous attaquons la plus grande ville des Pays-Bas, où sont les magasins d’Espagne. Il y a quinze ou seize cents hommes de guerre dedans et plus de dix mille habitants portant les armes , qui servent comme des troupes réglées. Nous avons à la portée du fauconneau de nos lignes une armée ennemie de vingt mille hommes qui observent tous nos mouvements et qui nous tiennent dans une contrainte épouvantable , et cette armée commandée par trois
(1) Louis Roger Brulart, marquis de Siilery.
(2) Mestre de camp des Gardes-Suisses.