‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 31 sur 108 · BUSSY ET LA REINE · texte numérisé non relu

BUSSY ET LA REINE

lui en parler. Je lui dis donc que j’avois appris qu’on disoit mille sottises de notre voyage de Roissy et que même on en avoit entretenu Sa Majesté; que je la suppliois trèshumblement, par l’intérêt que je savois qu’elle prenoit aux choses qui regardoient la religion , de vouloir bien éclaircir la vérité et de faire ordonner un maître des requêtes pour aller informer sur les lieux ; que le métier que j’avois fait depuis vingt-cinq ans ne m’avoit pas rendu fort délicat sur la dévotion, mais que personne n’étoit moins impie que moi ; que, quoique ma fortune fût très-médiocre après les services que j’avois rendus, je ne laissois pas d’avoir des envieux qui , ne me pouvant attaquer sur la fidélité au roi et sur le courage, parce qu’il eût été trop difficile de désabuser le public là-dessus , m’attaquoient sur le libertinage, contre la réputation duquel un homme de guerre ne s’est pas d’ordinaire si fort précautionné ; que cependant je me soumettois à perdre la vie si l’on me pouvoit convaincre d’avoir jamais fait la moindre action scandaleuse.

La reine me dit qu’elle n’en doutoit pas ; qu’elle savoit que j’avois toujours bien servi, et particulièrement dans la guerre civile; qu’il étoit vrai qu’on m’avoit accusé d’être un peu libertin ( 1 ) et même d’avoir écrit quelque chose de ce caractère-là , ce qu’elle n’a voit, pas voulu croire.

« Parce, lui dis-je, madame, qu’on croit que j’ai un peu d’esprit, mes ennemis me donnent tout ce qui se fait où il y en a, et surtout quand ce sont des choses qui me peuvent nuire. — Oh ! pour de l’esprit , Bussy, reprit la reine, vous en avez beaucoup. — J’en ai, madame, lui dis-je, je l’avoue, mais je n’en ai pas tant qu’on dit. » Cette conversation finit par mille bontés que la reine me témoigna, et

(i) C’est-à-dire incrédule.

elle me dit entre autres choses qu'elle étoit absolument désabusée qu’il se fût rien passé à Roissy de mal à propos, depuis que j’y étois arrivé.

Cependant le bruit de cette affaire diminuoit au Louvre tous les jours et augmentoit à la ville.

Le cardinal, qui se sentoit atfoiblir, vouloit faire la paix avant sa mort; et pour cet effet il y avoit une négociation secrète entre lui et don Louis de Haro, premier ministre d’Espagne, conduite par Pimentel, qui étoit pour lors à la cour incognito. Le cardinal , qui le vouloit régaler, lui fit donner une grande fête à Berny, chez Lyonne (I) , un des ministres (depuis secrélaire d’État pour les affaires étrangères) lequel ne prêta que son nom et sa maison. J’y fus et je connus bien là l’erreur de ceux qui croient qu’on ne se peut soûler de plaisirs. La quantité des spectacles différents, tous fort beaux chacun en son espèce, ennuya tout le monde. Les prédicateurs auroient un beau champ à tirer de là des conséquences qu'il faut quelque chose de divin pour contenter l’esprit de l’homme. Pour moi, sans moraliser, je dirai que je fus las des divertissements avant qu’on en fût à la moitié.

11 arriva là une chose qu’on ne peut voir ailleurs qu’en France : la collation de la table du roi fut pillée par des gens de la cour, de sorte que les plats n’étoient pleins qu’à demi quand ils furent servis.

La trêve s’étant faite dans ce temps-là, le cardinal n’attendoit plus que les passe-ports d’Espagne pour s’en aller sur la frontière de Bayonne travailler lui-même à la paix avec don Louis de Haro. Ces passe-ports étant arrivés au mois de juin, le cardinal partit le 23 de la cour, lorsqu’elle étoit. à Vincennes.

(1) Hugues de Lionne, l’un des plus habiles diplomates du xvu* siècle, né à Grenoble en 1G11 , mort en 1G71.

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