‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 32 sur 108 · INTRIGUES DE VIVONNE · texte numérisé non relu

INTRIGUES DE VIVONNE

[La passion que le roi avoit pour Marie Mancini, nièce du cardinal, avoit obligé ce ministre de l’emmener en parlant de la cour, et de l’envoyer ensuite avec ses sœurs à Brouage. S. M., dont cette petite traverse avoit augmenté l’amour, lui écrivoit tous les jours de Chantilly, où il étoit alors, à Paris où je ne pensois qu’à me préparer au voyage que le roi alloit faire sur la frontière d’Espagne. Heureusement pour ce dessein , j’avois gagné au jeu sept cents pistoles. Le comte de Soissons me dit un jour chez l’abbé Fouquet, où il me trouva, que Yivonne devenoitun grand politique ; qull lui avoit proposé d’essayer à servir le roi dans ses amours pour mademoiselle xMancini, ajoutant que le cardinal n’en auroit point d’ombrage quand il le suivroit dans cette intrigue, lui qui avoit épousé sa nièce, mais qu’il s’en étoit moqué et qu’il l’avoit traité de ridicule de vouloir faire l’homme à grandes vues. ]

[Huit ou dix jours après, Yivonne étant revenu de Fontainebleau, où étoit la cour, me vint trouver pour se réjouir avec moi de la manière dont le roi le traitoit, et repartit à l’heure même, me disant que S. M. ne lui avoit voulu permettre de venir à Paris qu’à condition d’être le lendemain auprès de lui. ]

[Je compris alors que le comte de Soissons n’ayant pas voulu entrer avec Yivonne dans la confidence du roi, il étoit seul chargé de l’affaire. ]

[Je fus ravi d’apprendre ces nouvelles. Vivonne étoit mon ami intime , et je ne pouvois manquer de me prévaloir de sa faveur. Véritablement deux jours après, je reçus un billet de lui par lequel il me prioit de l’aller trouver en diligence à l’hôtel d’Avaux pour affaire de conséquence. J’y courus. Je le trouvai au lit, qui me conta qu’à son retour à Fontainebleau le roi ne l’avoit pas regardé; que l’abbé le Camus lui avoit dit qu’on faisoit revivre l’atfaire de Roissy, et que sur cela on nous alloit chasser tous deux.

« Je ne sais pas l’état de vos affaires de la cour, lui dis-je, mais pour moi je ne peux pas être en ces termes-là. Le cardinal ne m'aime pas assez pour me faire le bien qu’il me devroit, mais il n’est pas assez ingrat pour me faire du mal. — L’abbé le Camus, me répondit-il, m’a assuré qu’il a lu chez M. le Tellier la lettre de cachet que le roi nous écrit. — Pour cela, je ne le crois pas, lui- répliquai-je; mais si l’on me chassoit , je serois votre maître. — Que me conseillez-vous ? — Le cardinal , que vos empresse ments auprès du roi ont alarmé , fait assurément courir le bruit qu’on vous va chasser, afin que vous vous retiriez de vous-même? Vous savez, ajoutai je, qu’il ne demande pas la mort du pécheur, il sera bien aise que vous lui épargniez une violence qu’il ne fera jamais qu’à l’extrémité et que lorsqu’il n’aura plus d’autre moyen pour assurer sa fortune. » ]

[Vivonne demeura d’accord de tout ce que je lui dis, et me promit de ne point retourner à la cour. Cependant le coup étoit déjà lâché, et les donneurs d’avis ayant fait grand’peur au cardinal, il avoit résolu de nous faire chasser tout d’un coup, et parce qu’il falloit détacher le roi de l’amitié de Vivonne sans lui témoigner de jalousie, on dit à S. M. que c’étoit un athée, et qu’il avoit fait des choses abominables à Roissy; et pour mieux cacher qu’on n’en vouloit qu’à lui, on me comprit aussi dans l’accusation. Le roi, persuadé, proposa le premier l’exil de Vivonne et le mien. Il fut envoyé à Roissy, et moi] je reçus à Paris, le 14 de juillet, cette lettre de Sa Majesté :

Monsieur le comte de Bussy-Rabutin,

Étant mal satisfait de votre conduite, je vous fais cette lettre pour vous dire qu’aussitôt que vous l’aurez reçue vous ayez à partir de ma bonne ville de Paris et à vous acheminer incessamment en votre maison en Bourgogne et à n’en point partir que vous n’en ayez permission expresse de moi. A quoi

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