EXIL ET RETOUR DE BUSSY
quoique j’en eusse reçu l’ordre du roi. On peut même croire qu’il avoit ajouté que je disois que j’avois écrit à S. E., et que la confiance que j’avois m’empêchoit d’obéir, et il semble que quand le cardinal répond de mon obéissance, il rassure le Tellier qui avoitvoulu décrier ma conduite.]
La cour partit de Fontainebleau pour le voyage de Bayonne le 28 juillet, et moi de Paris pour m’en venir en Bourgogne le 3 août , et je laissai ma femme à Paris pour sauver dans le monde les apparences d’un long exil.
Aussitôt que je fus à Bussy, j’envoyai à la suite de la cour un gentilhomme, afin qu’il pût faire agir mes amis auprès du cardinal lorsqu’ils le jugeroient à propos. Cependant je fis venir des peintres et de toutes sortes d’ouvriers, et je m’occupai à faire travailler à ma maison. Avec cela, je lisois, j’écrivois à mes amis; j’étois peu visité, dont j’étois ravi ; car ce qu’il y avoit de noblesse dans mon voisinage qui savoit le monde étoit à l’armée, et les autres m’eussent fort ennuyé. Je passai de la sorte près de quatre mois en province. Le mois de novembre étant venu, et jugeant par mes nouvelles de la cour que je n’avois plus guère à attendre l’ordre d’être rappelé, au moins à Paris* je m’y en vins l’attendre, caché comme j’étois la première fois. Trois semaines après que j’y fus arrivé, je reçus une lettre de Uabbé Fouquet, par laquelle il me mandoit que le cardinal lui avoit dit que je pouvois retourner à Paris.
Madame de Montglas, qui avoit suivi la cour auprès de Mademoiselle , Anne-Marie-Louise d’Orléans, ayant appris de l’abbé Fouquet cette permission, m’en fit un compliment, et je reçus en même temps dans sa lettre ce billet de Mademoiselle :
Je souhaite que vous ayez permission de venir à la cour comme à Paris. Je crois qu’en un Jieu comme en l’autre vous
y trouverez bien des gens qui seront bien aises de vous voir ; mais personne n’en aura plus de joie que moi. Je recommande Armide à l’honneur de vos bonnes grâces.
Mademoiselle étoit une princesse très-honnête à tout le monde et très-bonne à ceux qu'elle honoroit de son amitié : elle me mettoit de ce nombre, comme on peut voir, et j'avois toujours quelques secrets de bagatelles avec elle : quoique celui d' Armide en soit un de cette nature, le respect que j'ai pour .la princesse ne me permet pas de dire ce que c'est sans sa permission.
Je me montrai en public à Paris, quatre jours après la lettre de l’abbé Fouquet, et j'y passai l’hiver. Je fus. fort aise d'y retrouver Vivonne, et lui fort aise que j'y fusse revenu. L'oisiveté le fit amoureux de Gillonne de Harcourt, comtesse de Fiesque , et l'absence de ma maîtresse me fit confident de mon ami. Je voulais m’occuper; et comme j’étois fidèle jusqu'à la superstition, je ne voulois pas me donner lieu de dire la moindre douceur que de la part d'un autre.
La conquête de la comtesse étoit de toutes les affaires de galanterie la plus aisée à terminer. Vivonne étoit jeune et beau, il avoit de la qualité, de l'esprit et un grand établissement à la cour. La dame à la vérité avoit le cœur fort peu tendre, mais en récompense elle avoit l’esprit fort galant. Elle n'étoit pas à beaucoup près si jeune que Vivonne, mais elle étoit en bon point, saine et fraîche, enfin toute propre à donner bien du plaisir. Ils étoient tous deux mes bons amis ; et comme j'ai déjà dit, rien ne me paroissoit plus devoir avoir un heureux succès que cette amourette. Cependant rien ne s'est jamais moins fait, et cela me fit juger que l'embarquement de Vivonne venoit de sa raison et non pas de son cœur. Il détruisoit tous mes bons offices; il se faisoit plus de mal que tous ses rivaux; il ne répondoit en aucune manière à l'amour que je disois qu’il avoit.