‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 35 sur 108 · VIVONNE ET LA COMTESSE DE FIESQUE · texte numérisé non relu

VIVONNE ET LA COMTESSE DE FIESQUE

J'avois beau dire que c’étoit Pexcès de sa passion qui faisoit qu'il n'en parloit pas; sa maîtresse, qui ne se vouloit rendre que dans les formes, étoit au désespoir que son amant ne la pressât point. Au sortir de mes mains il entroit chez elle, résolu de parler hardiment de son amour. Il commençoit, et la dame faisant un peu la difficile, pour l’honneur seulement, il ne savoit plus où il en étoit. Un moment après, il oublioit qu’il avoit dit qu'il étoit amoureux, et il se mettoit sur le chapitre de la raillerie, qui étoit un personnage qu'il jouoit bien plus naturellement. Il ne s’épargnoit pas lui-même, et comme s’il ne se fût pas assez détruit par ses manières, il disoit pis que pendre de lui ; et quoiqu'il poussât la médisance au delà de la vérité, il la touchoit en passant, et faisoit remarquer tantôt la grosseur de sa taille, tantôt le travers de son amour, et d’autres petits défauts qui n’étoient déjà que trop visibles. Cela faisoit rire sa maîtresse, mais cela ne lui touchoit point le cœuf, et ce fut ce qui m'obligea d’envoyer un jour ce madrigal à Yivonne, et dont je fis depuis une maxime d'amour :

Ami , quand tu viens voir Caliste ,

Tu lui parois toujours content;

Cependant il est très-constant,

Que qui dit amoureux , dit triste.

Prends donc un air plus, sérieux,

Fais voir ton amour dans tes yeux ;

Car tant que l’on te verra rire,

On ne croira jamais que tu désire.

De tout cela, il faut conclure qu'un sot passionné fait merveilles en amour et qu'un habile homme sans amour y fait mille sottises.

Cependant la comtesse, qui avoit vu que toutes les formalités dont elle se prétendoit faire valoir, ne servoient qu'à lui faire perdre une bonne fortune, s'humanisoit un

peu et commençoit de dire à Vivonne qu’elle voyoit bien enfin qu’il l’aimoit, lorsque Guitaut, ancien patron de la case , arriva, et fit tant par ses remontrances qu’elle donna congé à son rival.

Mais pour revenir aux choses sérieuses, les quartiers de 1659 étant arrivés de la cour, on m’envoya de chez M. le Tellier ceux de la cavalerie, il y avoit alors sept cents cornettes en France.

Le 29 décembre, le prince de Condé partit de Bruxelles avec sa famille pour revenir à Paris. Jamais un prince qui n’est pas souverain ne sortit d’une aussi méchante affaire que la sienne avec tant de bonheur et tant de gloire que lui.

Mort du duc d’Orléans. — Retour du prince de Condé. — Lettre de le Tellier. — Maladie de madame Montglas, et de Bussy. — Bussy retourne à la cour. — Visite de Bussy au cardinal.

Le 2 février 1660, Gaston-Jean-Baptisle de France, duc d’Orléans, mourut à Blois, Agé de cinquante-deux ans.

C’étoit un beau prince, né pour les plaisirs, qui avoit l’esprit agréable, qui savoit mille belles choses et qui parloit le mieux du monde en public. L’ambition de ses favoris plus que sa propre inclination P avoit engagé dans les brouilleries avec le roi son frère et le roi son neveu. Enfin lassé de ces tracas, il se retira à Blois en 1653, où il finit sa vie plus régulièrement qu’il ne l’avoit commencée.

Le 19 février, on publia la paix entre la France et l’Espagne. Ce fut là le comble de mes disgrâces; car pendant îa guerre, mes services me soutenoient contre mes ennemis, au lieu que la paix me mettoit à leur discrétion.

Le 22 février, nous allâmes, Vivonne et moi, saluer le prince de Condé à Saint-Maur. 11 me fit mille caresses, et

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