BUSSY ET CONDÉ
comme il me demandoit si j’avois permission de retourner à la cour, je lui dis en riant que non et que j’avois envie de le supplier de me comprendre dans son amnistie. Il me répondit qu’il le vouloit bien , et trouva plaisant qu’un homme qui avoit toujours servi le roi fût en état de lui parler ainsi , à lui qui venoit de porter les armes contre son maître.
Dix jours après je reçus cette lettre de M. le Tellier :
Monsieur,
Je vous envoie les ordonnances que vous m’avez demandées pour vos appointements ordinaires et extraordinaires de l’année dernière en qualité de mestre de camp général de la cavalerie , vous suppliant très-humblement de croire que vous me trouverez toujours disposé à vous rendre les services que vous pourrez désirer de moi comme étant parfaitement, monsieur, votre, etc.
Dans ce temps-là, ayant appris que madame de Monglas avoit la petite vérole à la cour et qu’elle étoit en danger de sa vie, j’en tombai malade de déplaisir; et quoiqu’elle revint en bonne santé bientôt après , je n’étois pas encore remis au 20 juin, que la nouvelle de sa rechute à Lyon m’obligea de l’aller trouver en poste. Véritablement je faillis pour le coup à mourir de chagrin et des extrêmes chaleurs qu’il faisoit. Lajoie de me voir l’aida fort à se rétablir, et sa bonne santé me rendit la mienne. Je demeurai quinze jours avec elle, et ce fut alors qu’elle me lit ami malgré moi de madame de la Baume contre laquelle j’étois fort prévenu. Nous passâmes ces quinze jours -là • assez agréablement. M. de Saint-Romain, abbé de Corbigny, M. de Manicamp, et M. de Briord étoient à Lyon, tous trois amoureux de madame de la Baume. Manicamp sortoit de la petite vérole ; Briord étoit fort joli et fort honnête garçon , mais trop respectueux pour la dame à qui il
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avoit à faire; ainsi quoiqu'ils ne fussent point chassés tous deux, il n’y avoit que Saint-Romain qui eût le solide, tout âgé et tout laid qu'il étoit, mais la nature l’avoit récompensé d'ailleurs, et de plus il payoit en beaux louis les faveurs de la belle.
La crainte que j’eus qu’un plus long séjour à Lyon ne fît trop de bruit, m’obligea de revenir à Bussy, où j’aimai mieux passer un mois qu’à Paris sans y voir ma maîtresse. Pendant ce séjour, je m'amusai à écrire les amours de mesdames d'Olonne et de Châtillon, par complaisance pour madame de Monglas, qui m'avoit témoigné que cela la divertiroit, et mon intention alors n’étoit point que personne les vît qu’elle, mais je fus trompé comme on verra par la suite.
Je repartis de Bussy pour Paris le 12 août, et le 2 6, le roi et la reine Marie-Thérèse d’Autriche tirent leur entrée par la porte Saint-Antoine Je n’en écrirai point le détail, car il y a des gens payés pour cela qui en ont pris le soin : je dirai seulement que l'ordre et la grandeur de tous les rois du monde ne sauroient aller plus loin, et que les princes peuvent encore moins approcher de la bonne mine qu'avoit le roi , que de sa magnificence.
Nous vîmes cette entrée, Yivonne et moi, avec des dames sur un balcon de la rue Saint-Antoine. Cependant nous n’eûmes si tôt la liberté de voir le roi; il fallut encore essuyer les mystères du cardinal. Enfin l'abbé Fouquet me vint dire de sa part au bout de six semaines, que je pouvois aller au Louvre quand je voudrois.
L'impertinente coutume qui duroit encore alors de porter les premières nouvelles et de rendre les premiers honneurs ou les premiers devoirs au premier ministre, m'empêcha d'aller d'abord au roi. Cela étoit tellement établi depuis le ministère du cardinal de Richelieu , que les favoris ne nous savoient aucun gré de le faire; et si nous y eussions manqué , ils nous eussent regardé comme des
BUSSY ET MAZARIN
gens qui n’eussent pas voulu dépendre d’eux , et dès là notre fortune étoit échouée. Sa Majesté y a mis bon ordre depuis , et en nous délivrant de ces seconds maîtres, nous a fait la grâce et l’honneur de ne nous en point donner d’autres que lui.
J’allai donc d’abord trouver le cardinal à son logis, qui avoit la goutte. Si tôt qu’il me vit : «Ah, vous voilà, me dit-il, pauvre exilé : — Oui, monsieur, lui répondis-je : me voici , avec autant de zèle pour Votre Éminence, que si je venois de recevoir de grandes grâces. — Oh ! bien , reprit- il, il faut désormais prendre garde à votre conduite, car les dévots sont alertes. » Je ne pus m’empêcher de sourire, voyant qu’il prétendoit encore me faire croire que l’on m’avoit chassé sur les plaintes des dévots contre moi. «Quand je serai bien avec Votre Éminence, lui dis-je, monsieur, les dévots ne me feront point de mal. »
Il vit bien qu’il ne m’avoit pas persuadé et m'ayant dit que nous nous verrions une autre fois plus longtemps , je sortis de sa chambre et je m’en allai au Louvre saluer le roi, qui me reçut assez froidement.
Incendie de la galerie du Louvre. — Mort de Mazarin.— Son portrait.
— Le duc de Nevers. — Bussy et Turenne. — Pradel. — Bussy à Fontainebleau. — Avènement de Charles II. — C. A. de la Porte , héritier de Mazarin.— Arrestation de Fouquet.— Entretien de Bussy avec le Tellier. — Bussy défend madame de Sévigné. — Démarches de Bussy pour être chevalier de l’Ordre. — Lettres de Rose, de Turenne, de le Tellier, delà Mesnanlière.— Visite de Turenne ù Bussy.
— Entretien de Bussy avec le roi. — Beau trait de Fabert. — Lettre de Saint-Aignan. — Madame de Montglas.
Le 6 février 1661, le feu prit à la galerie des peintures du Louvre, la brûla entièrement et alla jusqu’à la grande; mais on l’arrêta en la coupant. Cela obligea le cardinal qui
en étoit le plus voisin de se faire transporter à son logis.
Les flatteurs disoient que le feu étoit un bon signe , et que cela présageoit la guérison de Son Éminence ; les autres demeuroient d’accord du bon augure du feu , mais ils disoient que la preuve de cela seroit la mort du cardinal.
Quelques jours après, il se tit porter à Vinrennes où la cour le suivit, et le 9 mars 1661, sur les deux heures et demie du matin , il mourut en sa cinquante-neuvième année, d’une maladie que les médecins appellent ab exhausto. c’est-à-dire d’épuisement (1).
Jamais homme n’eut une si heureuse naissance que celui-là : il étoit né gentilhomme romain : il avoit étudié dans l’université de Salamanque , où s'étant un jour fait faire son horoscope, on l’avoit assuré qu’il seroit pape. H a\oit la plus belle physionomie du monde, les yeux beaux et la bouche, le front grand , le nez bien fait, le visage ouvert, îl avoit beaucoup d’esprit; personne ne faisoit un conte plus agréablement que lui; il étoit insinuant ; il avoit des charmes inévitables pour être aimé de ceux qu’il lui pîaisoil ; il jouoit fort bien tous les jeux d’esprit et les jeux d’adresse. 11 avoit d’abord été attaché à la maison des Colonne, puis au cardinal Sachetti; après il fut capitaine de cavalerie ; ensuite le cardinal Antoine Barberini l’eut auprès de lui et lui fit prendre la soutane. Depuis s’étant fait connoîlre homme habile en négociations, il fut employé à la paix de Casai qu’il fit à l’avantage de la France. Le cardinal de Richelieu lui en fit avoir le chapeau de cardinal ; et, à sa mort, il le laissa dans les affaires. Louis XIII s’en servit et en fit tant de cas qu’il ordonna en mourant qu’il seroit un des directeurs de l’État pendant la minorité. La reine, Anne d’Autriche, ayant eu la régence, le choisit
(1) Voy. sur ses derniers moments les Mémoires de Cosnac, t. I , p. 286-289 et t. Il, p. 37-41.