‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 37 sur 108 · PORTRAIT DE MAZARIN · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MAZARIN

pour premier ministre. Il le fut dix-huit ans, pendant lesquels il eut de grandes traverses, mais il sembloit que la fortune ne les lui envoyoit que pour lui attirer des honneurs par l’éclat avec lequel elle l’en tiroit. Il avoit aussi , pour cette raison, pris pour devise un rocher batlu des vagues , avec ces mots : Quant frustra et murmure quanto. Avec quel bruit et combien vainement.

Il n’avoit ni haine ni amitié, et il ne témoignoit ni l’un ni l’autre qu’autant que son intérêt Pobligeoità le faire. Si ceux qui l’avoient servi lui étoient encore utiles et importuns, il les récompensoit fort bien, sinon il ne faisoit pas grand cas de la reconnoissance. On l’outrageoit quand on le comparoit au cardinal de Richelieu : cependant celui-ci avoit été son maître et le surpassoit en grandes qualités. Le cardinal Mazarin avoit une plus grande étendue d’esprit que le cardinal de Richelieu ; celui-ci avoit plus d’honneur et Pâme plus belle que l’autre.

La quantité d’affaires dont il s’étoit chargé avoit usé son tempérament qui, étant admirable, l’eût fait vivre sans cela quarante ans plus qu’il ne vécut.

11 choisit quatre ou cinq jours avant sa mort, Armar.d de la Porte, grand maître de l’artillerie, fils du maréchal de la Meilleraie , pour son principal héritier, à condition d’épouser Hortense Mancini, l’une de ses nièces, et de prendre le nom de Mazarin. Ce choix fut généralement désapprouvé. Il y avoit cinquante hommes à la cour qui eussent soutenu cette fortune bien plus dignement.

On parla diversement des raisons qui l’obligèrent à faire ce cho x, et on ne lui voulut jamais faire l’honneur de croire que ce fût par reconnoissance de sa fortune au cardinal de Richelieu, oncle d’Armand.

Il n’est pas possible de traiter plus qu’il fit la mort de bagatelle : il mourut paroissant ne songer à l’autre monde que par manière d’acquit et voulant encore gouverner celui-ci par les mémoires qu’il donna , et par les gens qu’il

laissa dans les affaires. Le roi se servit des gens parce qu’ils étoient bien éloignés d’oser entreprendre sur son autorité; [mais encore parce que, attendu leur petit génie, ils ne pouvoient partager avec Sa Majesté l’honneur des heureux événements] et pour les mémoires, ils ne furent pas suivis, car au lieu des négociations, des micmacs, et l’on peut même dire, des foiblesses que nous avions vues, nous ne vîmes plus que des hauteurs et des manières d’agir d’un grand prince.

Le roi ne laissa pas de regretter fort le cardinal , et il dit en présence de quatre ou cinq personnes , qu’il lui avoit tant d’obligation des soins qu’il avoit pris de son enfance (1), de son éducation, et d’avoir apaisé les troubles de son royaume , que quoiqu’il sût bien que l’abandonnement de son autorité entre les mains d’un autre lui pût faire tort à l’âge où il étoit, il la lui auroit laissée encore cinq ou six ans s’il les avoit vécus. Et, en effet, ce prince fit voir bientôt après, que ce n’étoit que par reconnoissance qu’il laissoit le cardinal gouverner : car il montra tant de prudence, tant de fermeté, tant de présence d’esprit et tant de lumières dans la conduite des affaires , que quelques grandes choses qu’on en attendît, il surprit encore tout le monde.

Outre le grand héritier que le cardinal Mazarin institua, auquel on [dit qu’il laissa douze cent mille livres de rente et des millions en beaux meubles, il laissa encore de grands biens et de grands établissements à Mancini, son neveu, duc de Nevers.

[Cependant celui-ci, qui étoit né pour être peu de chose, fut si embarrassé de ses grandeurs, qu’il se refit simple particulier, malgré la fortune; et là-dessus, quand on fait

(1) 11 y avait pourtant fort à dire. Voy. plutôt les Mémoires de La porte et plus haut, p. 92.

BUSSY ET TURENNE

réflexion entre ronde et le neveu , quand on songe même à la vie qu'ont faite la plupart de ses nièces, il semble qu’il n'y ait qu'une certaine quantité de mérite que Dieu a donnée par chaque race et que quand il lui plaît d’en gratifier de beaucoup un particulier de cette famille, c’est autant de rabattu sur les autres. Il faut que le reste en pâtisse] .

Dans les portraits de toute la cour que le cardinal avoit laissés au roi en mourant, je n’étois pas flatté : mes ennemis m'avoient rendu de mauvais offices auprès de lui pendant les dernières années de sa vie. On lui avoit dit que j’étois dans une étroite liaison avec le surintendant Fonquet , dont il avoit résolu la ruine ; et l’injustice qu’il m’avoit faite de laisser si longtemps mes services sans récompense, lui avoit facilement persuadé que je ne l’aimois pas. Je connus bientôt, par les traitements que je reçus, que le roi contre moi avoit été prévenu : toute mon application fut donc de désabuser Sa Majesté par une sage conduite (car je ne savois pas précisément sur quoi l’on m’avoit noirci), je fis assidûment ma cour et je ne donnai pas la moindre prise à mes ennemis.

Le maréchal de Turenne, ne sachant apparemment comment iroient les affaires ni ce qu’il avoit à craindre ou à espérer, devint plus caressant qu’à son ordinaire et fit plus d’amitiés à tout le monde. Je m’en ressentis moimême : et, un jour que je me promenois seul avec lui dans son jardin, il m’offrit son crédit à la cour pour me faire avoir quelque récompense de mes services; que la paix étant faite, il n’y avoit plus lieu d’espérer des gouvernements ni de grands honneurs ; que tout ce que j’avois alors à prétendre étoit d’être chevalier de l’Ordre à la première promotion; que cela m’étoit dû par toutes sortes de raisons , mais que comme bon droit avoit bon besoin d’aide, il feroit son devoir pour moi dans les rencontres. Ces honnêtetés me regagnèrent le cœur, et , s’il en eût fait le II. 10

cas que j’ose dire qu’il méritait, il l’eût gardé toute sa vie.

[Le 18 mars, Colbert prit séance au conseil en qualité d’intendant des finances. Il avoit été un des commis du Tellier, auquel le cardinal ayant demandé quelqu’un pour lui servir d’intendant, le Tellier lui avoit donné celui-ci comme un homme appliqué et fidèle; et, en effet, le cardinal le trouva si bien pendant les dernières années de sa vie, qu’il le laissa dans les affaires et dans le chemin d’être bientôt ministre d’État.]

Le 21 mars, on envoya Pradel, capitaine aux gardes, commander à Nancy comme lieutenant général, et le chevalier de Clairville avec lui pour raser les fortifications de cette ville , suivant le traité fait avec le duc Charles de Lorraine.

Pradel étoit un soldat de fortune, honnête homme, qui, par tous les degrés, étoit monté à la charge de lieutenant général; et, quand on le verra désormais plus employé que les autres , ce n’ étoit pas qu’il en sut plus qu’eux , mais c’étoit qu’on ne vouloit pas alors donner moyen à un homme de qualité de rendre des services qu’on eût été obligé de récompenser plus chèrement qu’à celui-ci, auquel l’emploi seul tenoit lieu de récompense.

Au commencement d’avril , le roi fit une grande réforme dans la cavalerie ; il réduisit tous les régiments à une compagnie, hormis le Colonel et le Royal; et je fus confirmé en cette rencontre que j’étois mal à la cour, carie régiment de Mestre de camp Général devoit avoir les mêmes exceptions et les mêmes privilèges que le Colonel : je n’en dis rien pourtant et je reçus encore ce dégoût sans me plaindre.

Le 22 avril, la cour alla à Fontainebleau; je la suivis et je logeai à l’hôtel d’Angoulême.

Le visage que me faisoit le roi me donnoit de grands chagrins, mais il ne me rebutoit pas, et plus je voyois en

Page 1