‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 38 sur 108 · AMOUR DU ROI POUR LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

AMOUR DU ROI POUR LA VALLIÈRE

cela l’ouvrage de mes ennemis, plus je m’efforçois de le détruire en faisant mon devoir et ma cour dans la dernière régularité. Ce qui me consoloit beaucoup, c’étoit que le comte de Saint-Àignan, qui étoit en année de premier gentilhomme de la chambre et fort bien auprès du roi, étoit mon bon ami. Je ne cessois pas de lui témoigner le zèle que j’avois , non-seulement pour le service, mais encore pour la personne de notre maître, et de lui dire que les froideurs que je voyois en lui pour moi ne m’empêchoient pas de l’aimer mille fois plus que ma vie. Il me disoit assez souvent qu’il en entretenoit le roi et me donnoit de bonnes espérances sur la justice de Sa Majesté et sur quelque mérite dont il me flattoit.

[Dans ce temps-là, le roi devint amoureux de Jeanne le Blanc de la Valière, fille d’honneur de Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans. C’étoit alors une fille de dixhuit ans. Elle avoit les yeux bleus, les cheveux blonds, les traits du visage délicats, la taille fine, l’humeur douce, l’esprit bien fait , et ce qui , entre autres choses, la fit connoître, c’est qu’elle aima éperdument la personne du roi, et l’on vit bien qu’elle l’eût autant aimé si elle eût été une grande reine ou qu’il eût été un simple gentilhomme. ]

Au mois de mai , Charles Stuart remonta sur le trône et fut couronné roi d’Angleterre par l’autorité de Monck, auquel le parlement d’Angleterre avoit donné le commandement des armées après la mort de Cromwell, et Charles, pour récompense, le fit connétable.

Le 2G juillet, le roi supprima la charge de colonel général de l’infanterie, vacante par la mort de Bernard de Nogaret, duc d’Épernon, et fit ensuite tous les mestresde camp d’infanterie colonels de leurs régiments.

[Le 5 août, lettres patentes du roi furent vérifiées au parlement, par lesquelles Sa Majesté permettoit à Charles- Armand de la Porte de changer son nom en celui de Mazarin, pour le porter, lui et les siens de l’un et l’autre sexe,

avec les armes de cette maison. On a vu un cadet de la maison de France (1) prendre le nom et les armes de Courtenai pour 17,000 livres de rente que lui apporta en mariage une fille de cette maison, et Fon donne des millions à Armand de la Porte avec le plus grand honneur du royaume pour prendre un nom bien meilleur et bien plus honorable que le sien.]

Le 17 août, le surintendant Fouquet donna dans sa maison de Vaux-le-Vicomte une fête au roi très-galante et très-magnifique ; cependant elle n’attendrit point le cœur de Sa Majesté, qui avoit résolu de châtier le luxe des gens d’affaires et de commencer à faire un exemple par celuici; et parce qu’il étoit de conséquence qu’il n’en eût aucun pressentiment, on lui témoigna plus d’amitié qu’à l’ordinaire. On lui conseilla de donner cette fête comme un grand plaisir au roi , et même on le flatta de tant d’espérances d’agrandissement, qu’il se laissa persuader de vendre sa charge de procureur général comme étant audessous des honneurs qu’on lui destinoit , mais véritablement afin qu’il fit moins de résistance dans l’attaque qu’on méditoit de lui faire.

Le 29 août, le roi partit de Fontainebleau en poste pour son voyage de Bretagne, et le 5 septembre Artagnan, souslieutenant de la compagnie des mousquetaires du roi. dont Mancini, duc de Nevers , étoit capitaine, arrêta par ordre de Sa Majesté le surintendant Fouquet au château d’Angers, où il fut détenu quelque temps, puis menéà Amboise, puis à Yincennes, puis à Moret, puis à la Bastille et enfin à Pignerol. 11 n’a jamais tant fait de voyages que depuis qu’il a été arrêté.

Comme le roi avoit nommé ceux qui le dévoient accom-

(1) Le cinquième fils de Louis VI , Pierre, qui épousa Isabelle, fille et héritière de Renaud, seigneur de Courtenai,

Page 1