BUSSY ET FOUQUET
pagner en Bretagne et que j’étois bien éloigné de recevoir la grâce d'être nommé, je résolus de le suivre de mon chef. 11 est vrai que je ne fus pas à Blois que j’appris que Sa Majesté retournoit; de sorte que je vins passer à Cheverny, où je fus quatre jours, et de là je m'en revins à Paris.
Le lendemain du jour que j'y fus arrivé, je reçus de la cour une lettre d'un de mes.amis, par laquelle il me mandoit que le bruit étoit que dans une des cassettes du surintendant on avoit trouvé la démission de ma charge, que le roi en vouloit disposer et que je me hâtasse d'y aller pour y mettre ordre.
Quoique je susse bien que ce n’étoitpas une démission, je ne savois pas si on ne me le voudroit point faire croire, si bien que j’y courus : et étant allé descendre chez M. le Tellier, je sus de lui qu'il étoit vrai qu’on avoit trouvé parmi les papiers du surintendant le billet dont j’ai ci-devant parlé (1), et que cela avoit fait croire au roi que j'avois eu de grandes liaisons avec lui; mais que Sa Majesté avoit appris que les choses avoient bien changé et que j’étois brouillé avec lui il y avoit longtemps. «Vous souvenezvous, me dit-il, d’une conversation que nous eûmes ensemble un peu avant le voyage de Bretagne, dans lequel , vous plaignant à moi de l'état de votre fortune, vous me dîtes qu'il vous étoit dû 20,000 écus de vos appointements ? l t comme je vous interrompis là-dessus pour vous dire que j’avois peine à croire que M. Fouquet, étant votre ami, vous ne fussiez pas payé; vous me répondîtes que vous ne doutiez pas de son amitié; que cependant il y avoit des gens qui ne chorchoient qu’à faire tous les jours des amis nouveaux et qui ne les ménageoient plus dès qu’ils les avoient acquis et surtout quand ils ne les croyoient plus
(h Voy. i»Ius Irait , p. /i0.
nécessaires; j’entendis bien ce que vous vouliez dire, ajouta-t-il, et j’en ai fait rapport au roi. »
Je le remerciai et je lui demandai s’il me conseilloit d’en parler à Sa Majesté. Il me dit que non , et qu’elle avoit sur cela les sentiments que je pouvois souhaiter qu’elle eût.
Nous étant mis ensuite sur d’autres chapitres que sur le mien, je le suppliai de me dire si dans les lettres d’amour qui s’étoient trouvées dans les cassettes du surintendant, il y en avoit quelqu’une de madame de Sévigné, comme on le disoit. 11 me dit que les lettres qu’on avoit trouvées d’elle étoient les plus honnêtes du monde et d’un caractère de plaisanterie.
[ J’en fus fort aise ; et, quoique nous fussions brouillés alors elle et moi, je pris son parti hautement partout, jusque-là que mon beau-frère de Rouville, la mettant un jour au rang des maîtresses de Fouquet, et moi la justifiant, il me dit que cela étoit plaisant de me la voir défendre après en avoir parlé comme j’avois fait ; je lui répondis que dans toute ma colère je n’avois jamais touché à sa réputation, et sur ce qu’il rebattoit encore qu’après avoir fait tant de bruit contre elle, ce n’étoit pas à moi à la défendre, je lui dis que je n’aimois pas le bruit, si je ne le faisois.]
La conversation du Tellier me consola fort; cependant je vis depuis ce temps là dans le visage du roi quelque froideur extraordinaire pour moi. On fit alors un état nouveau des pensions , sur lequel non- seulement je ne fus point couché pour ma personne, comme furent beaucoup d’officiers de cavalerie sous ma charge, mais encore on ne me paya plus de ma pension de mestre de camp général. J’avalois toutes ces couleuvres sans me plaindre, dans l’espérance de quelque guerre et dans l’attente du cordon bleu à la première promotion , et cependant je ne ralentissons ni mes devoirs ni mes assiduités auprès du roi. Je