ENTRETIEN DE BUSSY AVEC LE ROI
sieurs étoient maréchaux de France et que sans leur faire tort j'avois pour le moins aussi bien et aussi longtemps servi qu'eux, moi qui n’avois rien qu'une charge que j’avois achetée et où j’avois dépensé cent mille écus de mon bien depuis huit ans ; qu’ils se plaignoient de n'être pas assez gras, mais que je me plaignois d'être trop maigre.
Après bien des discours de part et d'autre il me conseilla de faire un effort pour aller moi-même parler au roi, me disant que l'état où il me verroit, joint à beaucoup de bonnes raisons que j'avois, l’obligeroit de me rendre justice.
Quoique je ne fusse pas satisfait du maréchal sur ce qu'il ne me servoit pas, après me l'avoir fait espérer, j'estimai sa sincérité et je suivis son conseil. Je me levai donc, et ayant prié mon ami Saint- Aignan de me mettre en un endroit où je pusse parler au roi commodément et un peu à loisir, il le fit.
Je dis à Sa Majesté que je la venois très-humblement supplier de sc souvenir de moi dans la promotion qu’elle alloit faire; que je pouvois lui dire véritablement que j’avois quatre choses pour mériter cet lionneur-là, que personne en France n’avoit que moi toutes ensemble.
Qu'il n’y avoit pas en France un gentilhomme de plus ancienne maison que la mienne ;
Que j’avois vingt-sept années de services à la guerre et dans des charges considérables où j'avois été assez heureux pour servir utilement;
Qu’il y avoit huit ans que j’étois mestre de camp général de la cavalerie légère qui étoit une charge unique, et qui avoit toujours fait obtenir l’Ordre à ceux qui Favoient possédée dans le temps même qu'il y avoit des colonels catholiques , à plus forte raison dans celui-ci où la religion du maréchal de Turenne lui en donnoit l’exclusion;
Et que pour quatrième raison, je n’avois jamais reçu aucune récompense de la cour ;
MÉMOIRES DE Bl'SSY-RABUTlN.
Que je n’alléguois pas ces choses-là à Sa Majesté comme prétendant qu’elles me donnassent aucun droit; que je savois bien que c’étoit une pure grâce qu'elle faisoit à qui il lui plaisoit, mais que je croyois que les choses que je venois de lui dire me rendroient plus digne de la recevoir, et en achevant je lui présentai un placet qui disoit les mêmes raisons. 11 le prit et me dit assez gracieusement qu’il y songcroit.
Je me retirai n’en pouvant plus de foiblesse et je m’allai mettre au lit assez satisfait de ma petite harangue que le roi avoit écoutée fort paisiblement : outre cela j’avois de la confiance en la justice de mes prétentions, et je n’avois aucun sujet de crainte que du côté de ma mauvaise fortune. Il est vrai qu’il y avoit assez longtemps qu’elle me persécutoit pour m’empêcher de me trop flatter; aussi avois-je mis mon esprit dans une assiette où il faut que soient ceux qui attendent quelque bien entre l’espérance et la crainte, pour n’être point abattus en cas qu’on ne soit point heureux.
Le 19 novembre, le roi créa un chambre de justice pour la recherche des financiers.
Le 3 décembre, Sa Majesté nomma les chevaliers du Saint-Esprit qu’il vouloit faire au premier jour de l’année suivante.
Je n’ai garde d’oublier en cette rencontre l’action de Fabert, maréchal de France.
C’étoit le fils d’un libraire de Metz. Il s’étoit d’abord attaché au cardinal de la Valette qui , lui trouvant de l’esprit et du courage , l’avoit employé dans sa maison et puis l’avoit fait major du régiment de Rambures. Le cardinal de Richelieu connoissant son mérite lui avoit fait avoir une compagnie au régiment des gardes de Louis XIII. Ensuite, Frédéric de la Tour, duc de Bouillon, ayant été arrêté, on lui avoit donné le gouvernement de Sedan. Lorsque le cardinal Mazarin étoit sorti de France pendant