‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 43 sur 108 · BEAU TUAIT DE FA BEU T · texte numérisé non relu

BEAU TUAIT DE FA BEU T

la guerre civile, il lui avoit confié ses nièces, son argent et ses pierreries. A son retour, il lui avoit fait donner une année à commander, dont il avoit pris Stenay en 1C54, et le cardinal avoit fait récompenser ses services du bâton de maréchal de France.

Quand le roi nomma les chevaliers, Sa Majesté écrivit au maréchal de Fabert, qui étoità Sedan , qu'il se disposât à venir recevoir cet honneur au premier jour de l’an 1662, et que cependant il fit faire ses preuves et les autres choses nécessaires pour cette cérémonie. Le maréchal manda à Sa Majesté qu'il avoit toute la reconnoissance qu'il devoit pour une aussi grande grâce que celle qu’il lui vouloit faire, mais qu'il ne la pouvoit accepter parce qu’il falloit jurer que les preuves que l’on donnoit de sa noblesse étoient véritables et que pour rien du monde il ne voudroit faire un faux serment.

Cette action me parut belle, et je l’admirai comme venant d'un homme qui se trouvoit assez paré de sa vertu, sans vouloir acheter d'autres ornements, de la moindre tâche à son honneur. Cependant la plupart des courtisans dirent, les uns qu'elle venoit de vanité, et les autres de bassesse; mais la vérité fut qu’ils la blâmèrent, parce qu'ils ne se sentoient pas le cœur assez bien fait pour l'imiter (1).

Lorsque j’appris que je n’avois pas été nommé, je n'en fus guère surpris, quoique j’en fusse un peu fâché, et l’on peut voir combien j’eus de sang-froid alors par ce billet que j’écrivis sur l'heure au comte de Saint-Aignan.

A Fontainebleau, ce 5 décembre 1661.

Ma naissance, ma charge et mes services m’avoient fait croire que je pou vois espérer d’être chevalier de l’Ordre.

(1) Pareils refus furent renouvelés deux fois encore sous Louis XIV, de la part d’un archevêque de Sens , Fortin de la Hoguette, et du maréchal Catinat.

Mais le roi, qui sait bien mieux ce qu’il nous faut que nousmêmes, ne l’ayant pas jugé à propos, j’ai reçu avec un profond respect et une entière résignation à ses volontés l’exclusion que m’a donnée Sa Majesté Je vous supplie trèshumblement, monsieur, de lui faire connoître mes sentiments en cette rencontre et de l’assurer que ceux à qui il fait leplus de grâce en les faisant chevaliers n’ont pas plus de zèle pour son service ni pour sa personne que moi.

Le comte de Saint-Aignan me vint dire le lendemain qu'il avoit lu mon billet au roi, et que Sa Majesté avoit témoigné en être satisfaite. Nous eûmes ensuite une longue conversation ensemble sur l’acharnement démon malheur.

11 trouvoit assez étrange, me dit-il, qu’ayant tout ce qu’il failoit pour m’avancer dans les grandes dignités de l’État, la Fortune me chicanât sur des honneurs qu’on prodiguoit [ d’ordinaire, et qu’on venoit de mettre à tous les jours dans cette dernière promotion] . Je le remerciai des bonnes qualités qu’il m’attribuoit, et je lui dis qu’il en oublioit une que j’avois , dont je faisois plus de cas que de toutes les autres ensemble, qui étoit un zèle ardent pour la personne du roi. Sur cela, les larmes m’étant venues aux yeux, il me dit qu’il diroit à Sa Majesté avant la fin du jour l’état où il m’avoit vu en parlant d’elle. «Si je suis comme ’cela, lui dis-je, après le traitement que je viens de recevoir, jugez des sentiments que j’aurois, si le roi me faisoit des grâces; mais enfin, ajoutai-je, qu’il en use comme il lui plaira, je l’aimerai de tout mon cœur toute ma vie : et ne pouvant présentement lui témoigner mon zèle en le servant à la guerre, je suis résolu de faire son histoire, qui, sans vanité, lui fera bien autant d’honneur que de lui gagner une bataille. Je vous prie, monsieur, de savoir de Sa Majesté , si elle le trouveroit bon. » Il me le promit , et deux jours après , il me vint dire que le roi lui avoit dit qu’il m’étoit obligé du dessein que j’avois, qu’il n’avoit pas encore fait d’assez belles choses pour mériter qu’on

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