‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 44 sur 108 · BUSSY ET MME DE MONTE LA S · texte numérisé non relu

BUSSY ET MME DE MONTE LA S

écrivît sa vie; mais qu’il espéroit un jour me donner de la matière, et il m’a bien tenu parole.

Cependant je me consolois avec mes amis et avec moimême du tort qu’on venoit de me faire.

Ces coups-là sont rudes et difficiles à supporter, quand nous les recevons pour quelque raison honteuse pour nous, mais lorsqu’un malheur comme celui-là ne vient que parce qu’on a des ennemis et des envieux, et que bien loin que la conscience reproche quelque chose , on se sent du mérite et de la vertu, on en est fâché, mais on prend bientôt son parti. Voilà, sans vanité, comme j’en usai, et d’autant plus, que j’étois persuadé que toute la cour savoit que je méritois cet honneur autant que personne.

Une chose encore qui m’aida fort à me consoler, ce fut la passion que j’avois alors pour madame de Monglas dont je croyois être éperdument aimé. Cependant il me parut en cette conjoncture quelque froideur de sa part, comme si elle se fût prise à moi de ce que j’étois malheureux , jusque-là que je me sentis obligé de lui dire un jour que j’étois plus fâché pour l’amour d’elle den’être pas chevalier de l’Ordre que pour l’amour de moi, et que j’avois peur qu’elle ne crût qu’il lui fût honteux d’aimer un homme que l’on avoit si maltraité. Elle me dit que je l’offensois et prit les choses d’un ton à me faire croire que j’avois grand tort d’avoir pu soupçonner une aussi belle âme que la sienne.

Russy et Turenne. — Navailles. — Satisfaction faite par la France à l’Espagne. — Traité avec le duc de Lorraine. — Créquy ambassadeur à Rome. — Anecdote sur Créquy et le cardinal de Valencav.

— Exil du comte de Guichc. — Carrousel à la cour. — Bussy obtient un bénéfice pour sa belle-sœur. — Insurrection dans le Boulonnois.— Insulte faite à Créquy, à Rome. — Suites de cette affaire.

— Exil de Mademoiselle. — Ses lettres à Bussy. — Achat de Dun-' kerque. — Demandes inutiles de Bussy.— 11 suit le roi à Dunkerque.

— Il obtient la casaque bleue. — Lettre de Mademoiselle. — Bussy prête le manuscrit de l’Histoire amoureuse à madame de la Baume.

Le premier jour de l’an 1662, l’on lit les chevaliers aux Grands-Augustins , comme c’est la coutume. On envoya l’ordre au prince de Conti , au duc de Beaufort, à Mérinville, à Polignac et à Castres , parce que les uns servoient le roi dans les États de Languedoc , et les autres ailleurs , et qu’ils ne pouvoient quitter le service.

Lorsque je commençai de me porter mieux, je refis soigneusement ma cour et je me montrai le plus qu’il me fut possible, pour ne pas faire croire au roi que je fusse mal satisfait. Un jour me trouvant chez le Tellier, le maréchal de Turenne, qui y étoit aussi , vint à moi. Il s’excusa de ne m’avoir pas servi dans l’affaire des chevaliers à cause de l’engagement qu'il avoit de longue main avec le maréchal d’Albret. Je lui dis qu’il s’étoit encore employé pour le duc de la Rochefoucauld : il me le nia et me dit (comme me découvrant le véritable sujet de mon exclusion) que le roi lui avoit témoigné qu’il ne m’aimoit pas, et que quand Sa Majesté avoit pris de mauvaises impressions de quelqu’un, elle n’en revenoit jamais, que je prisse mes mesures là-dessus. Je lui répondis que je savois pourtant de bonne part que le roi m’estimoit et que c’étoit assez pour espérer justice d’un prince comme lui.

BUSSY ET TURENNE

Je ne sais s’il ne crût point que je dontois que le roi lui eût montré de l’aversion pour moi , mais il me parut embarrassé et me tourna le dos brusquement pour aller parler au Tellier : et pour moi soupçonnant que ce maréchal m’eût dit cela pour me rebuter du service , je résolus de m’en plaindre à quelqu’un de mes amis qui fût des siens. Je m’en retournai donc chez moi pour me mettre au lit, parce que je sentois quelque légère émotion, et aussitôt que j’y fus, j’écrivis un billet à Navailles , par lequel je lui mandois l’état où j’étois , et je le priois que je le pusse entretenir d’affaire de conséquence. Quand il fut arrivé, je lui dis tous les sujets de plainte que j’avois contre le maréchal; que c’étoit, assurément lui qui m’avoit rendu de mauvais offices auprès du roi et qui , au lieu de m’avoir aidé à être chevalier de l’Ordre, m’en avoit empêché; que j’avois envie de dire à Sa Majesté que le maréchal n’étoit pas de mes amis ; que les choses que je dirois directement détruiroient tout ce qu’il auroit pu dire, ou du moins le rendroient suspect à l’avenir.

Navailles me répondit que quoique ce que je dirois pût faire impression sur l’esprit de Sa Majesté , elle avoit de grands égards pour le maréchal , lequel je me rendrois par là irréconciliable, et que si je le voulois laisser faire il nous feroit bons amis , et l’obligeroit à raccommoder ce qu’il avoit gâté. Je me rendis à ce que voulut mon ami : il parla au maréchal et me vint redire deux jours après notre conversation, qu’il lui avoit promis de me témoigner en toutes occasions l’envie qu’il avoit de me faire plaisir.

Je me fortifiois toujours dans la résolution de souffrir tout ce qui me viendroit de rude de la part du roi sans me plaindre. Je m’imaginois que comme la patience dans les adversités et la résignation aux volontés de Dieu apaisoient sa colère, et rendoient enfin digne de ses grâces, il en étoit de même à l’égard du roi. Cependant l’expérience m’a fait voir que ce n’étoit pas toujours un coup

» il.

sur, et que d’ordinaire à la cour les disgrâces comme les faveurs tenoient le même chemin qu’elles avoient accoutumé de tenir; que quand on avoit commencé à faire du bien à quelqu’un on en refaisoit un second pour ne pas perdre le premier, et que lorsqu’on lui avoit but du mal on continuoit.

[Le 24 mars, le marquis de la Fuente, ambassadeur d’Espagne, vint faire la satisfaction au roi au nom de son maître, en présence de tous les autres ambassadeurs et ministres de princes étrangers jusqu’à celui du prince d’Orange, de ce qui s’étoit passé à Londres en octobre dernier entre l’Estrades, ambassadeur du roi, et Watteville, ambassadeur d’Espagne, pour la préséance ; et entre autres choses , le marquis de la Fuente dit au roi que son maître lui avoit ordonné d’assurer Sa Majesté qu’il avoit envoyé son ordre à tous les ambassadeurs et ministres , tant en Angleterre que dans toutes les cours et lieux où résident et résideront iesdits ministres et où se pourroient présenter de pareilles difficultés pour raison de compétence, afin qu’ils s’abstiennent et ne concourent point avec les ambassadeurs et ministres de Sa Majesté en toutes les fonctions et cérémonies publiques auxquelles les ambassadeurs et ministres de Sa Majesté assisteront. Ce fut là une grande marque de la foiblesse de l’Espagne, car il n’y a rien de plus humiliant que cette déclaration, et le roi se prévalut de cette conjoncture.]

Le 27 mars , le roi fit un traité avec Charles, duc de Lorraine, par lequel ce duc faisoit don à Sa Majesté de ses États, s’en réservant la jouissance sa vie durant sous différentes conditions; et entre autres, que lui et toute sa maison tiendroient à l’avenir le rang de prince du sang en France : cependant dans la suite ce traité n’eut point lieu.

Le 17 avril, Charles de Blanchefort, duc de Créquy, partit pour son ambassade extraordinaire de Borne, et cela méfait admirer combien les gens se font à la cour, car quand

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