IGG2J ANECDOTE SUR CRÉQUY
celui-ci y arriva, il passoit pour si grossier, qu’on l’appeloit moustafique, comme qui eût dit un butor, et l’on peut connoître par le petit échantillon que voici, s’il méritoit alors sa réputation :
[Achille d’Étampes , cardinal de Valençay (1), étant revenu en France en 1646, le cardinal Mazarin qui ne l’aimoit pas et qui craignoit sa liberté de parler, lui fit envoyer le duc de Créquy, premier gentilhomme de la chambre en année, pour lui dire de la part du roi qu’il eût à sortir de Fontainebleau , où il étoit , dans vingt-quatre heures, et du royaume dans huit jours. Créquy, embarrassé d’un aussi grand discours , lui dit de la part de Sa Majesté de sortir de Fontainebleau dans huit jours, et du royaume dans vingt-quatre heures. Le cardinal de Valençay n’oublia pas cet ordre , et ses amis qui l’étoient venus voir, le pressant de partir de peur de déplaire au roi qui vouloit qu’il partît promptement, il leur répondit qu’il n’en doutoit, pas, puisque le roi lui avoit envoyé un cheval; et là-dessus, il leur redit la harangue de Créquy, qui ne tomba pas à terre. ]
[Cependant ce fut le même qu’on choisit pour l’ambassade de Rome, qui est la plus délicate de toutes. Il est vrai qu’il étoit devenu un des plus habiles courtisans du royaume.]
Le 29 avril , le comte de Guiche partit de la cour pour aller à Nancy commander conjointement dans la Lorraine avec Pradel. [Le sujet de cet emploi fut assez extraordinaire et mérite un petit chapitre à part. ]
[Le comte de Guiche, beau, bien fait et plein d’esprit, mais gascon jusque dans l’excès, s’étoit imaginé follement que Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, se-
(1) Né à Tours le 25 juillet 1593, cardinal en 1G43, mort en 1G46. Vov. son historiette dans Tallemnnt dos Réanx, édit, in- 18, t.. III , p. 19G.
roit trop heureuse d’être aimée de lui, et, pour cet effet, il résolut de lui témoigner de l’amour. Ï1 est vrai que comme il étoit agréablement dans l’esprit du roi , Sa Majesté adoucit la peine, et au lieu d’exiler tout crûment le comte de Guiche, on le fit lieutenant général et on l’envoya en Lorraine. Il n’y eut que le peuple de trompé en cette rencontre; encore ne le fut-il que peu de temps. Pour la cour, elle sut d’abord que cet emploi étoit un exil. ]
Le 5 juin, le roi fit un carrousel composé de cinq quadrilles; celle de Sa Majesté, celle du duc d’Orléans, son frère, celle du prince de Condé , celle du duc d’Enghien, son fils, et celle du duc de Guise. Le comte de Sault, fils du duc d’Esdiguières, emporta le prix qui étoit un diamant qu’avoit donné la reine-mère (1).
Je pris le temps de cette fête (de laquelle on ne m’avoit pas mis) pour venir mettre ordre à mes affaires en Bourgogne et pour n’avoir pas le chagrin de n’être que spectateur du carrousel.
Au commencement de juillet, je m’en retournai à la cour qui étoit à Saint-Germain -en-Laye dès le 15 juin. Je n’y fus pas arrivé que j’appris que Charlotte de Rabutin, ma tante, prieure de Saint- Julien-sur-Deune, fille de vertu, venoit de mourir. Je demandai ce bénéfice au roi pour la seconde de mes filles du premier lit, qui avoit été nourrie dès le berceau auprès de sa grande tante. Le conseil de conscience la trouva trop jeune, et le roi me l’ayant dit, je lui demandai ce prieuré pour Agnès de Rouville, ma belle-sœur, religieuse à l’abbaye d’Origny, en Picardie, fille d’esprit et de mérite, et je l’obtins. Je remerciai Sa Majesté avec des témoignages de reconnoissance, qui lui
(1) Voyez sur ce carrousel les Mémoires de madame de Motteville et diverses relations indiquées dans le t. II du Catalogue des imprimés de la Bibliothèque impériale (p. 225). L’une d’elles est de Charles Perrault; une autre en latin ( Circus regius) est deFléchier.