INSULTE FAITE A CRÉQUY, A ROME
pouvoient bien faire croire que je n'eusse pas été ingrat pour un plus grand bienfait si je l'eusse reçu. Je m’approchois de lui, je faisois des tentatives pour entrer dans ses conversations, mais je trouvois une glace qui me faisoit tenir bride en main , et qui me glaçoit à mon tour : j'en avois le chagrin que peut avoir un courtisan, qui se voit en état de ne pouvoir rien faire auprès de son maître, et encore d’un maître honnête homme, de qui j'eusse souhaité l’amitié quand il n’eût été que mon égal. Je cachois ma douleur, et bien loin de me plaindre, je ne laissois passer aucune occasion de louer le roi que je ne le fisse. Quoique je l'admirasse, parce que j'étois persuadé qu'il le méritoit, je n'eusse pas été fâché que cela lui fût revenu, mais ou je ne trouvois pas des gens assez de mes amis, ou je n’en trouvois point d'assez familiers avec lui , et ceux qui le pouvoient faire lui étoient suspects.
Sur la fin de juillet , quelques paysans du Boulonois s’étant soulevés et ayant fait beaucoup de désordres, le roi y envoya dix compagnies des gardes françoises, cinq de Suisses et vingt-trois de cavalerie sous la charge de Monpesat. Aussitôt qu’il parut dans le pays , ces coquins se séparèrent , mais on en attrapa des principaux qui furent pendus.
Le 20 août, sur quelque démêlé qu'un François eut à Rome avec un Corse (qui est une espèce de soldatesque que le pape entretient pour appuyer les exécutions de justice que font les sbires et pour leur servir de recors), toute la compagnie prit les armes, et les officiers à la tête attaquèrent tout ce qu'ils trouvèrent de François et furent investir le palais du duc de Créquy, ambassadeur. On tira sur lui , on tira sur le carrosse de l’ambassadrice qui revenoit de la ville à son logis et on tua de leurs domestiques.
Le roi ayant appris cet attentat, donna ordre à l'ambassadeur de sortir de Rome et de se retirer dans les États du
grand-duc, et en même temps fit commander au nonce de sortir incessamment du royaume et le fit conduire par trente cavaliers, commandés par le petit Casau, jusqu'au pont de Beauvoisin. Sa Majesté ensuite demanda réparation au pape(l), qui étoit de la maison de Chigi, de l'outrage qu'on lui lui avoit fait en la personne de son ambassadeur. Sa Sainteté lui manda qu’elle en feroit faire un châtiment exemplaire, lequel pourtant n'aboutit qu'à licencier les Corses.
Le roi insistoit pour qu'on en fit pendre et qu’on exilât le cardinal tmperiali, gouverneur de Rome, qui présidoit dans les conseils du pape, et qui avoit porté les choses dans l’aigreur : cependant au lieu de satisfaire Sa Majesté, le pape récompensa le cardinal d’une dignité nouvelle.
On parloit alors diversement du sujet de l’insulte faite à l’ambassadeur, et Ton disoit entre autres choses, qu'elle venoit de ce qu’il avoit été trop longtemps à Rome avant que de rendre visite aux Chigi (2).
Pendant que l'accommodement de cette affaire se traitoit à Rome avec les longueurs ordinaires de cette cour, celle de France étant retournée à Paris à la fin de l'automne, on résolut d'envoyer trois mille chevaux sous la conduite de Bellefonds, lieutenant général, hiverner dans l'État de Parme et dans celui de Modène, nos alliés, pour leur aider à recouvrer quelques places que le pape refusoit de leur rendre , comme il y étoit obligé par la dernière paix de 1660.
(1) Alexandre VU.
(2) Voy. sur toute cette affaire , outre les Histoires de Louis XIV, par La Hode (liv. xxv), par Limiers (liv. v), par Larrey (t. III), les Mémoires de Montglas, les Annali d’Italia, de Muratori (t. XV), l’Histoire des démêlés de la cour de France avec la cour de Rome, par l’abbé Régnier des Marais, 1707 , in-4°, et diverses pièces indiquées dans la Bibliothèque historique de P. Lelong , t. II , p. 572 , et dans le t. II du Catalogue des imprimés de la Bibl. imp. , p. 225-22G.