‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 48 sur 108 · BUSSY OBTIENT LA CASAQUE BLEUE · texte numérisé non relu

BUSSY OBTIENT LA CASAQUE BLEUE

sa nouvelle acquisition et y établir lui-même sa garnison.

Sur le bruit qui courut qu’on donneroit ce gouvernement à l’Estrades, et qu’ainsi celui de Gravelines qu’il avoit seroit vacant, je suppliai très-humblement le roi de se souvenir de mes services quand il voudroit disposer de Gravelines. Il me dit, comme à tout le monde, qu’il verroit, et je ne fus pas mieux traité en cette rencontre que dans les autres. Ce gouvernement fut donné à Monpesat, quoiqu’il eût déjà des bienfaits de la cour, comme le régiment Royal, qu’il vendit depuis quarante mille écus, et le gouvernement de Sommières en Languedoc, qui valoit quinze mille livres de rente.

J’avalai -encore ce calice comme j’avois fait tous les autres et je ne laissai pas de suivre le roi à son voyage de Dunkerque, non-seulement comme un courtisan, mais encore comme mestre de camp général, y ayant quinze compagnies de cavalerie commandées.

Le 3 décembre, le roi séjournant à Dunkerque, Sa Majesté m’appela au sortir de la messe pour me commander d’envoyer la moitié de la cavalerie en relais à Gravelines pour son escorte de là à Calais le lendemain. Il me parut si gracieux en me parlant, que cela m’obligea de lui demander permission de faire faire une casaque bleue , ce qu’il m’accorda.

C’étoit peu de chose , mais je voulois essayer par de petites grâces d’accoutumer insensiblement le roi à m’en faire de plus grandes.

Mais, pour entendre ce que c’étoit que celle-ci , il faut savoir que Sa Majesté avoit fait choix au commencement de cette année de soixante personnes qui le pourroient suivre à tous ses petits voyages de plaisirs sans lui en demander permission, et leur avoit ordonné de faire faire chacun une casaque de moire bleue en broderie d’or et d’argent pareille à la sienne. Pour moi, ayant été traité

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comme je l’avois été à la promotion des chevaliers, je ne fus pas surpris de n’avoir point de casacjue bleue : qui ne pouvoit avoir justice étoit bien éloigné d’avoir des grâces. Il est vrai que je ne demandai pas celle-ci d’abord, mais il est vrai aussi que si je l’avois demandée alors je ne l’aurois pas obtenue.

Le voyage de Dunkerque n’ayant duré que huit jours, la cour passa à Paris le reste de l’hiver à l’ordinaire dans les bals, les ballets et les comédies. Pour moi, après ma cour faite, je cherchois avec ma maîtresse et avec mes amis à faire diversion à mes chagrins.

Avant le voyage de Dunkerque, j’avois écrit à Mademoiselle que je lui allois envoyer une petite histoire qu’une madame de [Selles, de la maison d’Étampes ,] (I ) avoit faite de ses amours. Son Altesse Royale me fit cette réponse, que je reçus à mon retour :

À Saint-Fargean , ce 3 décembre 1062.

Je ne croyois pas que je pusse avoir impatience du retour du roi , n’étant pas en un lieu où je pusse avoir plus tôt l’honneur de le voir; mais comme le vôtre en dépend, c’est ce qui m’en donne beaucoup. Si j’en demeurois là et qu’il n’y eût point de date à ma lettre, cela auroit un bon air, mais avec cela ma lettre n’a de l’air que de ces choses que l’on pourroit ouvrir à la poste sans craindre ni pour soi ni pour autrui ; mais le vrai sujet de mon impatience, c’est l’histoire de madame de Selles. Je l’admire si elle s’est donnée cette peine, mais je croirois volontiers que quelque charitable ami auroit pu la lui épargner et la prendre. Je verrai bien au style si je me trompe , si ce n’est que je sois si abrutie d’avoir lu tant de méchantes lettres et d’avoir fait tant de sottes réponses,

(1) Marie d’Étampes, comtesse de Selles. — Cette histoire racontée sous des noms allégoriques et dans le style galant de l’époque , est conservée dans le fonds Saint-Germain franç. , ms. 124G. — Voy. aussi le Conservateur , année 17 GO, p. 152 et 159.

que je ne connois plus à discerner le bien d’avec le mal ; car entre la manière d’écrire de la dame et de son ami j’y trouve une pareille différence. L’ordre voudroit que je finisse par quelque compliment, mais je n’en sais point faire; je pense mieux que je ne dis de vous.

Quelques jours après , j’envoyai cette histoire à Mademoiselle et j’en reçus cette réponse :

A Saint-Fargeau, ce 24 décembre 1(362.

L’histoire que vous m’avez envoyée est admirable. Est-il possible que l’on puisse parler de soi de cette manière? Pour moi je crois encore que l’on s’est voulu réjouir et que les endroits qui ne sont pas tournés comme il faudroit qu’ils fussent, c’est que l’on a voulu mieux imiter cette héroïne, présumant ainsi de son éloquence et de sa belle manière de s’exprimer. Mademoiselle de [ Vandi ] trouve fort mauvais qu’elle croie que son frère ait été amoureux d’elle : elle maintient qu’il n’en est rien ; mais elle avoueroit plutôt que pour se réjouir il auroit fait semblant de l’être. Elle n’approuve pas que l’on le traite de vieux barbon; car elle le trouve assez jeune et assez joli pour une telle Aminte.

Mais c’est trop en dire pour la veille de Noël, je crains que la charité ne soit un peu blessée.

Vous m’avez fait un fort grand plaisir de me mander en détail le voyage de Dunkerque, car j’aime les relations exactes, et surtout quand elles sont faites par des gens qui écrivent aussi bien que vous faites. J’espère que le carnaval vous va fournir matière de m’en faire.

Dans ce temps-là madame de Monglas, ne se contentant pas du plaisir que je lui avois donné en lui lisant les amours de mesdames d’Olonne et de Châtillon , m’obligea encore de les montrer au maréchal du Plessis- Praslin et à la comtesse du Plessis, sa belle- fille. Je leur lus ce manuscrit à tous trois ensemble. Une autre fois, je le montrai à la comtesse de Fiesque, et une autre fois, le voulant

lire à madame de la Baume à la grille du couvent de la Miséricorde, où elle étoit alors , elle me pria de le lui laisser pour vingt-quatre heures seulement, me dit qu’elle le verroit mieux en son particulier et qu’ainsi il ne lui feroit pas perdre le plaisir de ma conversation. Gomme je la croyois une de mes meilleures amies, je ne me lis pas presser; cependant elle garda mon manuscrit deux jours pour le faire copier et prêta cette copie.

Lettres de Mademoiselle. — Suite de l’affaire de Créquy. — Bussy à Saint-Fargeau. — Lettre de le Tellier. — Lettre de Mademoiselle. — Faveur que Bussy obtient du roi. — Il se rend à l’armée de Lorraine. — Sa lettre à le Tellier. — Son placet au roi. — Lettres de Mademoiselle. — Création de quatorze ducs.

Au commencement de Fannée 1663 , je reçus cette lettre de Mademoiselle :

A Saiat-Favgeau, ce 14 janvier 1663.

Je suis bien aise de n’avoir point été à Paris à la mort de Madame (lj; car, quoique ce ne fût qu’une enfant, je crains tellement la mort, qu’elle me fait une grande peine à voir, et la proximité m’auroit attendrie assurément. Je ne suis point étonnée des marques que le roi a données de sa tendresse; car, quoique l’on dise de notre race, je vous assure que nous sommes de très-bon naturel.

Par ce que je puis juger du ballet par le livre, je le trouve fort joli. Je crois qu’il a fort diverti, car il étoit bien court. Je ne regrette point pourtant la quantité de récits; car je n’aime pas, comme vous savez, la musique : c’est à ma honte

(l) Anne-Élisabeth de France, née le 18 novembre 1G62, morte le 30 décembre suivant.

que je fais cet aveu. Je vous suis bien obligé des soins que vous avez de m’écrire ; j’en ai bien de la reconnoissance, je vous assure.

Sur la fin de janvier, je reçus encore cette lettre de Mademoiselle :

A Saint-Fargean , ce 25 janvier 1663.

Je vous remercie du livre du ballet : je l’ai lu avec plus de plaisir la seconde fois, après avoir vu les observations que vous avez faites sur les vers. Il ne m’appartient pas de faire des jugements sur des choses, après avoir vu les vôtres ; il ne faut que les approuver. Je vous remercie aussi du sonnet; il me paroît bon : c’est un ouvrage plus sérieux.

Votre lettre mérite un bien grand remercîment, carelleest pleine de choses bien divertissantes; mais j’en ai un plus sérieux i\ vous faire , de ce que madame d’Anneuil me mande que, dans l’extrémité de son fils aîné, vous lui aviez fait espérer de bien traiter son frère de Mazy à ma considération. Je vous en suis fort obligée, car ce sont des personnes que je considère, et Mazy est un fort honnête garçon.

Le fils aîné de madame d’Anneuil étoit mon lieutenant , et sa charge, qui valoit vingt mille écus, m’appartenoit en cas de mort.

Si j’avois gardé les copies de mes lettres à Mademoiselle, cela serviroit fort à rintelligence des siennes. Je reçus celle-ci alors :

A Saint-Fargean , ce 1 1 février 1663.

Quand le prince de Danemark auroit toute l’éloquence de Cicéron, tant qu’il ne parlera point de se marier avec ma soeur (1), je le trouverai très- malhabile homme, car j’aime ma

(1) Mademoiselle avait alors deux sœurs de père qui n’étaient pas encore mariées : 1° Élisabeth , née en 1646, qui épousa en 16G7 Louis

sœur, et je suis persuadée que ce lui seroit beaucoup d’honneur que de l’avoir.

Je crois que le bal étoit beau; j’en ai tant vu qu’il m’est aisé de me le représenter.

Rien n’est si beau que toutes les libéralités du roi. Je me réjouis de le voir de bonne humeur ; j’espère que vous y aurez votre part quelque jour.

Mademoiselle de *** me fait pitié, car rien ne me paroît plus terrible que de marier les gens par force.

Mon souper est venu ; c’est pourquoi il faut que je finisse ma lettre.

Après quatre mois d’instances pour la réparation de Poutrage commis en la personne de l’ambassadeur de France à Rome, le pape fit enfin pendre un Corse et un sbire, et exila le Cardinal Imperiali.

Mais les choses s’étant fort aigries depuis le commencement de cette brouillerie, le roi fit revenir le duc de Créquy et se disposa à se faire faire par les armes une plus grande satisfaction de l’offense qu’il avoit reçue. Le pape, de son côté, leva des troupes.

Le 14 février 1603, le cardinal d’Est, protecteur de France, arriva à la cour pour aviser aux moyens de mettre le pape à la raison.

Dans ce temps-là, le roi donna ordre aux cardinaux Maldachini etMancini, de la faction de France, et à Bourlemont, auditeur de rote, de sortir incessamment de Rome et de l’État ecclésiastique.

Le cardinal Imperiali s’étoit retiré à Gênes, sa patrie; mais le roi ayant témoigné à l’ambassadeur de cette république qu’il ne trouvoit pas bon qu’elle retirât un homme qui lui avoit manqué de respect, l’ambassadeur

Joseph, duc de Guise; 2° Françoise Madeleine , née en l G 1 8 , mariée en ï 603 à Charles lil de Savoie.

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