LETTRE DE BUSSY AU ROI
du maréchal d’Aumont, et cela me parut une recommandation du Tellier.
Le maréchal de la Ferté Senecterre , ayant reçu les ordres des garnisons de l’armée , me mit entre les mains ceux de la cavalerie, sachant bien, me dit-il, qu'ils se dévoient adresser à moi , et que l’usage au contraire étoit un méchant usage. Je lui en sus le gré que je devois et je distribuai ces ordres à chacun, ce qui me donna de la considération dans la cavalerie , qui étoit presque la seule chose qui me restât à espérer pour sauver les apparences.
Après cela , je m’en vins passer en Bourgogne et delà à la cour.
Pendant mon voyage, ayant fait réflexion sur tous les maux qu’on me faisoit tous les jours, dont je ne voyois pas encore le bout, je fis résolution de parler au roi plus nettement que je n’avois encore fait; et comme il étoit difficile que j’eusse une conversation avec Sa Majesté assez longue pour lui dire tout ce que je voulois qu’il sût, je lui fis ce placet que je lui demandai en grâce de lire, en le lui présentant :
AU ROI
Sire,
Après les malheurs qui me sont arrivés, et entre autres de n’avoir point été chevalier de l’Ordre, le désespoir m’auroit fait retirer de la cour si j’avois voulu croire des gens qui me disoient que lorsque Votre Majesté avoit pris de mauvaises impressions de quelqu’un, elle n’en revenoit jamais; et si, au contraire, je n’avois pas toujours été fortement persuadé qu’ayant le cœur plein de gloire et de justice elle auroit la bonté d’examiner un jour si je méritois les traitements que j’avois reçus, et de vouloir connoître par elle-même si les choses que mes ennemis lui avoient dites de moi étoient véritables. C’est donc sur ce fondement-là, Sire, que je viens très-humblement supplier Votre Majesté de lire ce placet et
de juger par les vérités que je lui vais dire si je n’ai point eu une grande confiance en la bonté et en la justice de Votre Majesté pour avoir reçu avec le respect et la résignation que j’ai eus tout ce qui m’est venu de sa part.
Il y a vingt-cinq ans, Sire, que j’étois mestre de camp d’un régiment d’infanterie, à la tête duquel je servois sous M. le cardinal de la Valette, général de l’armée, et sous M. le maréchal de Gramont, pour lors un des maréchaux de camp. Depuis ce temps-là, Sire, je me suis trouvé dans toutes les occasions les plus considérables jusqu’à la guerre civile, que me trouvant lieutenant de Votre Majesté dans la province de Nivernois, dont le marquis de Saint-André Monbrun , gouverneur, étoit absent, je puis dire (et M. le maréchal de Clérambault l’a bien dit aussi) que je lui aidai fort à la prise de Montrond. La reine votre mère, Sire, peut encore témoigner à Votre Majesté les services que je rendis en ces temps-là , soit en fournissant des armes à l’infanterie de l’armée lorsqu’elle vint à Gien, soit en lui envoyant du pain de munition à point nommé dans le temps que toutes les provinces voisines ne donnoient rien que par la force. A la fin de cette guerre, Sire, Votre Majesté eut la bonté, pour reconnoître les services que j’y avois rendus, de trouver bon que je récompensasse la charge de maréchal de camp général de la cavalerie légère à M. le maréchal de Clérambault. Il y a neuf ans passés que j’en suis pourvu ; et si pendant ce temps-là j’avois été assez heureux pour qu’on m’eût rendu justice en faisant connoître à Votre Majesté comme je servois , je suis assuré qu’elle m’auroit traité plus favorablement qu’elle n’a fait. Je ne me suis pas rebuté, Sire, comme j’ai dit à Votre Majesté , car je sais que vous êtes bon et juste, que vous voulez tout savoir, et que, s’il est possible qu’on vous surprenne, cela ne peut pas durer longtemps. Je sais, Sire, que tout au plus Votre Majesté ne feroit point de grâce à des gens de mérite , qu’elle auroit d’ailleurs quelque sujet de haïr, mais qu’elle leur rendroit justice : à plus forte raison, Sire, à un fidèle sujet qui, depuis sa plus grande jeunesse jusqu’à quarante ans, vous a servi dans des charges considérables et dans des occasions d’importance, et qui se trouve aujourd’hui abîmé
de dettes qu’il a faites en vous servant. Je ne demande pas à Votre Majesté, Sire, de l’argent de ses coffres, quoiqu’il me soit dû plus de quatre-vingt mille livres de mes appointements. J’attendrai de Votre Majesté quelque grâce qu’elle me pourra faire lorsqu’elle en trouvera l’occasion; mais je la supplie très-humblement de considérer que j’avois six mille livres d’appointements ordinaires, ma pension de six mille livres et sept mille deux cents livres d’extraordinaire pendant la guerre. La paix se faisant, Sire, je me suis bien attendu que ces appointements extraordinaires seroient supprimés; mais pour la pension dont tous les mestres de camp généraux ont joui et qui m’avoit été confirmée en considération de cette charge, je ne pensois pas être assez malheureux pour la perdre dans le temps que Votre Majesté, Sire, en a donné aux moindres officiers de ses armées. C’est ce qui m’oblige aujourd’hui à la supplier très-humblement de me la faire rétablir ; car en vérité, Sire, je n’ai plus moyen de vivre.
Bussy-Rabutin.
A Paris, ce 20 octobre 1663.
Le roi ne fit point de réponse à ceplacet.
Dans ce temps-là, je reçus cette lettre de Mademoiselle :
A Eu , ce 28 novembre 1663.
Voici l’unique réponse à vos lettres. Je prétends que vous m’en écriviez quatre contre moi une, et je crois que je vous ferai plaisir; car que peut-on mander d’un désert comme celui-ci, où l’on ne verra personne de tout l’hiver, les chemins étant impraticables pour les gens de lointaine contrée, comme vous pourriez dire vers Paris, et les vents étant tels dans les plaines par où il faut que les voisins viennent, qu’il n’y en a pas un qui ne redoute le nord-ouest, qui est fréquent en ce pays, comme une bête farouche ? Ainsi j’aurai le temps de lire les lettres qu’on m’écrira, et peu d’esprit, encore moins de matière, pour y répondre.
[Bellefonds est bien heureux. Je ne le connoissois pas assez
pour prendre beaucoup de part à sa bonne fortune : j’en suis cependant bien aise, car je souhaite du bien à tout le monde, hors à ceux qui m’ont mis mal avec le roi.]
[Si la brouillerie de d’Effiat et de sa femme tombe sur mademoiselle Ribère, elle me fait pitié, car peut-être n’en peut-elle mais.]
On me mande que le roi vous a consulté autant que le maréchal de Turenne sur ces nouvelles levées de cavalerie. Mandez -moi s’il est vrai, car vous savez combien je m’intéresse à tout ce qui vous est avantageux.
Onze jours après , je reçus encore cette lettre de Mademoiselle :
A Eu , ce 9 décembre 1663.
Je ne puis m’empêcher de me réjouir avec vous de votre succession , quoiqu’elle ne soit pas grande : quand labonne fortune commence à en dire aux gens, elle continue; j’espère qu’elle fera son devoir puisqu’elle commence et que le roi vous traite bien ; véritablement j’en ai bien delà joie.
[Madame de Nemours est bien incorrigible. Cela mérite de la pitié , et ceux qui font de telles choses m’en font beaucoup.]
[Le roi ne m’avoit point consulté sur les nouvelles de cavalerie, et Sa Majesté ne me traitoit pas mieux qu’à l’ordinaire; c’étoient de bien méchantes nouvelles qu’avoit eues Mademoiselle.]
Le 15 décembre, le roi fit quatorze ducs. Il se souvenoit du temps de sa minorité que le parlement de Paris voulut gouverner l’État ; et, pour empêcher que pareil désordre n’arrivât pas une autre fois , il vouloit mettre dans ce corps-là des gens qui fussent dans les intérêts de la cour et qui retiendroient les malintentionnés dans leur devoir.
Lettres de Mademoiselle. — Fête à Versailles. — Secours envoyé par le roi à l’empereur contre les Turcs. — Coligny et le prince de Condé. — Trahison de madame de la Baume à l’égard de Bussy au sujet de l’Histoire amoureuse. — Bussy à Fontainebleau. — Son placet au roi. — Plaintes du roi contre Bussy. — Entretiens de celui-ci avec le Tellier, avec Madame. — Saint-Aignan , Bussy et le roi. — Bussy chez Monsieur. — Maximes d’amour. — Entretien de Bussy avec le roi. — Madame de Montglas. — Traduction d’une élégie d’Ovide. — Expédition de Gigery. — Disgrâce des Navailles. — Victoire de Saint-Gothard. — Lettre à Coligny et réponse. — Lettre à Saint-Aignan. — Condamnation de Fouquet.
Le 12 janvier 1664, arriva à la cour le comte Strozzi , de la part de Léopold d'Autriche , empereur, lequel vint demander au roi du secours contre le Turc : ce que Sa Majesté lui accorda.
Sur ce que j'avois encore fait compliment à Mademoiselle sur la mort d’une de Mesdemoiselles ses sœurs qui n’étoit pas morte, elle m'écrivit cette lettre :
A Eu, ce 25 janvier 1664.
Je ne crois pas que de votre vie il vous prenne envie de m’écrire sur aucune mort après ces deux-ci, si ce n’est pour leur porter bonheur ; car on vous peut dire sans vous déplaire en cette occasion :
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
Pour moi , je suis fort tranquille maintenant. La guérison de ma sœur m’a remise du trouble et du déplaisir que son mal m’avoit causé en toute manière , car je crains que l’on ne pense ce que je ne pense pas. Je ne pense qu’à me porter bien et à tâcher de reconnoître les bontés que tous mes amis me témoignent : vous savez la part que vous y avez.
Les affaires de Rome ne s’accommodant pas , le roi résolut d’envoyer une armée en Italie , commandée par le maréchal du Plessis-Praslin. Je priai Sa Majesté de trouver bon que j’allasse faire ma charge dans cette armée : il me témoigna qu’il en seroit bien aise, et moi je fus ravi d’aller servir sous un général de mes amis , qui me donneroit des occasions de mériter et qui ne cacheroit pas mes services. Ce qui redoubloit encore ma joie, c’étoit que j’en voyois dans le maréchal de ce qu’il m’avoit auprès de lui. Je le priai de prendre son chemin par Bussy et je partis de Paris le 3 février pour l’y aller attendre. Il y fut deux jours , et de là il s’avança jusqu’à Lyon, où il avoit ordre d’attendre des nouvelles de la cour.
Cependant je travaillois à mon équipage et à chercher de l’argent pour ma campagne, et pour cet effet à faire faire des avances par mes fermiers (car des secours de la cour je n’avois pas songé un moment à en demander), lorsque j’appris que l’accommodement s’étoit fait à Pise le 42 février et que le maréchal s’en retournoit à la cour, où je ne mis pas longtemps à le suivre.
Les gazettes ont tant dit les articles de ce traité et l’histoire en parlera tant, que je n’en dirai rien davantage.
Le roi ayant résolu d’aller passer l’été à Fontainebleau, je priai Mademoiselle qu’elle nous donnât à Monglas et à moi l’hôtel de Montpensier pour y loger ; elle me tit cette réponse :
A Eu, ce 27 avril 1664.
Vous devez croire , et M. de Monglas et vous, que vous avez quelque crédit auprès de moi et que je vous donnerois volontiers tout mon logis si je ne Pavois promis à Beloy, qui m’a demandé, il y a plus de deux mois, d’y loger. Comme je souhaite qu’il y ait plus d’un logement, car je n’ose en assurer, je le manderai à mon concierge. Je voudrois présentement être fée pour y pouvoir en un moment faire faire une belle