‹ Mémoires de Roger de Rabutin, comte de BussyChapitre 54 sur 108 · FÊTE A VERSAILLES · texte numérisé non relu

FÊTE A VERSAILLES

maison ; peut-être que je m’en servirois aussi à autre chose, mais toujours ma principale intention seroit de servir mes amis et d’être en état de cela, car je ne souhaite de bonne fortune en ce monde que pour la partager avec eux.

Au commencement de mai (1), le roi fit une fête à Versailles de la manière dont il fait toutes choses , c’est-à-dire la plus galante et la plus magnifique qu’on puisse imaginer. Je la vis et je l’admirai et, quoique les mauvais traitements qu’on reçoit de la part d’un maître empêchent d’ordinaire d’approuver ce qu’il fait, j’étois rempli d’une si grande estime pour le roi et je le trouvois si parfait en toutes choses, que je l’excusois sur les injustices qu’on me faisoit à la cour et je les attribuois à tout autre qu’à lui.

Dans ce temps-là, ma femme entreprit de faire résigner l’abbaye de Rougemont à sa sœur de Rouville, prieure de Saint-Julien, par Lucrèce de Rochefort, titulaire de cette abbaye, et de faire unir les deux bénéfices. Lorsqu’elle me proposa son dessein, je le trouvai assez difficile; cependant elle fit si bien que l’abbesse de Rougemont résigna à condition d’une pension de huit cents livres et de l’union des deux bénéfices. Quand je vis les choses en cet état-là, je m’employai pour les mettre en leur perfection. Je parlai au P. Annat, jésuite, confesseur du roi, qui nous fit obtenir le brevet de Sa Majesté pour l’union.

Pendant ce même mois de mai , le roi , voulant tenir à l’empereur la parole qu’il lui avoit donnée de contribuer au secours de la chrétienté contre le Turc, fit marcher six mille hommes en Allemagne, savoir : quatre mille hommes de pied et deux mille chevaux.

(1) Le 7 mai. Voy. les Plaisirs de Vlsle enchantée et la Relation des divertissements que le roi a donnés aux reines , par Marigny, 1664, 8.

Le roi fut assez longtemps à se déclarer pour le généralat de ces troupes et enfin nomma le comte de Goligny.

Il n'y avoit pas dans le royaume un homme de plus grande qualité ni plus brave que lui ; mais il avoit servi contre le roi le prince de Gondé tant qu'il avoit été en Flandre , et il n’avoit pas eu l'occasion depuis ce tempslà d'effacer cette tache. 11 est vrai que le cardinal Mazarin, rempli d’une grande estime pour Coligny, l’avoit voulu débaucher du service du prince pendant la guerre, et en avoit donné si bonne opinion au roi que, depuis la paix, Sa Majesté l'avoit toujours regardé avec distinction. [Le prince, mal satisfait de ce que Coligny l’avoit quitté, lui avoit retenu douze mille écus qu'il avoit reçus d'Espagne pour le dédommager de la confiscation de ses biens pendant la guerre]. Coligny avoit présenté unplacet au roi, que je vis, par lequel il dit à Sa Majesté que le prince lui retenoit cet argent pour le donner à quelqu'un de ceux qui le suivroient lorsqu’il voudroit retourner en Espagne.

[Recevoir ce placet publiquement , c'étoit donner une grande mortification au prince. Il en recevoit encore d'autres tous les jours; mais le comble des dégoûts pour lui fut le choix que le roi fit de Coligny]. La Feuillade etPotvitz, gentilhomme allemand, furent les maréchaux de camp de cette armée, et Gassion y commanda la cavalerie.

Dans ce temps-là, madame de la Baume s'étant brouillée avec sa bonne amie madame de Sourdis, celle-ci crut lui mettre un ennemi considérable sur les bras en me découvrant la trahison qu'elle m’avoit faite. Elle me dit donc que madame de la Baume avoit fait copier le manuscrit que je lui avois prêté et qu'elle lui avoit montré cette copie, dont elle me dit tant et de si grandes particularités qu'avec ce que j'en avois déjà ouï dire la première fois je n’en doutois nullement. J’écrivis aussitôt un billet

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